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LE NOUVEAU PRÉSIDENT DU CHILI, JOSÉ ANTONIO KAST, PORTANT L’ÉCHARPE PRÉSIDENTIELLE, AVEC SON ÉPOUSE MARÍA PÍA ADRIASOLA AU CONGRÈS NATIONAL À VALPARAÍSO, AU CHILI, LE 11 MARS 2026. © PHOTO LUCAS AGUAYO ARAOS / ANADOLU VIA AFP |
Amériques /
José Antonio Kast, investi à la présidence du Chili, présente son gouvernement marqué à l’extrême droite / Le vainqueur de l’élection présidentielle de décembre a officiellement succédé à Gabriel Boric mercredi 11 mars. Après une passation de pouvoirs tempétueuse, le gouvernement le plus pinochétiste depuis le retour à la démocratie en 1990 prend ses fonctions pour quatre ans. [ Chili / Un pays géré par ses propriétaires ]
Marion Esnault 12 mars 2026 à 08h13
Valparaíso (Chili).– Dans l’imposant salon d’honneur du Congrès national chilien à Valparaíso, le 11 mars, le président progressiste sortant Gabriel Boric remet solennellement les symboles républicains – écharpe présidentielle et pioche du libérateur O’Higgins – à son successeur d’extrême droite, José Antonio Kast.
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Désormais ex-président, le plus jeune chef d’État du Chili s’est retiré après avoir offert une poignée de main ferme, esquissant un sourire à l’adresse de son opposant. Il laisse les clés de la République chilienne à un homme qui assume ouvertement l’héritage d’Augusto Pinochet, à la tête de la dictature civilo-militaire ayant sévi de 1973 à 1990.
Cette passation de pouvoirs s’est déroulée dans une ambiance apaisée, malgré les tensions qui ont marqué les derniers jours de la transition entre les présidents entrant et sortant. Le 3 mars, José Antonio Kast a ainsi mis abruptement fin à une réunion bilatérale avec son prédécesseur. L’objet de la discorde : un câble sous-marin qui connecterait le Chili avec son premier partenaire commercial, la Chine.
Ce projet de télécommunication a attiré les sanctions de Washington, qui l’a considéré comme « un danger pour la sécurité de la région ». Fin février, trois fonctionnaires de l’administration Boric – dont le ministre des transports – ont vu leurs visas révoqués. Face à cette situation, le nouveau président d’extrême droite, allié de Donald Trump, a reproché à Gabriel Boric de ne l’avoir pas informé des menaces états-uniennes. Puis il a interrompu les réunions dans le cadre de la transition.
Après cinq jours de suspension, et sur invitation de Gabriel Boric, le président du Parti républicain, élu le 14 décembre, a rétropédalé et promis « une passation de pouvoirs irréprochable ».
Inexpérience politique, ultraconservatisme idéologique
Finalement pacifiée, l’investiture de José Antonio Kast s’est conclue par la présentation du nouveau gouvernement. Arborant l’écharpe présidentielle, le nouveau chef d’État a fait prêter serment à ses vingt-quatre ministres sur la Constitution politique du Chili, celle-là même adoptée en 1980 sous la dictature.
Claudio Alvarado, ministre de l’intérieur, a été le premier à être appelé à la tribune. Cet ancien député de 65 ans est membre de l’Union démocrate indépendante (UDI, droite), parti fondé en 1983 par le bras droit de Pinochet, Jaime Guzmán. Sous-secrétaire d’État pendant les deux mandats présidentiels de Sebastian Piñera (2010-2014 et 2018-2022), il fait partie des rares membres du gouvernement rattachés à un parti politique.
En effet, la majorité des ministres sont des indépendant·es au profil technique et entrepreneurial qui ont peu d’expérience de l’administration d’un État. Ce choix audacieux du nouvel occupant du palais présidentiel de la Moneda inquiète jusque dans son propre camp. « Le pari du président comporte des risques », affirme le député de Renovación Nacional (RN, droite ultralibérale) Luis Pardo, qui ajoute que « les partis alliés vont devoir collaborer pour pallier ce manque d’expérience politique ».
La nouvelle équipe ministérielle est axée sur la lutte contre la criminalité, l’immigration clandestine et la relance économique.
Les critiques envers ce nouveau gouvernement fusent aussi du côté des progressistes, qui craignent des conflits d’intérêts.
Une des nominations qui a fait le plus grincer des dents dans l’opposition est celle de Trinidad Steinert au ministère de la sécurité. Connue pour son travail, en tant que procureure, dans la poursuite des crimes commis par le cartel de drogues vénézuélien Tren de Aragua, elle a été pointée du doigt par la députée Maite Orsini (Frente Amplio, gauche). Cette dernière juge que la nomination d’une magistrate à une haute fonction politique pourrait nuire à l’impartialité du ministère public et affecter l’État de droit.
Deux autres ministres, Fernando Barros, nommé au ministère de la défense, et Fernando Rabat, qui prend le portefeuille de la justice et des droits humains, ont suscité l’inquiétude des associations de détenu·es-disparu·es de la dictature. Dans un communiqué, une centaine d’organisations de défense des droits humains ont manifesté leur « total rejet de la nomination » de ces deux avocats « qui ont non seulement défendu juridiquement Augusto Pinochet », mais ont également « relativisé publiquement les violations des droits humains commises sous la dictature ».
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DES PERSONNES DÉPOSENT DES FLEURS AU PARC DE LA PAIX VILLA GRIMALDI, LORS D'UNE CÉRÉMONIE D’HOMMAGE AUX PERSONNES ARRÊTÉES, DISPARUES, ASSASSINÉES OU MORTES DES SUITES DE TORTURES ENTRE 1973 ET 1978, À SANTIAGO (CHILI), LE 10 SEPTEMBRE 2016. PHOTO ELVIS GONZALEZ
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Les mouvements féministes sont eux aussi inquiets de l’arrivée de Judith Marín au ministère de la femme et de l’équité de genre. Secrétaire générale de l’ultraconservateur Parti social chrétien, connue pour ses positions anti-avortement, elle est aussi, à 30 ans, la plus jeune ministre.
Au total, onze femmes et treize hommes composent cette nouvelle équipe ministérielle. Ils et elles arrivent avec la promesse d’un gouvernement « d’urgence », axé sur la lutte contre la criminalité, l’immigration clandestine et la relance économique. Symboliquement, José Antonio Kast a d’ailleurs signé, quelques heures après son investiture, une batterie de décrets emblématiques sur l’augmentation des effectifs de police ou le renforcement du contrôle aux frontières.
Absence des progressistes du continent
Vers 12 h 30, au Congrès national, la présidente du Sénat, Paulina Nuñez, a sonné la fin de la cérémonie de passation de pouvoirs. Le nouveau président de la République s’est alors mêlé à la foule et a salué les différents chefs d’État présents pour cette investiture.
Parmi eux, beaucoup sont des alliés du camp conservateur et ultralibéral : Javier Milei (Argentine), qui a échangé une longue accolade avec le président fraîchement investi, mais aussi Santiago Peña (Paraguay), Daniel Noboa (Équateur) ou Tamás Sulyok (Hongrie). En revanche, les représentant·es des grandes puissances progressistes d’Amérique latine ont brillé par leur absence.
La présidente mexicaine et le président colombien n’ont pas fait le déplacement, et Lula da Silva a annulé sa venue à la dernière minute en prétextant « des raisons d’agenda ». Mais, selon plusieurs médias brésiliens, la présence du fils de Bolsonaro, opposant probable à Lula lors des prochaines élections, aurait influencé cette décision.
« Il y a un alignement des ultraconservateurs sur Donald Trump, qui ne cache pas son désir d’hégémonie sur tout le continent. » Claudia Heiss, politiste
Selon Claudia Heiss, politiste de l’université du Chili, José Antonio Kast « a fait une erreur en se donnant le plaisir d’inviter un allié politique », Flávio Bolsonaro, alors qu’« il est bien plus important d’avoir le président du Brésil », partenaire diplomatique historique et premier allié commercial du Chili en Amérique latine.
« On assiste à un renforcement des forces ultralibérales », ajoute Claudia Heiss, qui évoque le sommet Shield of Americas (« bouclier des Amériques ») de Miami, durant lequel le président états-unien et douze chefs d’État proches de la Maison-Blanche se sont réunis le 7 mars. Dont Kast. « Il y a un alignement des ultraconservateurs sur Donald Trump, qui ne cache pas son désir d’hégémonie sur tout le continent », estime la politiste chilienne.
À la nuit tombée, José Antonio Kast s’est présenté au balcon du palais de la Moneda, à Santiago, et s’est adressé aux centaines de sympathisant·es rassemblé·es sur la place de la Constitution.
Il a insisté sur les politiques sécuritaires qui doivent être mises en place pour « poursuivre, juger et condamner » ceux « qui ont pris le contrôle de [leurs] quartiers ou ont semé la terreur dans la population ». Il a aussi promis aux forces armées et à la police « un soutien législatif et de meilleures ressources » pour combattre le crime organisé et limiter les migrations aux frontières.
Le républicain a indirectement attaqué le gouvernement sortant à plusieurs reprises. Il a ainsi jugé que le pays lui « est transmis dans les pires conditions » sur le plan économique. Pourtant, Gabriel Boric termine son mandat avec une inflation stabilisée à 3,5 % et une croissance du PIB autour de 2,4 %, après avoir accédé au pouvoir en 2022 après une révolte sociale et une pandémie mondiale qui avaient généré de grandes difficultés économiques.
José Antonio Kast a achevé son discours en saluant ses frères, dont un fut ministre pendant la dictature de Pinochet, et ses parents, dont le père est un ancien soldat de l’Allemagne nazie ayant immigré après la Seconde Guerre mondiale. Le fervent catholique, membre du mouvement conservateur de Schönstatt, a conclu cette première prise de parole en tant que chef d’État sur une invocation religieuse : « Que Dieu bénisse le Chili et nous donne la sagesse pour gouverner ! »
Marion Esnault
L'étrange « non-baiser » entre Kast et sa femme (vidéo)
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C'était vraiment un baiser ce qui s'est passé entre José Antonio Kast et sa femme María Pía Adriasola
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