25 mars, 2026

CINQUANTE ANS APRÈS LE COUP D’ÉTAT MILITAIRE ARGENTIN, UN LIEU DE MÉMOIRE EMBLÉMATIQUE DE LA TORTURE SOUS LA DICTATURE ATTAQUÉ PAR JAVIER MILEI

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 

DES PORTRAITS DE PERSONNES DISPARUES PENDANT LA DICTATURE (1976-1983)
SONT EXPOSÉS DANS L’ANCIENNE ECOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE,
RECONVERTIE EN MUSÉE, À BUENOS AIRES, EN SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO/AFP

Logo
Le Monde

INTERNATIONAL : ARGENTINE / Cinquante ans après le coup d’État militaire argentin, un lieu de mémoire emblématique de la torture sous la dictature attaqué par Javier Milei / RÉCIT Devenue un musée, l’ancienne École de mécanique de la marine de Buenos Aires, qui a servi de centre de détention et de torture, commémore le coup d’État du 24 mars 1976 dans un climat de tension en raison des coupes du président Javier Milei dans le budget des politiques mémorielles portant sur les crimes de la junte (1976-1983).

Par Flora Genoux (Buenos Aires, correspondante) Publié hier à 05h00, modifié hier à 10h41 Temps de Lecture 7 min.

DESSIN SERGIO LANGER

« Les prisonniers étaient menottés et cagoulés. S’ils avaient besoin d’aller aux toilettes, ils criaient, et on leur jetait un seau… » Guillermo Amarilla Molfino est guide, et c’est ainsi qu’il explique l’horreur des actes commis durant la dictature (1976-1983) dans les locaux de l’ancienne École de mécanique de la marine (ESMA) de Buenos Aires, à une classe de lycéens médusés. Après avoir parcouru le sous-sol, destiné aux tortures, les adolescents se pressent aux abords de compartiments aménagés au sein même de l’ancienne caserne (casino de oficiales). Ici, des sédatifs étaient administrés aux prisonniers, dont beaucoup furent ensuite jetés des avions militaires dans l’estuaire de La Plata ou dans l’océan Atlantique (les « vols de la mort »). Des officiels dormaient sur place, deux étages plus haut. 

«Il s'avère maintenant que si vous avez un rabbin comme guide spirituel,
vous pouvez être un fasciste légitime, un fasciste casher.? .»

DESSIN SERGIO LANGER

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

De prime abord, rien ne laisse soupçonner l’horreur. Pourtant, cinquante ans après le coup d’État du 24 mars 1976, ce lieu emblématique raconte mieux que tout autre les années de plomb argentines, les politiques de mémoire pionnières engagées dans le pays et le travail de sape inédit entamé par l’actuel gouvernement ultralibéral de Javier Milei, depuis son arrivée au pouvoir, en 2023.

► À lire aussi :        CHILI / LE GOUVERNEMENT KAST RETIRE SON SOUTIEN À LA CANDIDATURE DE MICHELLE BACHELET À L'ONU

Cette même année, le musée est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. Il est considéré comme « hautement représentatif de la répression illégale des opposants et dissidents armés et non armés, menée et coordonnée par les dictatures d’Amérique latine dans les années 1970-1980 et fondée sur la disparition forcée de personnes », étaye l’institution de l’Organisation des Nations unies. Les visages souvent jeunes des détenus morts ou disparus ici sont imprimés sur la structure en verre surplombant l’entrée de l’ancien centre de détention.

Le lieu est désormais un espace de mémoire au sein d’un vaste complexe. Un terrain de 17 hectares grillagés, parsemé de platanes et d’élégantes bâtisses, où fonctionnaient à plein régime, pendant les sept années de dictature, tant l’appareil répressif que la formation militaire.

L’ENTRÉE DE L’ÉCOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE, QUI A SERVI
DE LIEU DE DÉTENTION ET DE TORTURE D’OPPOSANTS
À LA DICTATURE ARGENTINE (1976-1983).
 À BUENOS AIRES, LE 12 SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO

« C’est un lieu de mémoire avant tout collectif, qui permet de donner une voix à ceux qui ont été réduits au silence », avance posément Guillermo Amarilla Molfino. Le quadragénaire porte l’histoire de la dictature dans sa chair. D’après les restitutions des organisations de droits humains, ses parents, militants de gauche, ont peut-être transité par la caserne militaire avant d’être emmenés vers un autre centre. Sa mère, qui était enceinte, lui a donné naissance en 1980, en détention. L’enfant, placé en adoption forcée, ne saura la vérité sur son identité que vingt-neuf ans plus tard : Guillermo fait partie des 500 bébés volés sous la junte. Ses parents n’ont jamais été retrouvés. Ils font partie des 30 000 personnes mortes ou disparues des mains des militaires, 5 000 rien que dans ce centre, selon le décompte des organisations.

► Para leer también:    ARGENTINA / A MEDIO SIGLO DEL GOLPE

En Argentine, plus de 700 centres de détention clandestins ont fonctionné pendant la dictature. Dans cet appareil de terreur, l’ESMA occupe une place à part. « Il présente différentes caractéristiques exceptionnelles. L’une d’elles est le projet de récupération des prisonniers, maintenus en vie et forcés de travailler pour les militaires, avec l’écriture de rapports ou de revues de presse, par exemple », souligne Marina Franco, historienne à l’université nationale de San Martin. Par ailleurs, « il s’agit d’un lieu d’où ont été menés des délits économiques uniques, avec l’appropriation de biens de prisonniers à grande échelle », ajoute cette spécialiste de l’histoire du centre. « Ce qui est frappant ici, c’est la façon dont l’aspect illégal et inhumain a coexisté avec ce qui était donné à voir à la société, à savoir une école militaire », souligne Giselle Tepper, membre de l’association Hijos (« enfants »), fondée par des Argentins cherchant à connaître la vérité sur le sort de leurs parents disparus ; le siège de l’association est situé au sein d’un ancien bâtiment militaire de l’ESMA.

FAÇADE D'ENTRÉE DU MUSÉE ET LIEU DE MÉMOIRE DE L’ESMA - ANCIEN CENTRE
CLANDESTIN  DE DÉTENTION, DE TORTURE ET D’EXTERMINATION
PHOTO  ALBANO GARCÍA
► À lire aussi :        ARGENTINE : UN 140ème « BÉBÉ VOLÉ » SOUS LA DICTATURE IDENTIFIÉ

Cent quarante enfants retrouvés

À l’entrée du siège de Hijos, une buvette a repris le nom et les codes de la bande dessinée culte L’Eternaute (adaptée en série, sortie en 2025 sur Netflix), dont l’auteur, l’Argentin Hector German Oesterheld, ses quatre filles et trois de ses gendres ont disparu sous la dictature. Pour accéder au café, à partir de l’entrée principale de l’ex-ESMA, le visiteur croise de nombreux panneaux explicatifs retraçant les heures sombres de la dictature. Ici, une image des Mères et Grands-Mères de la place de Mai, leur iconique foulard blanc sur la tête, ces femmes qui, en pleine dictature, avaient commencé à interpeller la junte pour retrouver leurs proches enlevés par les militaires. Partout, des images de disparus, beaucoup d’étudiants, de jeunes parents…

Le café, tout comme l’ex-ESMA en général, témoigne d’une mémoire que les associations pour les droits humains s’attachent à garder « vivante », c’est-à-dire active et intégrant la société. Mais il est aussi la trace du travail mémoriel – unique en Amérique latine – auquel s’est livrée l’Argentine, sous le mot d’ordre « mémoire, vérité et justice », après le départ des militaires et le rétablissement de la démocratie, en 1983.

Avant de laisser le pouvoir, les membres de la junte avaient cherché à s’autoamnistier. Mais cela n’empêchera pas le président Raul Alfonsin (1927-2009), chef de l’État de 1983 à 1989, de permettre la tenue d’un premier procès de la junte, en 1985, qui donnera lieu à cinq condamnations. Cependant le processus judiciaire se trouve paralysé dès l’année suivante, les militaires étant exemptés de poursuites. Le président Carlos Menem (1989-1999, droite) fait libérer les condamnés par décret en 1990.

Le tournant mémoriel intervient en 2003, avec l’élection du président de gauche Nestor Kirchner (1950-2010), qui, dès son arrivée au pouvoir, ouvre la voie à la réouverture des procès. L’année suivante, le 24 mars 2004, au jour du 28e anniversaire du coup d’État, le président décide de faire de l’ESMA un lieu de mémoire. Il y prononce un discours fondateur et « demande pardon au nom de l’État ».

Infatigables, les Mères et Grands-Mères de la place de Mai, alors pleinement soutenues par le pouvoir, poursuivent la recherche de leurs petits-enfants, notamment grâce à une banque de données génétiques des familles de disparus, qui permet de répondre scientifiquement aux doutes de certains Argentins sur leurs origines. Cent quarante enfants volés ont été retrouvés. En parallèle, les procès, avec leurs milliers d’heures de témoignages de victimes, permettent de faire la lumière sur les années de plomb. Plus de 1 200 personnes, appartenant aux forces armées et de l’ordre ainsi que des civils, impliquées dans les crimes contre l’humanité ont été condamnées.

LES MÈRES DE LA PLACE DE MAI DÉFILENT DANS LES RUES DE BUENOS AIRES
POUR DEMANDER DES INFORMATIONS SUR LES PERSONNES DISPARUES
PENDANT LA DICTATURE (1976-1983), LE 21 MARS 1985.
PHOTO JORGE DURAN

Le travail mémoriel sur les crimes de la dictature est incontestablement à mettre au crédit de Nestor Kirchner (2003-2007) et de son épouse et successeure, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015). Si leur successeur de droite, Mauricio Macri (2015-2019), n’intègre pas le slogan « mémoire, vérité et justice » à son logiciel politique, il ne remet pas pour autant profondément en question la continuité des politiques mémorielles, ni celle des procès.

Mais l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, en 2023, marque la remise en cause de ce consensus historique. Les procès se poursuivent, certes, mais ils sont ralentis ; entre autres « parce que le gouvernement bloque l’accès aux archives », dénonce Veronica Torras, présidente de Memoria Abierta, un ensemble d’organisations œuvrant pour l’accès aux documents de l’époque. Selon un relevé du Centre d’études légales et sociales (CELS, ONG de défense des droits humains), le budget alloué à la banque des données génétiques, crucial pour retrouver les origines des enfants volés, a chuté de près de 60 % en 2026 par rapport à 2023. Quant aux budgets consacrés à l’entretien et à la conservation des lieux de mémoire, ils n’ont pas été exécutés en 2024. Ils ont ensuite connu des coupes oscillant de 50 % à 100 % en 2025, relève le CELS.

Une « vidange silencieuse »

Ainsi, au sein du Musée de la mémoire de l’ESMA, différents projecteurs ne sont plus réparés, rendant impossible la diffusion de vidéos, notamment sur les procès. Sur les panneaux, les mentions incluant le féminin « prisonnières », destiné à rendre visible la violence infligée aux femmes, ont été supprimées. Entre les licenciements et les départs motivés par des salaires bas, le nombre d’employés du musée a été divisé par deux. Les jours d’ouverture ont été réduits à quatre par semaine, contre six auparavant. « On ne peut plus répondre favorablement à l’ensemble des demandes de visites scolaires. Et, sans vidéos explicatives, la transmission de la mémoire est entravée », souligne une cadre du musée, sous le couvert de l’anonymat. Au sein de l’ex-ESMA, le centre culturel Conti, particulièrement dynamique, a été désossé, et a fermé début 2025. Le gouvernement assure procéder à l’« analyse de la programmation ».

L’ancien secrétariat des droits humains, converti en sous-secrétariat par Javier Milei, a vu son nombre d’employés réduit de 60 % depuis 2023, selon Octavio Rampoldi, délégué du syndicat ATE au sein du sous-secrétariat. Quant aux effectifs des archives, dont le siège est situé à l’ex-ESMA, ils ont baissé dans les mêmes proportions, gênant notamment, selon le délégué syndical, le travail de numérisation.

DES PORTRAITS DE PERSONNES DISPARUES PENDANT LA DICTATURE (1976-1983)
SONT EXPOSÉS DANS L’ANCIENNE ECOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE,
RECONVERTIE EN MUSÉE, À BUENOS AIRES, EN SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO/AFP

Les attaques portées à ce lieu emblématique de la mémoire des crimes de la dictature ont provoqué des réponses à la hauteur de son importance symbolique. Au mois d’octobre 2025, des rescapés des années de plomb et des organisations de droits humains ont organisé une « accolade » sur les lieux du musée, en manifestation de leur rejet des coupes budgétaires. Selon Giselle Tepper, le gouvernement organise une « vidange silencieuse des politiques de mémoire. C’est grave, car on a besoin de raconter le passé pour que l’histoire ne se répète pas ». Pour beaucoup, ce définancement tient à des ressorts idéologiques plus que financiers : le gouvernement de Javier Milei mènerait à l’ex-Esma et dans les autres lieux de mémoire une « bataille culturelle » contre les idées progressistes et les droits humains.

Plus largement, Javier Milei s’oppose au consensus historique autour de la dictature. Ce dernier repose notamment sur la reconnaissance du terrorisme d’État et de l’asymétrie entre les moyens de la junte et les opposants au régime. Lors des deux dernières commémorations du coup d’État, le gouvernement a publié sur ses réseaux sociaux des vidéos prônant une « mémoire complète », révisant ce consensus. Et, au mois d’août 2024, des députés du parti présidentiel ont rendu visite en prison à des personnes condamnées pour crime contre l’humanité commis pendant la dictature. « Pour le gouvernement, c’est aussi une façon d’affirmer que l’autoritarisme, la violence de l’État et la répression sont nécessaires, alors que l’Argentine se dirige actuellement vers une démocratie illibérale », dénonce Marina Franco.

À rebours des assauts du gouvernement, une majorité d’Argentins – 71 % selon un récent sondage de l’université de Buenos Aires et du CELS – ont une évaluation négative de la junte. La même proportion juge nécessaire la poursuite des militaires. Sous les platanes de l’ex-ESMA, Guillermo Amarilla Molfino assure qu’il y a aussi « urgence » à retrouver les enfants volés de la dictature, bientôt quinquagénaires. « Car reconstruire une identité demande du temps », confie-t-il, près de vingt ans après avoir retrouvé la sienne.

Flora Genoux Buenos Aires, correspondante

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 

« Masochisme 2024 pour tous et à toutes »
Vœux de nouvelle année de Sergio Langer


SUR LE MÊME SUJET :

CHILI / LE GOUVERNEMENT KAST RETIRE SON SOUTIEN À LA CANDIDATURE DE MICHELLE BACHELET À L'ONU

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 

["Un petit président" face à une grande dame]
FOTO PRESIDENCIA.CL
Tv5
Monde
Le nouveau gouvernement d'extrême droite de José Antonio Kast a retiré mardi le soutien du Chili à la candidature de l'ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet au poste de secrétaire générale de l'ONU. / 
L'ex-cheffe de l'État chilienne (2006-2010 et 2014-2018) avait été proposée par le gouvernement du président de gauche Gabriel Boric (2022-2026), ensemble avec le Mexique et le Brésil. 
["Un petit président" face à une grande dame]

TV5 Monde 

Même sans l'appui du nouveau chef de l'État, Mme Bachelet peut maintenir sa candidature avec le soutien de ces deux pays.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

"Le gouvernement du Chili informe qu'il a décidé de retirer le soutien du Chili à la candidature de l'ex-présidente Michelle Bachelet au poste de secrétaire générale des Nations unies", a écrit le ministère chilien des Affaires étrangères dans un communiqué.

"La dispersion des candidatures des pays d'Amérique latine et les divergences avec certains des acteurs clés qui déterminent ce processus rendent cette candidature non viable et compromettent ses chances de succès", a-t-il ajouté.

M. Kast a dit à la presse, sans plus de précisions, que l'appui à la candidature de l'ex-présidente aurait "un coût important" pour le Chili.

Le gouvernement a toutefois expliqué que, si Michelle Bachelet maintenait sa candidature, il ne soutiendrait aucun autre candidat.

L'ancienne cheffe de l'État chilienne a fait savoir dans un communiqué qu'elle "poursuivrait le travail commun avec les gouvernements du Brésil et du Mexique, qui ont proposé (son) nom en réaffirmant la nature collective de ce projet".

Michelle Bachelet figure parmi les candidats susceptibles de succéder au Portugais Antonio Guterres, dont le second mandat s'achève le 31 décembre.

Agée de 74 ans et pédiatre de profession, Michelle Bachelet est la seule femme à avoir accédé à la présidence du Chili.

Elle a ensuite été directrice exécutive d'ONU Femmes (2010-2013), puis haute commissaire des Nations unies aux droits de l'homme (2018-2022).

En 80 ans, aucune femme n'a occupé le poste le plus élevé de l'ONU et un seul représentant de l'Amérique latine a été désigné : le diplomate péruvien Javier Pérez de Cuéllar, qui a exercé ces fonctions entre 1982 et 1991.

En vertu d'une règle non-écrite mais qui n'a pas toujours été respectée, le secrétariat général est attribué à tour de rôle aux grandes régions de la planète.

Ce serait en théorie cette fois au tour de l'Amérique latine, avec la forte probabilité qu'une femme soit désignée.

La diplomate argentine Virginia Gamba, l'ancienne vice-présidente du Costa Rica Rebeca Grynspan, le directeur - argentin - de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) Rafael Grossi et l'ancien président sénégalais Macky Sall, sont également candidats.

23 mars, 2026

DISPARITION / MORT DE LIONEL JOSPIN, LARMES À GAUCHE PLURIELLE

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

 LIONEL JOSPIN  AVANT L'ÉLECTION, EN MARS 2002
PHOTO STÉPHANE RUET
Logo
L'Humanité
Disparition / Mort de Lionel Jospin, larmes à gauche plurielle / L’ancien premier ministre est décédé à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi 23 mars. Il restera comme la dernière personnalité à avoir essayé de gouverner à gauche, sans pour autant remettre en cause la mondialisation néolibérale.

Emilio Meslet Publié le 23 mars 2026 9 min

Ascension, jour de chute. S’il n’y avait qu’un jour à retenir dans la vie politique de Lionel Jospin, le 21 avril s’imposerait de lui-même. Une même date et deux sentiments contradictoires, à cinq années d’intervalle. Il y a le 21 avril 1997, d’abord. Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale et provoque des élections législatives anticipées qui conduisent le socialiste à Matignon dans le sillage de la victoire de la gauche plurielle. Et le 21 avril 2002, bien sûr. Le Premier ministre, alors candidat du PS, se disqualifie dès le premier tour de l’élection présidentielle et se « retire de la vie politique ». Il a tenu parole.

L’ANCIEN PREMIER MINISTRE, MARS 1978
PHOTO  JEAN GUICHARD
► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Et sûrement s’en est-il mordu les doigts. Entre ces deux 21 avril, le chef de gouvernement qu’il fut a incarné les tiraillements des socialistes au pouvoir, entre recherche du progrès social grâce à la redistribution des fruits de la croissance et accompagnement du néolibéralisme au nom de la construction européenne. Ce 23 mars, la social-démocratie française a perdu l’un de ses principaux artisans. Lionel Jospin s’est éteint à l’âge de 88 ans.

Il est né en 1937 dans une famille protestante ; son père, Robert, est encarté à la SFIO : Lionel Jospin semble destiné au socialisme. Poussé par « l’anticolonialisme et l’anti-stalinisme », « enfant de Suez et Budapest », il préfère, dans un premier temps, le trotskisme. Étudiant à Sciences-Po et à l’ENA puis diplomate et professeur d’économie, son choix est fait : le mouvement lambertiste, avec l’Organisation communiste internationaliste (OCI). Un passé qu’il a d’abord nié, en 1995, avant d’être contraint, suite aux révélations du Monde en 2001, de reconnaître devant l’Assemblée nationale des « rencontres intellectuelles et des conversations privées » : « Je n’ai donc à formuler ni regrets ni excuses. »

La « parenthèse » de la rigueur

Ce n’est qu’en 1971, lors du congrès d’Épinay, que Lionel Jospin rejoint le Parti socialiste, comme bon nombre de ses camarades d’extrême gauche qui veulent préparer le « grand soir ». Il gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir, dix ans plus tard, premier secrétaire du PS, quelques semaines seulement avant l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir.

Il est au même moment élu député de Paris, siège qu’il quittera en 1986 pour la Haute-Garonne. Tignasse blanche bouclée et lunettes, le numéro 1 du PS devient l’un des maillons indispensables du pouvoir, faisant le lien entre l’appareil d’État et les militants socialistes. « La charnière est un lieu décisif, dira-t-il en 1984. Mais, en même temps, c’est là où les tensions sont les plus fortes. » Lionel Jospin défend le « tournant de la rigueur » en 1983, lui qui disait au congrès de Metz quatre ans plus tôt sa volonté de « remplacer le capitalisme par le socialisme ». Il se rallie à l’austérité pour ne pas quitter le système monétaire européen, « un passage obligé » et une « parenthèse » qui ne s’est pas refermée.

Au début du deuxième septennat de « Tonton » en 1988, le premier secrétaire du PS est nommé ministre de l’Éducation nationale. L’occasion de réformer le système scolaire, malgré les manifestations lycéennes : collège unique, renforcement de la formation des professeurs, personnalisation des parcours, plan « Université 2000 »… Il restera rue de Grenelle jusqu’en 1992, date à laquelle il quitte le gouvernement alors qu’il s’éloigne d’un François Mitterrand en fin de règne.

Ce dernier ne pouvant se représenter et Jacques Delors renonçant à un destin présidentiel, Lionel Jospin finit par s’imposer comme homme fort du PS, après des années de rivalités et de coups bas contre Laurent Fabius. C’est alors qu’il gagne la première primaire française en battant le champion de l’aile gauche, Henri Emmanuelli, pour concourir à l’élection de 1995. Jacques Chirac et sa « fracture sociale » l’emportent avec 52,6 % face à un Lionel Jospin qui « s’attendai (t) à un score de ce type » (47,4 %) après 14 ans de gouvernement socialiste dont il appelle à faire « l’inventaire ».

C’est alors l’heure d’une nouvelle union de la gauche. Pendant plus de deux ans, socialistes, communistes et écologistes travaillent à un rapprochement en vue des élections législatives, prévues en 1998. Jacques Chirac bouscule finalement le calendrier avec une dissolution de l’Assemblée nationale censée renforcer sa majorité.

En trois semaines, PS, PCF, Verts, radicaux et chevènementistes bouclent un accord électoral qui porte la gauche au pouvoir en 1997. Le 2 juin, Lionel Jospin passe une heure dans le bureau du chef de l’État. À la sortie, et contrairement aux usages, il annonce lui-même son arrivée rue de Varenne : « Le président de la République a proposé de me nommer premier ministre et j’ai accepté. »

Retour des communistes au gouvernement

Il met trois jours à former son gouvernement de cohabitation : Martine Aubry au Travail, Élisabeth Guigou à la Justice, Hubert Védrine aux Affaires étrangères, Jean-Pierre Chevènement à l’Intérieur, Claude Allègre à l’Éducation nationale, Dominique Strauss-Kahn à l’Économie, Ségolène Royal à l’Enseignement scolaire, Bernard Kouchner à la Santé…

Trois communistes – Marie-George Buffet à la Jeunesse et aux Sports, Jean-Claude Gayssot aux Transports et au Logement ainsi que Michelle Demessine au Tourisme – et une écologiste, Dominique Voynet, à l’Environnement complètent une « dream team », selon l’expression de l’époque, conduite par un ancien basketteur longiligne qui parvient à atteindre jusqu’à 60 % d’opinions favorables. Le début de la « méthode Jospin », dit-on alors, pour faire vivre un collectif pour le moins hétéroclite, où les voix des seuls députés socialistes ne suffisent pas à donner au chef du gouvernement une majorité parlementaire.

Les six premiers mois cristallisent le dilemme de la gauche plurielle au pouvoir. D’un côté, une mesure sociale phare avec les emplois-jeunes ; de l’autre, le début d’une vague d’ouvertures du capital de plusieurs entreprises publiques. Et ce, dès 1997, avec France Télécom. Suivront Gan, Thomson, le CIC, le Crédit Lyonnais, Air France, Aérospatiale. Lionel Jospin reste à ce jour le premier ministre ayant le plus privatisé.

Une désillusion que n’ont réussi à faire oublier ni la victoire de la France à la Coupe du monde de football en 1998 ni les nombreuses avancées sociales à l’actif du gouvernement de gauche plurielle – généralisation de la police de proximité, couverture maladie universelle (CMU), pacte civil de solidarité (PACS), aide médicale d’État (AME), congé paternité, loi sur la parité hommes-femmes en politique… Bien qu’il signe une rupture avec une partie des classes populaires, la réduction du temps de travail de 39 à 35 heures, en 1998, parvient néanmoins à cimenter un gouvernement qui tente de rééquilibrer un peu le partage de la valeur entre le capital et le travail.

Mais cela ne suffit pas devant l’incapacité de Lionel Jospin, favorable à « l’économie de marché, pas à la société de marché », à s’opposer à la mondialisation capitaliste, à l’heure où la social-démocratie européenne se convertit au néolibéralisme sous l’impulsion du premier ministre britannique travailliste, Tony Blair. Face à la désindustrialisation, le locataire socialiste de Matignon assure qu’« il ne faut pas tout attendre de l’État et du gouvernement » lorsqu’en 1999, Michelin annonce la suppression de 7 500 postes en Europe. En 2001, avec les syndicats, l’aile gauche du gouvernement, dont les communistes remontés, manifeste même contre les licenciements.

« J’ai fait celui qui n’en veut qu’à lui-même »

La présidentielle 2002 approche. Pour la première fois, un mandat élyséen durera cinq ans, après l’instauration du quinquennat à la place du septennat. Lionel Jospin est le candidat naturel des socialistes et, époux de la philosophe Sylviane Agacinski, il se refuse à suivre la dangereuse pente de la peopolisation de la vie politique. Donné vainqueur par plusieurs sondages, il peine à maintenir l’unité de la gauche plurielle.

Les cinq partis de la coalition présentent d’ailleurs chacun un candidat. Au soir du 21 avril 2002, le candidat du PS, dont le « projet n’est pas socialiste », ne voit pas son visage s’afficher sur les écrans à 20 heures. Il est éliminé au premier tour, laissant Jacques Chirac affronter Jean-Marie Le Pen au second.

Pour la première fois (mais pas la dernière), la gauche est absente de la finale présidentielle au profit de l’extrême droite. « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique », déclare-t-il, sonné. « J’ai fait celui qui n’en veut qu’à lui-même », expliquera-t-il vingt ans plus tard, continuant à justifier sa défaite surprise par la seule division de la gauche.

La chute est rude pour l’ex-premier ministre, caricaturé par les « Guignols de l’info » en rageux reclus sur l’île de Ré hurlant « pays de merde !!! ». Depuis, il ne s’est plus présenté aux élections, même s’il a été tenté par un retour en 2007 avant de reculer devant la popularité de Ségolène Royal. Pas plus qu’il n’a occupé de fonction politique majeure, à l’exception d’un rôle non-partisan de membre du Conseil constitutionnel où il a retrouvé son rival Laurent Fabius.

Jusqu’au bout, Lionel Jospin a joui d’une aura particulière chez les militants socialistes et dans toute une partie du peuple de gauche. Une figure d’autorité et une boussole morale pour les siens, un sage pour un parti en mal de repères mais aussi un mètre étalon pour mesurer l’ampleur des trahisons du quinquennat de François Hollande.

Même à 80 ans passés, l’esprit toujours affûté et assis sur son expérience d’homme d’État, il a continué à intervenir de temps en temps dans le débat public comme pour s’opposer à la censure du gouvernement de François Bayrou, soutenir Raphaël Glucksmann aux élections européennes, Emmanuel Grégoire pour les municipales à Paris ou encore Nicolas Mayer-Rossignol lors du dernier congrès du PS.

En 2022, il a aussi soutenu l’union de la gauche sous le format Nupes tout en craignant la « disparition » du parti qu’il a dirigé par deux fois au profit de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui fut son ministre. Peu de temps avant sa mort, il disait espérer qu’une « nouvelle génération travailleuse et désintéressée » puisse rebâtir la gauche. Pour qu’elle puisse revivre davantage de 21 avril 1997, et moins de 21 avril 2002.


SUR LE MÊME SUJET :

22 mars, 2026

LE PRÉSIDENT BRÉSILIEN LULA DÉNONCE LE RETOUR D’UNE LOGIQUE COLONIALE EN AMÉRIQUE LATINE

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE PRÉSIDENT BRÉSILIEN LUIZ INÁCIO LULA DA SILVA AU 10ème
SOMMET DES CHEFS D'ÉTAT DE LA CELAC, ORGANISÉ DANS LE
CADRE DU FORUM DE HAUT NIVEAU CELAC-AFRIQUE,
À BOGOTA, EN COLOMBIE, LE 21 MARS 2026.

Logo 
RT France
Le président brésilien Lula dénonce le retour d’une logique coloniale en Amérique latine / Au sommet de la CELAC à Bogota, Luiz Inácio Lula da Silva a mis en garde contre le retour des ingérences extérieures en Amérique latine. Le président brésilien a dénoncé la pression exercée contre Cuba et le Venezuela, tout en appelant les pays de la région à défendre leur souveraineté politique, économique et territoriale.[Néocolonialisme  « trumpiste »]

RT en français  22 mars 2026, 20:15

Pour contourner la censure utiliser un réseau privé virtuel (VPN) / Comment utiliser le VPN gratuit et illimité du navigateur Opera ?   

Réunis à Bogota à l’occasion du sommet de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) ce 21 mars, les dirigeants de la région ont entendu Luiz Inácio Lula da Silva tenir un discours sur la souveraineté. Le président brésilien a dénoncé une attitude qu’il juge inacceptable, affirmant qu’« il n’est pas possible que quelqu’un pense être propriétaire d’autres pays ». Évoquant la situation de Cuba et du Venezuela, il a demandé si de telles pratiques pouvaient réellement être qualifiées de démocratiques.


« Victoire : La victoire, au prix de
 la mort et de la destruction 
»

DESSIN MORO.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

À travers cette prise de parole, Lula a voulu rappeler une idée centrale : l’Amérique latine ne peut pas redevenir un territoire soumis aux intérêts d’une puissance étrangère. Il a dénoncé le retour d’une approche coloniale à l’égard des pays en développement, en rappelant que la région a déjà été dépouillée de ses richesses, qu’il s’agisse de l’or, de l’argent, des diamants ou des minerais. Selon lui, après avoir pris les ressources du passé, les mêmes ambitions se tournent désormais vers les minerais critiques et les terres rares. Son avertissement est sans ambiguïté : « Ils veulent nous coloniser à nouveau. »

Cuba, le Venezuela et la pression sur la région 

Le discours du président brésilien s’inscrit dans un contexte de fortes tensions régionales. Lula a dénoncé la politique menée contre Cuba, alors que l’île traverse une crise énergétique majeure, aggravée par le blocus pétrolier. Une nouvelle panne électrique nationale a d’ailleurs touché le pays ce 22 mars, privant plus de dix millions de personnes d’électricité sur fond de pénuries.

Le Venezuela est lui aussi au cœur de cette séquence. La référence à l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier illustre, dans la lecture défendue par Brasilia, une montée de la pression contre Caracas. Pour Lula, ces actions dépassent le simple cadre diplomatique. Elles traduisent une volonté plus large de peser sur l’avenir politique et économique de l’ensemble de la région.

Le président brésilien replace cette situation dans une perspective historique plus large. En évoquant la doctrine Monroe de 1823, il renvoie à une vision longtemps dénoncée en Amérique latine, selon laquelle le continent serait une zone d’influence réservée à Washington. Son message est clair : les États de la région ne doivent tolérer ni atteinte à leur intégrité territoriale ni emprise extérieure sur leurs ressources stratégiques.

Un appel à l’unité et à la souveraineté 

Cette prise de position a trouvé un écho immédiat en Colombie. Le président Gustavo Petro a lui aussi défendu l’idée que l'’Amérique latine n’est pas une « terre à conquérir » et qu’aucune logique impériale ne peut être imposée durablement à la région. Dans le prolongement de cette ligne, Lula dénonce une nouvelle phase d’ingérence visant des pays déjà marqués par une longue histoire de domination extérieure. 

► À penser en dessin :  CHANGER LE RÉGIME OU LE VASSALISER

« De la chair à canon pour Israël »
DESSIN CARLOS LATUFF

Le chef de l’État brésilien a enfin élargi sa critique à l’ordre international, qu’il juge incapable d’empêcher les guerres et de garantir réellement la souveraineté des nations. Mais sur le plan régional, son message reste simple et lisible : face aux pressions politiques, économiques et stratégiques, l’Amérique latine veut s’affirmer comme un bloc souverain, et non comme un espace à reprendre en main.


SUR LE MÊME SUJET :

20 mars, 2026

PROCÈS LYON : LE CHILIEN NICOLAS ZEPEDA, MAINTIENT QU’IL N’A PAS TUÉ SON EX-PETITE AMIE JAPONAISE


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
NARUMI KUROSAKI
PHOTO DE FAMILLE

Logo
Le Figaro
Procès Lyon : le Chilien Nicolas Zepeda, maintient qu’il n’a pas tué son ex-petite amie japonaise / «Je suis innocent, je n’ai pas tué Narumi Kurosaki», l’accusé continue de nier le meurtre, malgré des preuves de préméditation. La famille de la victime, sans espoir de retrouver le corps, réclame justice.

[  Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

Le troisième procès de Nicolas Zepeda, accusé d’avoir tué et fait disparaître
le corps de son ancienne petite amie Narumi Kurosaki, s’est ouvert ce mardi à Lyon.

Par Le Figaro avec l'AFP

NICOLAS ZEPEDA, À BESANÇON,
LE 29 MARS 2022.
PHOTO PATRICK HERTZOG / AFP

le Chilien Nicolas Zepeda a maintenu mardi, à l’ouverture de son troisième procès, ne pas avoir tué son ex-petite amie japonaise en 2016 à Besançon, campant sur une ligne de défense offensive en dépit d’indices confondants. «Je suis innocent, je n’ai pas tué Narumi» Kurosaki, «et je suis ici pour me battre», a déclaré l’accusé, 35 ans, à l’ouverture des débats devant la cour d’assises du Rhône.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Malgré l’absence de cadavre, de preuve et d’aveu, il a déjà été condamné deux fois à 28 ans de prison, en 2022 puis en appel en 2023, un verdict annulé par la Cour de cassation en 2025 pour un vice de procédure. Blouson sombre et coupe de cheveux impeccable, Nicolas Zepeda, en détention provisoire depuis son extradition du Chili en 2020, a décliné à l’audience son identité dans un français parfait, teinté d’un léger accent espagnol. Cinq interprètes, en japonais et en espagnol, doivent traduire les débats en direct durant les deux semaines de procès.

Il a toujours nié farouchement, malgré les ingrédients «évidents» d’un «féminicide» prémédité suivi de la dissimulation du corps de l’étudiante de 21 ans, selon un scénario reconstitué par l’accusation. «Il ne semble pas que ce troisième procès ouvre la voie à des révélations quelconques ou à des aveux», a regretté l’avocate de la famille de la victime, Sylvie Galley, devant la presse. Au premier procès, sa mère et ses deux sœurs «étaient venues avec cet espoir démesuré», qui n’a pas été comblé, «cela a été un moment de décompensation psychologique épouvantable», a-t-elle poursuivi. Malgré tout, «leur but est d’aller au bout du processus judiciaire, quitte à y laisser leur santé et une partie d’elles-mêmes...»

«Terrifiants»

Nicolas et Narumi avaient noué une relation en 2014 au Japon. À la rentrée 2016, la jeune Japonaise arrive à Besançon pour des études de français et quitte un mois plus tard son copain rentré au Chili qu'elle trouve trop possessif et inquisiteur. Après des messages tantôt énamourés tantôt menaçants, Nicolas vient fin novembre en France. Pour ses études, dira-t-il d'abord aux enquêteurs. Mais les bornages du téléphone de son ex, et de sa voiture de location, ainsi que des témoignages d'étudiants qui l'ont vu se cacher dans la résidence, démontrent que le Chilien a épié Narumi et son nouveau petit ami étudiant français.

La jeune femme est vue vivante pour la dernière fois le 4 décembre, regagnant sa résidence universitaire. La nuit, des voisins entendent des hurlements terrifiants, «comme dans un film d'horreur». Lui assure aux enquêteurs qu'après une rencontre «fortuite», puis un dîner au restaurant, ils ont des relations sexuelles dans la chambre de l'étudiante ce qui, selon lui, explique les bruits émis par la jeune femme.

«Incohérents»

L'enquête a mis au jour nombre d'indices «concordants» démontrant qu'un Zepeda éconduit et enfermé dans son orgueil de «mâle blessé» avait prémédité et commis un crime de «possession», avait asséné l'avocat général aux premiers procès. Selon le magistrat, il a enterré ou immergé le corps dans un sous-bois bordé d'une rivière. Où son GPS et son téléphone ont prouvé qu'il avait passé du temps cinq jours plus tôt, puis à nouveau après avoir quitté la chambre de la Japonaise. Les enquêteurs ont exclu la fugue: le portefeuille de Narumi, 565 euros, ses deux cartes bancaires, son manteau d'hiver, ses chaussures, son portable et sa carte SNCF étaient dans sa chambre, qui portait les traces d'un nettoyage récent au détergent.

Quatre jours plus tôt, Zepeda avait acheté un bidon de cinq litres d'un produit combustible, des allumettes, un pulvérisateur de détergent à l'eau de javel. Autres indices: les jours suivants, des courriels et messages incohérents, prétendument écrits par Narumi pour rassurer son entourage, disant qu'elle est à Lyon pour renouveler son visa d'étudiant, formalité qui relève du consulat japonais de Strasbourg.

Et l'achat sur internet le 6 décembre, depuis un centre commercial où Zepeda se trouvait, d'un billet de TGV Besançon-Lyon au nom de Narumi. TGV qu'elle n'a jamais pris. Enfin, à Barcelone avant d'embarquer pour le Chili, Zepeda interrogeait son cousin sur «la mort par asphyxie» et comment savoir si une personne est «vivante ou morte» après une pendaison.

_______________________________


PROCÈS ZEPEDA À LYON : L'ACCUSÉ CHILIEN, JUGÉ POUR L'ASSASSINAT DE NARUMI KUROSAKI, ÉBRANLÉ PAR UN INTERROGATOIRE SERRÉ

NICOLAS ZEPEDA INTERROGÉ DEVANT LA COUR D'ASSISES À LYON.
DESSIN- ZZIIGG

Procès Zepeda à Lyon : l'accusé chilien, jugé pour l'assassinat de Narumi Kurosaki, ébranlé par un interrogatoire serré / Il nie toujours mais a été mis en difficulté. Au quatrième jour de son troisième procès, Nicolas Zepeda a bafouillé devant les assises du Rhône à Lyon. La cour n'a pas manqué de souligner les incohérences de son récit alors qu'il est jugé pour l'assassinat de son ex-petite amie à Besançon en 2016.

AFP Publié le vendredi 20 mars 2026 à 8:49

Hésitant et fébrile, le Chilien Nicolas Zepeda, rejugé à Lyon pour l'assassinat il y a dix ans de son ex-petite amie japonaise, s'est montré confus jeudi face à un feu nourri de questions soulignant les incohérences de son récit. Au troisième jour du procès, le président de la cour d'assises du Rhône, Éric Chalbos, a surpris tout le monde en lançant l'interrogatoire de l'accusé, prévu la semaine suivante.

Point par point, le magistrat est revenu sur les déclarations de Nicolas Zepeda depuis ses premières auditions au Chili fin 2016, les confrontant aux éléments matériels recueillis alors par les enquêteurs. Pour ces derniers, Narumi Kurosaki, 21 ans, venue étudier le français à Besançon, a été tuée dans sa chambre universitaire le 4 décembre 2016 par Nicolas Zepeda, qui a ensuite fait disparaître son corps dans un sous-bois.

Des explications et des bafouilles

Pourquoi le Chilien, qui se trouvait en France à ce moment-là, a-t-il d'abord "menti" aux enquêteurs en prétextant un voyage d'études, interroge Éric Chalbos. "J'étais venu pour essayer d'avoir des réponses de Narumi après sa rupture", bafouille l'accusé dans un français parfait teinté d'un accent espagnol.

Pourquoi est-il sorti de l'autoroute pour un arrêt de plusieurs heures dans un sous-bois bordé d'une rivière avant d'arriver à Besançon? Où il reviendra stationner deux heures durant après être sorti de la chambre de Narumi, selon le bornage de son téléphone. "J'étais fatigué, j'avais besoin de me reposer", souffle-t-il confusément, en se dandinant. "Et les aires d'autoroute?", suggère M. Chalbos. "C'est vrai, j'aurais pu"... Pourquoi avoir acheté un spray à la javel, un bidon de 5 litres de combustible et une boîte d'allumettes ?

Pour nettoyer une tâche dans la voiture, pour vider et remplir le bidon avec de l'essence "au cas où je tombe en panne", et "parce que la boîte d'allumettes était "jolie" et que "je voulais la rapporter" en souvenir au Chili, rétorque Zepeda. "Vous l'avez rapportée ?", s'enquiert l'avocate de la famille Kurosaki. "Oui". "À travers les contrôles de sécurité de l'aéroport et votre unique valise de cabine?", le piège Me Sylvie Galley. "Euh... oui. C'est possible", réplique l'accusé.

Des "hurlements de terreur"

Et qu'a-t-il à dire sur les trois jours, où il a été vu garé devant la résidence universitaire de la jeune fille, puis caché dans la cuisine ? Il était "allé frapper à sa porte, mais elle n'était pas là", dit-il d'une voix chevrotante, niant avoir espionné Narumi et son nouveau petit ami Arthur. Nicolas Zepeda assure être tombé fortuitement sur la jeune femme le 4 décembre, l'avoir emmenée dîner au restaurant et avoir été invité ensuite dans sa chambre, après leur réconciliation. Dans la nuit, plusieurs étudiants entendent dans le bâtiment des "hurlements de terreur" de femme conclus par un "long râle", comme en témoigne l'un d'eux à la barre. "Je dormais, je n'ai rien entendu", bredouille Zepeda, qui reconnaît avoir passé 30 heures sur place.

"À la police chilienne, vous aviez d'abord dit (...) que Narumi avait été très réceptive et excitée" et émis des "gémissements expressifs", rappelle M. Chalbos. Et pourquoi n'a-t-il pas ouvert la porte quand Arthur et cinq étudiants, inquiets de l'absence de la jeune femme, ont frappé à sa porte le soir suivant ? "Elle m'a fait signe de ne pas faire de bruit", assure Zepeda.

En détention provisoire depuis son extradition en France en 2020, Nicolas Zepeda a été condamné à 28 ans de prison en 2022, puis à la même peine en appel en 2023, malgré l'absence de corps et d'aveux. La cour de cassation ayant annulé le verdict pour un vice de procédure, il est rejugé pour la troisième fois à Lyon jusqu'à la fin de la semaine prochaine. "Vous disiez l'aimer passionnément, vous rêvez à Narumi", l'interroge Me Galley ? "Oui, cela m'arrive", répond-il en pleurs. "Vous rêvez d'elle morte ?" Non, je rêve que ça va bien"...

SUR LE MÊME SUJET :