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| LIONEL JOSPIN AVANT L'ÉLECTION, EN MARS 2002 PHOTO STÉPHANE RUET |
Disparition / Mort de Lionel Jospin, larmes à gauche plurielle / L’ancien premier ministre est décédé à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi 23 mars. Il restera comme la dernière personnalité à avoir essayé de gouverner à gauche, sans pour autant remettre en cause la mondialisation néolibérale.
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L'Humanité
Emilio Meslet Publié le 23 mars 2026 9 min
Ascension, jour de chute. S’il n’y avait qu’un jour à retenir dans la vie politique de Lionel Jospin, le 21 avril s’imposerait de lui-même. Une même date et deux sentiments contradictoires, à cinq années d’intervalle. Il y a le 21 avril 1997, d’abord. Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale et provoque des élections législatives anticipées qui conduisent le socialiste à Matignon dans le sillage de la victoire de la gauche plurielle. Et le 21 avril 2002, bien sûr. Le Premier ministre, alors candidat du PS, se disqualifie dès le premier tour de l’élection présidentielle et se « retire de la vie politique ». Il a tenu parole.
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| L’ANCIEN PREMIER MINISTRE, MARS 1978 PHOTO JEAN GUICHARD |
Et sûrement s’en est-il mordu les doigts. Entre ces deux 21 avril, le chef de gouvernement qu’il fut a incarné les tiraillements des socialistes au pouvoir, entre recherche du progrès social grâce à la redistribution des fruits de la croissance et accompagnement du néolibéralisme au nom de la construction européenne. Ce 23 mars, la social-démocratie française a perdu l’un de ses principaux artisans. Lionel Jospin s’est éteint à l’âge de 88 ans.
Il est né en 1937 dans une famille protestante ; son père, Robert, est encarté à la SFIO : Lionel Jospin semble destiné au socialisme. Poussé par « l’anticolonialisme et l’anti-stalinisme », « enfant de Suez et Budapest », il préfère, dans un premier temps, le trotskisme. Étudiant à Sciences-Po et à l’ENA puis diplomate et professeur d’économie, son choix est fait : le mouvement lambertiste, avec l’Organisation communiste internationaliste (OCI). Un passé qu’il a d’abord nié, en 1995, avant d’être contraint, suite aux révélations du Monde en 2001, de reconnaître devant l’Assemblée nationale des « rencontres intellectuelles et des conversations privées » : « Je n’ai donc à formuler ni regrets ni excuses. »
La « parenthèse » de la rigueur
Ce n’est qu’en 1971, lors du congrès d’Épinay, que Lionel Jospin rejoint le Parti socialiste, comme bon nombre de ses camarades d’extrême gauche qui veulent préparer le « grand soir ». Il gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir, dix ans plus tard, premier secrétaire du PS, quelques semaines seulement avant l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir.
Il est au même moment élu député de Paris, siège qu’il quittera en 1986 pour la Haute-Garonne. Tignasse blanche bouclée et lunettes, le numéro 1 du PS devient l’un des maillons indispensables du pouvoir, faisant le lien entre l’appareil d’État et les militants socialistes. « La charnière est un lieu décisif, dira-t-il en 1984. Mais, en même temps, c’est là où les tensions sont les plus fortes. » Lionel Jospin défend le « tournant de la rigueur » en 1983, lui qui disait au congrès de Metz quatre ans plus tôt sa volonté de « remplacer le capitalisme par le socialisme ». Il se rallie à l’austérité pour ne pas quitter le système monétaire européen, « un passage obligé » et une « parenthèse » qui ne s’est pas refermée.
Au début du deuxième septennat de « Tonton » en 1988, le premier secrétaire du PS est nommé ministre de l’Éducation nationale. L’occasion de réformer le système scolaire, malgré les manifestations lycéennes : collège unique, renforcement de la formation des professeurs, personnalisation des parcours, plan « Université 2000 »… Il restera rue de Grenelle jusqu’en 1992, date à laquelle il quitte le gouvernement alors qu’il s’éloigne d’un François Mitterrand en fin de règne.
Ce dernier ne pouvant se représenter et Jacques Delors renonçant à un destin présidentiel, Lionel Jospin finit par s’imposer comme homme fort du PS, après des années de rivalités et de coups bas contre Laurent Fabius. C’est alors qu’il gagne la première primaire française en battant le champion de l’aile gauche, Henri Emmanuelli, pour concourir à l’élection de 1995. Jacques Chirac et sa « fracture sociale » l’emportent avec 52,6 % face à un Lionel Jospin qui « s’attendai (t) à un score de ce type » (47,4 %) après 14 ans de gouvernement socialiste dont il appelle à faire « l’inventaire ».
C’est alors l’heure d’une nouvelle union de la gauche. Pendant plus de deux ans, socialistes, communistes et écologistes travaillent à un rapprochement en vue des élections législatives, prévues en 1998. Jacques Chirac bouscule finalement le calendrier avec une dissolution de l’Assemblée nationale censée renforcer sa majorité.
En trois semaines, PS, PCF, Verts, radicaux et chevènementistes bouclent un accord électoral qui porte la gauche au pouvoir en 1997. Le 2 juin, Lionel Jospin passe une heure dans le bureau du chef de l’État. À la sortie, et contrairement aux usages, il annonce lui-même son arrivée rue de Varenne : « Le président de la République a proposé de me nommer premier ministre et j’ai accepté. »
Retour des communistes au gouvernement
Il met trois jours à former son gouvernement de cohabitation : Martine Aubry au Travail, Élisabeth Guigou à la Justice, Hubert Védrine aux Affaires étrangères, Jean-Pierre Chevènement à l’Intérieur, Claude Allègre à l’Éducation nationale, Dominique Strauss-Kahn à l’Économie, Ségolène Royal à l’Enseignement scolaire, Bernard Kouchner à la Santé…
Trois communistes – Marie-George Buffet à la Jeunesse et aux Sports, Jean-Claude Gayssot aux Transports et au Logement ainsi que Michelle Demessine au Tourisme – et une écologiste, Dominique Voynet, à l’Environnement complètent une « dream team », selon l’expression de l’époque, conduite par un ancien basketteur longiligne qui parvient à atteindre jusqu’à 60 % d’opinions favorables. Le début de la « méthode Jospin », dit-on alors, pour faire vivre un collectif pour le moins hétéroclite, où les voix des seuls députés socialistes ne suffisent pas à donner au chef du gouvernement une majorité parlementaire.
Les six premiers mois cristallisent le dilemme de la gauche plurielle au pouvoir. D’un côté, une mesure sociale phare avec les emplois-jeunes ; de l’autre, le début d’une vague d’ouvertures du capital de plusieurs entreprises publiques. Et ce, dès 1997, avec France Télécom. Suivront Gan, Thomson, le CIC, le Crédit Lyonnais, Air France, Aérospatiale. Lionel Jospin reste à ce jour le premier ministre ayant le plus privatisé.
Une désillusion que n’ont réussi à faire oublier ni la victoire de la France à la Coupe du monde de football en 1998 ni les nombreuses avancées sociales à l’actif du gouvernement de gauche plurielle – généralisation de la police de proximité, couverture maladie universelle (CMU), pacte civil de solidarité (PACS), aide médicale d’État (AME), congé paternité, loi sur la parité hommes-femmes en politique… Bien qu’il signe une rupture avec une partie des classes populaires, la réduction du temps de travail de 39 à 35 heures, en 1998, parvient néanmoins à cimenter un gouvernement qui tente de rééquilibrer un peu le partage de la valeur entre le capital et le travail.
Mais cela ne suffit pas devant l’incapacité de Lionel Jospin, favorable à « l’économie de marché, pas à la société de marché », à s’opposer à la mondialisation capitaliste, à l’heure où la social-démocratie européenne se convertit au néolibéralisme sous l’impulsion du premier ministre britannique travailliste, Tony Blair. Face à la désindustrialisation, le locataire socialiste de Matignon assure qu’« il ne faut pas tout attendre de l’État et du gouvernement » lorsqu’en 1999, Michelin annonce la suppression de 7 500 postes en Europe. En 2001, avec les syndicats, l’aile gauche du gouvernement, dont les communistes remontés, manifeste même contre les licenciements.
« J’ai fait celui qui n’en veut qu’à lui-même »
La présidentielle 2002 approche. Pour la première fois, un mandat élyséen durera cinq ans, après l’instauration du quinquennat à la place du septennat. Lionel Jospin est le candidat naturel des socialistes et, époux de la philosophe Sylviane Agacinski, il se refuse à suivre la dangereuse pente de la peopolisation de la vie politique. Donné vainqueur par plusieurs sondages, il peine à maintenir l’unité de la gauche plurielle.
Les cinq partis de la coalition présentent d’ailleurs chacun un candidat. Au soir du 21 avril 2002, le candidat du PS, dont le « projet n’est pas socialiste », ne voit pas son visage s’afficher sur les écrans à 20 heures. Il est éliminé au premier tour, laissant Jacques Chirac affronter Jean-Marie Le Pen au second.
Pour la première fois (mais pas la dernière), la gauche est absente de la finale présidentielle au profit de l’extrême droite. « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique », déclare-t-il, sonné. « J’ai fait celui qui n’en veut qu’à lui-même », expliquera-t-il vingt ans plus tard, continuant à justifier sa défaite surprise par la seule division de la gauche.
La chute est rude pour l’ex-premier ministre, caricaturé par les « Guignols de l’info » en rageux reclus sur l’île de Ré hurlant « pays de merde !!! ». Depuis, il ne s’est plus présenté aux élections, même s’il a été tenté par un retour en 2007 avant de reculer devant la popularité de Ségolène Royal. Pas plus qu’il n’a occupé de fonction politique majeure, à l’exception d’un rôle non-partisan de membre du Conseil constitutionnel où il a retrouvé son rival Laurent Fabius.
Jusqu’au bout, Lionel Jospin a joui d’une aura particulière chez les militants socialistes et dans toute une partie du peuple de gauche. Une figure d’autorité et une boussole morale pour les siens, un sage pour un parti en mal de repères mais aussi un mètre étalon pour mesurer l’ampleur des trahisons du quinquennat de François Hollande.
Même à 80 ans passés, l’esprit toujours affûté et assis sur son expérience d’homme d’État, il a continué à intervenir de temps en temps dans le débat public comme pour s’opposer à la censure du gouvernement de François Bayrou, soutenir Raphaël Glucksmann aux élections européennes, Emmanuel Grégoire pour les municipales à Paris ou encore Nicolas Mayer-Rossignol lors du dernier congrès du PS.
En 2022, il a aussi soutenu l’union de la gauche sous le format Nupes tout en craignant la « disparition » du parti qu’il a dirigé par deux fois au profit de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui fut son ministre. Peu de temps avant sa mort, il disait espérer qu’une « nouvelle génération travailleuse et désintéressée » puisse rebâtir la gauche. Pour qu’elle puisse revivre davantage de 21 avril 1997, et moins de 21 avril 2002.
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