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| HÉLÈNE DUCLOS. – « MÉMOIRE SÉLECTIVE », 2019 / © ADAGP, PARIS, 2025 - HELENE-DUCLOS.FR - GALERIE CLAIRE CORCIA, PARIS |
Dossier : Comprendre le chaos du monde / Changer le régime ou le vassaliser / Que les États-Unis renversent un gouvernement étranger n’est pas chose nouvelle. Mais tous les coups de force américains n’obéissent pas au même modèle. Le « regime change » néoconservateur, pratiqué dans les années Bush, ne semble pas avoir les faveurs de l’actuel locataire de la Maison Blanche.
Le Monde
Diplo
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| Illustration « Le Monde diplomatique » |
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| LE DIRECTEUR DE LA CIA, JOHN RATCLIFFE, LE PRÉSIDENT AMÉRICAIN, DONALD TRUMP, ET LE SECRÉTAIRE D’ETAT, MARCO RUBIO, REGARDENT UNE RETRANSMISSION EN DIRECT DE L’OPÉRATION AU VENEZUELA, À DE MAR-A-LAGO, À (FLORIDE), LE 3 JANVIER 2026 (PHOTO PUBLIÉE PAR M. TRUMP SUR SON RÉSEAU TRUTH SOCIAL). COMPTE TRUTH SOCIAL DE DONALD TRUMP VIA AFP |
L’attribution soudaine de cette épithète aux États-Unis dans des organes de presse qui la réservaient jusque-là à la Russie a quelque chose de faussement ingénu. Car — pour se limiter à l’après-guerre froide — le retour de Washington à la pratique des opérations militaires de grande envergure sous la présidence de George H. W. Bush, après de longues années de « syndrome vietnamien », fut inauguré en 1989 par ce qui avait déjà été présenté comme une opération de police antidrogue : l’invasion du Panamá et l’enlèvement du dictateur Manuel Noriega, en violation flagrante du droit international.
La voie était ainsi ouverte à un nouveau cycle d’interventions américaines, qui atteindra son apogée avec l’invasion de l’Irak en 2003 sous la présidence d’un autre Bush, fils du premier. Les occupations jumelles de l’Irak et de l’Afghanistan, consécutives aux attentats du 11 septembre 2001, tournèrent vite en bourbiers, dont les États-Unis ne parvinrent à se dépêtrer qu’à grand-peine : en 2011 pour l’Irak, et dix ans plus tard pour l’Afghanistan.
Ces deux fiascos majeurs — l’échec irakien en particulier, vu l’importance bien plus grande des enjeux et les moyens bien plus considérables déployés par les États-Unis — renouvelèrent le « syndrome vietnamien ». Les leçons tirées de l’expérience sud-est-asiatique — éviter toute occupation prolongée, s’assigner des objectifs limités, frapper massivement d’emblée et sur une courte durée, préférer les bombardements aux troupes au sol — s’en trouvèrent revigorées, après avoir été délibérément ignorées par l’administration de M. George W. Bush. Le successeur de ce dernier, M. Barack Obama, qui se targuait de s’être opposé à l’invasion de l’Irak, battit les records en matière de frappes à distance, notamment au moyen de drones ; M. Donald Trump se garda bien d’agir autrement lors de son premier mandat ; et M. Joseph Biden continua la tradition instaurée par l’homme qu’il avait servi comme vice-président (1).
« Éliminer la haute sphère, laisser le reste intact »
Qu’y a-t-il donc de nouveau dans l’acte de piraterie internationale de M. Trump au Venezuela ? On y a vu un retour à la politique du regime change (« renversement de régime »), abandonnée depuis le fiasco irakien. C’est se méprendre à la fois sur le sens de l’expression et sur la politique du président américain. L’expression se réfère surtout à l’occupation de l’Irak. Elle fit florès durant le premier mandat de M. George W. Bush, lorsque son administration était truffée de néoconservateurs, installés principalement au département de la défense. Ils appelaient à rompre avec une longue tradition de politique « réaliste » s’accommodant de dictatures, qui pouvaient même être meurtrières pourvu qu’elles servent les intérêts des États-Unis.
Maintenant que la guerre froide était finie, Washington devait joindre les actes à la parole en promouvant le changement démocratique à l’échelle planétaire. Le regime change en Irak devait s’accompagner de nation building : la construction d’un nouvel État sous la tutelle des États-Unis, puissance occupante, à l’instar de ce qui se fit en Allemagne fédérale et au Japon après 1945. L’Irak devait devenir la vitrine d’un changement démocratique au Proche-Orient. La force de l’exemple, combinée avec la pression des États-Unis, pousserait les autres États de la région à imiter ce modèle vertueux. Washington allait enfin pouvoir créer un monde à son image.
Il va de soi que cette perspective n’était pas du goût des régimes autocratiques du Proche-Orient, à commencer par les États vassaux de Washington, longtemps bénéficiaires de l’accommodement « réaliste » du suzerain américain avec leur despotisme. Ils engagèrent une bataille contre les néoconservateurs au sein même de l’administration Bush. S’appuyant sur le département d’État et l’Agence centrale de renseignement (CIA), les dirigeants saoudiens, en particulier, tentèrent de convaincre le président américain de renoncer à l’ambition de refonder radicalement le régime de Bagdad. Avec l’homme irakien de la CIA, M. Iyad Allaoui, ils suggérèrent à M. Bush de collaborer avec les chefs de l’armée, afin de les aider à renverser Saddam Hussein et réorienter l’Irak dans un sens conforme aux intérêts régionaux des États-Unis (2). « Notre idée était d’éliminer la haute sphère et de laisser le reste du régime intact », avait résumé M. Allaoui (3).
Ayant eu vent de l’affaire, les alliés irakiens des néoconservateurs, dirigés par Ahmed Chalabi, tirèrent la sonnette d’alarme dans les médias, accusant une coterie arabo-américaine de vouloir perpétuer le « saddamisme sans Saddam ». Soutenus par le premier ministre britannique Anthony Blair, les néoconservateurs obtinrent gain de cause. Leur plan allait s’avérer catastrophique pour les États-Unis : le démantèlement de l’État irakien au nom de la « débaasification », inspirée de la dénazification de l’Allemagne, laissa place à un chaos qui permit, d’une part, la domination par l’Iran de la majorité chiite du pays, et d’autre part, le développement d’une guérilla antiaméricaine et antichiite dans les régions arabes sunnites, dont Al-Qaida devint la force principale. Dès 2004, Chalabi fut répudié par Washington, qui l’accusa de travailler pour Téhéran ; les néoconservateurs furent éjectés de l’administration l’année suivante ; et, en 2006, le Congrès américain formula une exit strategy (« plan de sortie ») en jetant les chimères démocratiques aux orties.
Sous l’appellation « leçon de l’Irak », on allait dorénavant entendre que l’erreur fatale avait été le démantèlement de l’appareil d’État irakien, qu’il aurait fallu préserver pour gouverner le pays. Foin des projets de démocratisation imposée manu militari ! M. Obama s’essaya à la démocratisation par la base. Il tenta d’accompagner les soulèvements du « printemps arabe » avec l’aide du Qatar, en misant sur leur récupération par les Frères musulmans. L’échec de cette autre politique — notamment la reprise en main du pouvoir égyptien par les militaires en 2013, avec le soutien de Riyad et contre la volonté de Washington — précipita sa fin.
Seule la voie prônée par les dirigeants saoudiens avant l’occupation de l’Irak restait en lice : là où des intérêts majeurs sont en jeu, mieux vaut forcer les régimes en place à se conformer aux desiderata de Washington plutôt que chercher à les renverser en risquant de créer un chaos.
La leçon n’avait pas échappé à M. Trump. Il réagit au fiasco irakien en prônant l’usage de la force dans le but d’acquérir les ressources pétrolières du pays, suivant la manière qui allait plus tard caractériser sa présidence. En 2011, dernière année de présence des forces d’occupation américaines en Irak, il critiqua vertement M. Obama, qui abandonnait le pays sans avoir mis la main sur ses hydrocarbures. Dans l’ouvrage préludant à sa future campagne présidentielle, paru cette année-là sous le titre Il est temps de se montrer dur, M. Trump traite de l’Irak dans un chapitre intitulé « Prenez le pétrole » et une section titrée « Au vainqueur le butin » (4). Il faut que les États-Unis s’adjugent le pétrole irakien, tout en en laissant un pourcentage à l’Irak, afin d’empêcher l’Iran de s’en emparer, expliquait-il. C’est un argument identique que M. Trump a récemment utilisé pour justifier ses visées sur le Venezuela et le Groenland, tous deux menacés de mainmise chinoise et russe selon lui.
Devenu très critique du régime change à prétention démocratique, M. Trump allait en tirer les conclusions. C’est lui qui, durant son premier mandat, négocia avec les talibans le départ des États-Unis d’Afghanistan, achevé sous la présidence de M. Biden de la façon désastreuse que l’on sait. S’inspirant de la leçon irakienne, son administration tissa des liens en 2018 avec des militaires vénézuéliens qui préparaient un coup d’État à Caracas (5) — ces derniers figuraient pourtant sur une liste de figures accusées par Washington de crimes et de participation au narcotrafic. Cette première tentative fut étouffée dans l’œuf. Une deuxième avorta en avril 2019, n’ayant réussi à entraîner ni l’armée ni la population.
Une figure-clé de la sédition était M. Manuel Ricardo Cristopher Figuera, directeur général du Service bolivarien national de renseignement (Sebin), qui avait été placé sous sanctions par Washington en février 2019, accusé de « torture de masse, violations massives des droits humains et persécutions de masse contre ceux qui veulent un changement démocratique au Venezuela (6) ». Après le coup d’État avorté, M. Cristopher Figuera trouva refuge aux États-Unis, où les mesures à son encontre furent bien sûr levées. L’échec fut toutefois cuisant pour M. Trump, qui avait été poussé par l’équipe de son premier mandat à reconnaître M. Juan Guaidó, le président de l’Assemblée nationale alors dominée par l’opposition, comme président par intérim du Venezuela au nom de la démocratie. Cette déconvenue renforça sa répugnance à se réclamer de la cause démocratique.
C’est au royaume saoudien que M. Trump a réservé, une nouvelle fois, l’année dernière, la première visite politique à l’étranger de son mandat. Critiquant acerbement l’idée même d’instaurer la démocratie au Proche-Orient, il prétendit en même temps avoir peu de goût pour l’usage de la force. Cette vaine rhétorique, couplée avec ses prétentions de faiseur de paix aspirant au prix Nobel, a pu donner de M. Trump une fausse impression, l’assimilant à l’isolationnisme, une tendance politique associée à un courant traditionnel de l’extrême droite américaine, voire au pacifisme. Or M. Trump s’est toujours targué d’être un « dur » qui, contrairement à M. Obama, n’hésite pas à frapper à l’occasion, comme il l’a fait — en Syrie et en Irak, notamment — durant son premier mandat, et de manière beaucoup plus fréquente depuis son retour à la Maison Blanche. La liste des pays où les États-Unis ont mené des bombardements depuis janvier 2025 est déjà impressionnante : Yémen, Somalie, Irak, Iran, Syrie et Nigeria, outre les frappes en rapport avec le Venezuela.
La leçon irakienne est au cœur de la démarche de M. Trump
Contrairement à la réputation d’imprévisibilité qu’il cultive, la politique impériale de M. Trump ne manque pas de cohérence. Elle est naturellement dictée par sa perception des intérêts matériels et stratégiques des États-Unis, ainsi que les siens propres et ceux de sa famille à l’occasion. La leçon irakienne est au cœur de sa démarche, comme c’est clairement le cas pour le Venezuela : il ne feint même plus d’y promouvoir la démocratie et n’a pas exigé d’élections libres. Il a même — provisoirement — disqualifié Mme María Corina Machado, figure de l’opposition vénézuélienne, jusque-là soutenue par les capitales occidentales.
M. Trump se prévaut des contacts que son administration a établis au sein du gouvernement de M. Maduro, y compris avec la vice-présidente, Mme Delcy Rodríguez, devenue présidente « en exercice ». Il estime qu’après sa démonstration de force, avec la menace permanente de recourir à la force de nouveau et de porter à son comble l’étranglement économique du pays, le pouvoir vénézuélien n’a d’autre choix que de satisfaire ses exigences — et les intérêts de Chevron, principale compagnie pétrolière américaine établie au Venezuela, et autres alliés de M. Trump (7). Comme l’a bien résumé devant les caméras de télévision M. James Michael Johnson, président républicain de la Chambre des représentants : « Ce n’est pas du changement de régime, mais du changement de comportement d’un régime (8). » La même approche commande l’attitude de M. Trump à l’égard de Cuba et de l’Iran, pressés de « conclure un accord » avec lui — sous la menace, il va de soi.
La politique impériale du second mandat de M. Trump combine un cynisme que d’aucuns ont pris pour de l’honnêteté (9) avec une force brute au service d’une vision du monde à laquelle ne manquent ni le suprémacisme (« America First ») ni le Lebensraum — la « doctrine Donroe » (10), nouvelle version de la doctrine Monroe faisant des Amériques la chasse gardée des États-Unis. Et, si M. Trump ne pose pas hypocritement en champion de la démocratie comme ses prédécesseurs, ce n’est pas par souci de ne pas s’ingérer dans les affaires des autres pays. Il ne manque pas, ainsi que les membres de son administration menés par M. James David Vance, de soutenir très ouvertement ses semblables en tous lieux, à commencer par l’Amérique latine, comme il l’a récemment montré en Argentine et au Brésil.
Gilbert Achcar
Professeur émérite à l’École des études orientales et africaines (SOAS), université de Londres. Auteur de Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l’histoire mondiale, La Dispute, Paris, 2025.
Notes :
(1) Lire « Moins de troupes, plus de drones », Le Monde diplomatique, novembre 2021.
(2) Ces conciliabules furent révélés par une enquête du New York Times cinq mois après l’invasion de l’Irak : Douglas Jehl avec Dexter Filkins, « After the war : Covert operations. US moved to undermine Iraqi military before war », The New York Times, 10 août 2003.
(3) Cité dans le même article.
(4) Donald J. Trump, Time to Get Tough : Making America #1 Again, Regnery Publishing, Washingtion, DC, 2011, réédité en 2016 pour la campagne présidentielle avec la modification du sous-titre en Making America Great Again, puis en 2024 avec une préface du publiciste d’extrême droite Stephen Bannon.
(5) Ernesto Londoño et Nicholas Casey, « Trump administration discussed coup plans with rebel venezuelan officers », The New York Times, 8 septembre 2018.
(6) US Department of the Treasury, « Treasury sanctions officials aligned with former president Nicolas Maduro and involved in repression and corruption », 15 février 2019.
(7) Malcolm Moore et Jamie Smyth, « Donald Trump’s first Venezuela oil sale deal goes to megadonor’s company », Financial Times, 16 janvier 2026.
(8) « This is not regime change but change of behavior of a regime », commentaire fait le 3 janvier en réponse à une question sur l’enlèvement de M. Nicolás Maduro.
(9) « The radical honesty of Donald Trump », The Economist, Londres, 7 janvier 2026.
(10) « Donroe » est la contraction de « Donald » (Trump) et de (James) « Monroe ».
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