22 novembre, 2023

« POUR CONSTRUIRE UN CHILI PLUS JUSTE, IL FAUT NOUS UNIR », ESTIME IRACÍ HASSLER, LA MAIRE DE SANTIAGO

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PHOTO LIVIA SAAVEDRA

Rencontre / 
« Pour construire un Chili plus juste, il faut nous unir », estime Irací Hassler, la maire de Santiago / Dans un pays en plein bouleversement politique et social, Irací Hassler est l’une des principales figures de la nouvelle gauche chilienne. Première communiste à la tête de la mairie de Santiago, le principal district de la capitale, quelles sont ses marges de manœuvre dans un pays longtemps considéré comme le laboratoire du néolibéralisme ?

par Luis Reygada

9 min

« Celles et ceux qui – comme nous – défendent la démocratie traversent une situation complexe et même très préoccupante», estime la maire de Santiago, Irací Hassler. 
FRANCE /  LA VISITE
D'IRACÍ HASSLER

Issue du mouvement étudiant de 2011 contre la marchandisation de l’éducation – elle militait alors au sein des Jeunesses communistes –, Irací Hassler a remporté la mairie de Santiago dix ans plus tard, portée par le puissant mouvement social d’octobre 2019 dénonçant les inégalités dans le pays.

Propagande électorale 

Référendum constitutionnel chilien de 2023 

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De passage en Europe début octobre, cette diplômée en économie âgée d’à peine 33 ans est revenue sur son début de mandat, dans une ville où « tous les aspects de la vie des habitants étaient soumis aux lois du marché ».

Quel est le sens de votre visite en Europe ?

Nous répondons à l’invitation de plusieurs organismes des Nations unies basés à Genève et nous avons participé à des réunions de travail au Parlement européen, à Strasbourg. Nous avons aussi été invités par la mairie de Paris à un événement sur le changement climatique et en avons profité pour rencontrer les maires communistes de Montreuil (Seine-Saint-Denis), Patrice Bessac, et de Grigny (Essonne), Philippe Rio, ainsi que des membres de la communauté chilienne installés ici. Nous avons également tenu une réunion avec des responsables de l’Opéra de Paris dans le cadre d’un accord de coopération avec le théâtre municipal de Santiago.

En 2021, vous avez remporté la mairie de Santiago, qui était administrée par la droite. La culture avait-elle été négligée par les conservateurs ?

La culture était reléguée au second plan alors qu’elle est fondamentale. À Santiago, nous mettons en place une alliance vertueuse entre la culture et les défis sécuritaires grâce à une politique active et inclusive de récupération des espaces publics.

Par exemple, avec des programmes axés autour des jardins publics, des cinémas de quartier ou encore avec l’orchestre de Santiago, qui se produit chaque semaine sur la place principale du centre historique. Nous sommes aussi sur le point d’inaugurer notre première maison de la culture. Notre commune, située au cœur de la capitale, n’en comptait même pas ! Notre objectif est de promouvoir la culture le plus possible.

Après le coup d’État de 1973, le Chili est devenu un laboratoire du néolibéralisme. Comment cela se manifeste-t-il dans la vie quotidienne des habitants de votre commune ?

Nous avons un modèle qui ne permet pas le plein épanouissement des personnes, mais qui a structuré une société profondément inégalitaire. Le néolibéralisme s’exprime concrètement par l’absence de droits fondamentaux. Cela a provoqué d’énormes troubles sociaux, ce qui explique, entre autres, la force du mouvement étudiant au cours des dernières décennies.

Pour les jeunes, il est essentiel de pouvoir compter sur l’éducation publique et cela nécessite une plus grande implication de l’État dans ce domaine, non seulement pour parvenir à une éducation gratuite, mais aussi pour pouvoir disposer de projets éducatifs axés sur la démocratie, la paix et la cohésion sociale.

« C’est une réalité : au Chili, tomber malade peut revenir extrêmement cher. » Irací Hassler

À notre niveau, l’éducation est l’un des domaines les plus importants de notre administration. Nous devons gérer quarante-quatre lycées et écoles et nous y avons consacré beaucoup d’efforts, en commençant par reconstruire les relations avec les communautés éducatives et en investissant dans l’amélioration des infrastructures.

Nous sommes de loin l’administration qui a consacré le plus de moyens à l’enseignement public. Nous voulons participer à la construction d’un pays plus juste et, depuis Santiago, nous continuerons à œuvrer en faveur de plus de droits pour tous, et notamment à l’éducation.

Il semble qu’en matière de santé il y ait aussi beaucoup de carences…

Santiago est une commune qui, au cours des vingt dernières années, est passée d’une population de 230 000 habitants à plus de 530 000, et cette augmentation n’a pas été accompagnée d’une amélioration des infrastructures en matière de soins.

Nous constatons avec inquiétude que de nombreux habitants ont peur d’être malades, non seulement à cause de la maladie elle-même mais aussi à cause du coût. C’est une réalité : au Chili, tomber malade peut revenir extrêmement cher.


C’est précisément la conséquence d’un système qui n’a pas cherché à placer la vie et le bien-être des gens au centre. Les Chiliennes et les Chiliens ne sont pas considérés comme des sujets de droit, mais comme des consommateurs. Notre famille politique milite en faveur de la gratuité des soins dans le cadre d’une politique de santé publique.

Pour la même raison, l’idée d’établir un État social et démocratique conférant des droits aux citoyens a été beaucoup discutée ces dernières années. C’est la base des transformations que nous voulons apporter, tant dans notre commune qu’au niveau national.

Face à cette structure néolibérale, quelle est la marge de manœuvre d’une maire de gauche, qui plus est communiste ?

Je suis une femme, communiste, jeune, féministe et qui vient du mouvement social. Il ne fait aucun doute que cela dérange beaucoup de monde. Mais mon objectif est clair : transformer la vie des habitants de la commune de Santiago.

Cela implique une révision de nos propres institutions municipales afin que nous ne soyons plus de simples administrateurs mais aussi des promoteurs de la mise en place de véritables gouvernements locaux. Nous mettons en œuvre une politique municipale innovante, avec un conseil municipal composé majoritairement de femmes.

Cela nous permet de suivre un agenda réellement pionnier, avec notamment des objectifs écologiques et durables. Nous avons par exemple créé un « système de soins de proximité », une initiative unique au Chili qui vise à fournir un soutien complet à toutes les personnes qui remplissent le rôle d’« aidants », afin d’améliorer leur qualité de vie.


Il s’agit principalement de femmes qui jouent une fonction primordiale mais sont invisibilisées par notre société. En matière de sécurité ou de gestion des déchets, nous progressons en transformant les habitants en véritables acteurs d’un changement culturel. Ces changements sont significatifs pour la population, et nous veillons à répondre aux besoins urgents de notre communauté en travaillant main dans la main avec les citoyens.

Il y a un peu plus d’un an, le Chili a eu l’occasion d’approuver l’une des Constitutions les plus progressistes au monde. Aujourd’hui, nous sommes à quelques jours d’un nouveau plébiscite sur un nouveau projet rédigé par l’extrême droite. Qu’est-ce que cela nous dit de l’actuel contexte politique ?

Notre pays a connu de profonds changements ces dernières années, avec de grandes mobilisations, une population qui a exigé la fin des abus et des inégalités et, surtout, de nouveaux droits sociaux. Mais les promoteurs de ce qui représente à nos yeux des « anti-droits », comme la remise en cause des droits fondamentaux des femmes, ont également fait entendre leur voix. Aujourd’hui, l’avortement et bien d’autres acquis sont menacés par la nouvelle Assemblée constituante.

Une large frange de la population nous a fait confiance, à nous, des femmes et des hommes progressistes, non seulement au niveau local mais aussi au niveau national avec le gouvernement du président Gabriel Boric. Il est naturel que nous rencontrions des résistances aux changements que nous voulons mettre en œuvre. Mais si l’on veut construire un pays plus juste, alors tous les secteurs doivent s’unir pour créer un élan démocratique et dessiner un autre avenir.

Mais les récentes commémorations du coup d’État de 1973 ont plutôt montré des signes de profondes divisions, faisant de l’histoire récente un enjeu politique traversé par des volontés de réinterprétation, voire de réécriture…

Il était très important que l’État chilien s’engage dans un plan de recherche des disparus de la dictature. Le message adressé aux familles est fort : il leur est clairement dit que cette mission relève avant tout de la responsabilité de l’État, et que celui-ci a une dette envers elles.

D’autre part, dans notre commune, nous nous sommes concentrés sur le travail fondamental de construction de la mémoire, en mettant l’accent sur les droits de l’homme. Santiago a une mémoire et nous contribuons tous les jours à la faire vivre à partir de notre action au sein de l’appareil de gouvernance communale. 

Au-delà de cela, il est vrai que celles et ceux qui – comme nous – défendent la démocratie traversent une situation complexe et même très préoccupante. Les commémorations ont montré qu’il existe encore certains secteurs politiques qui n’assument pas de s’engager en faveur de la démocratie et refusent toujours de reconnaître la dictature civico-militaire (instaurée par le général Pinochet – NDLR) en tant que telle.

La défense des droits de l’homme et de la démocratie reste une tâche permanente. Je crois que c’est l’une des plus grandes leçons que la commémoration du 50ème anniversaire du coup d’État nous a apprises : la lutte pour la justice, la vérité, la démocratie ainsi que l’engagement en faveur des droits de l’homme restent un combat permanent.

santiago du  Chili

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