01 avril, 2024

LES NOUVEAUX CHIENS DE GUERRE

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VASSILY KANDINSKY. , 1913


Les nouveaux chiens de guerre / 
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DIPLOMATIQUE
Des combats entre la France et la Russie ? Autrefois inimaginable, l’hypothèse s’est installée après les déclarations de M. Emmanuel Macron évoquant une « guerre existentielle » et l’envoi de « troupes au sol » en Ukraine. Depuis, le ton ne cesse de monter à Paris comme à Moscou. Une escalade qui semble ravir les médias français, au diapason du président de la République. 
[ On s'arrête, on réfléchit ]

par Serge Halimi & Pierre Rimbert 

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par Serge Halimi et Pierre Rimbert • Lu par Blaise Pettebone
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«LES NOUVEAUX CHIENS DE GUERRE »

Les alchimistes ont enfin trouvé des successeurs à leur quête infructueuse. À la fin de l’hiver, les journalistes français se sont évertués à transformer une gaffe présidentielle en un joyau de l’analyse géopolitique. Il n’y a « pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée, des troupes au sol », lance M. Emmanuel Macron, le lundi 26 février 2024, à l’issue d’une réunion internationale de soutien à l’Ukraine qui vient de se conclure à Paris. « Mais, en dynamique, rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre », prévient-il.

Dans les heures qui suivent, la déclaration du président de la République provoque une pluie de démentis. Répliquant à un partenaire français toujours trop bavard, le chancelier allemand Olaf Scholz s’en tient à quelques mots : « Une chose est claire : il n’y aura pas de troupes au sol d’États européens ou de l’OTAN [Organisation du traité de ­l’Atlantique nord]  » (X, 27 février). Deux des principaux soutiens de Kiev se mettent au diapason : « Nous n’envisageons pas d’envoyer nos troupes en Ukraine et nous avons sur ce point une position commune » avec Prague, explique le premier ministre polonais Donald Tusk lors d’une conférence de presse avec son homologue tchèque. « Il n’y a aucun projet de troupes de combat de l’OTAN sur le terrain en Ukraine », renchérit auprès de l’Agence France-Presse (AFP) un responsable de cette organisation militaire pilotée par Washington.

Aux États-Unis, justement, les porte-­parole de la Maison Blanche, du département d’État et du Pentagone se relaient pour tenir la lance à incendie : « Il n’y aura pas de troupes américaines engagées au sol en Ukraine », martèlera M. John Kirby, porte-parole du président américain. Le premier ministre britannique Rishi Sunak fait chorus : « Nous ne prévoyons pas de déploiement à grande échelle. » L’Espagne, l’Italie, la Hongrie, la Suède opposent la même fin de non-recevoir au stratège de l’Élysée.

La sortie de M. Macron tourne au désastre : loin d’alimenter l’« ambiguïté stratégique » dont il se prévaut, il vient de clarifier la « très grande unanimité » des Occidentaux — dixit M. Scholz — dans leur refus d’envoyer des soldats combattre l’armée russe. « Ça ne peut pas être sérieux », titre le chef du service étranger du grand quotidien conservateur allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (27 février), qui décrit la politique étrangère de Paris comme une suite d’initiatives « peu élaborées et irréfléchies ». Le New York Times résume : « En faisant le pari d’inquiéter le Kremlin, Macron a surtout choqué les alliés » (29 février).

Radio France au garde-à-vous

Mais, fort heureusement pour le chef de l’État français, au moment où les dirigeants étrangers doutent de sa compétence, une brigade d’acclamation tricolore composée d’une douzaine de journalistes et d’experts déferle sur les plateaux pour célébrer sa fermeté. Mobilisés depuis deux ans aux côtés de Kiev, ils rêvaient d’une confrontation militaire plus directe avec la Russie. Ils savourent la bévue présidentielle comme une divine surprise.

Faisant référence à l’« ambiguïté stratégique » invoquée par M. Macron, Pierre Servent s’avoue sur LCI « surpris et heureux » et loue ce « propos très pertinent ». Pour ce militant atlantiste, « ça a été préparé, pensé, construit » (27 février). Puisque le coup de menton présidentiel devance les attentes des commentateurs, la gaffe est gommée. Elle n’a même jamais existé. Le Monde cite avec bienveillance un conseiller de l’Élysée pour qui « les propos qu’Emmanuel Macron formule sont toujours ultracohérents » (14 mars). Les fantassins du journalisme d’État se déploient donc pour combattre un sentiment quasi général de fébrilité et d’amateurisme. Au point que leurs échanges évoquent parfois le répertoire du théâtre comique. Ainsi sur LCI le 29 février :

Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles. — Emmanuel Macron a parlé juste. (…) Il n’a pris personne par surprise, tout le monde a été prévenu avant.

David Pujadas. — Ah, mais c’est important ce que vous dites parce que dans la lecture des événements qu’on a eue, on a eu l’impression qu’il faisait un coup.

Jean Quatremer. — Pas du tout !

Isabelle Lasserre, journaliste au Figaro. — C’est totalement, totalement organisé ! Les Suédois ont eux aussi été prévenus.

Jean Quatremer. — Les Baltes !

Isabelle Lasserre. — Il n’y avait absolument AUCUNE [elle vocifère] surprise.

Jean Quatremer. — Voilà, aucune ! Et quel était le but d’Emmanuel Macron ? C’était de réintroduire de l’incertitude, justement, stratégique.

Un tel feu d’artifice pluraliste rendrait presque jaloux les matinaliers de France Inter. Presque… Car depuis deux ans la station publique se démène, elle aussi, pour couvrir ce conflit avec une partialité méticuleuse. Aucun chroniqueur ne manque à l’appel du clairon. Et la tonalité de ses journaux reproduit celle des échanges entendus dans le « salon antirusse » qu’anime le soir Darius Rochebin sur LCI. Les mêmes invités s’y retrouvent d’ailleurs, quoique la chaîne du groupe Bouygues propose une proportion plus forte d’anciens militaires de l’OTAN.

Le 28 février, Nicolas Demorand et Léa Salamé font eux aussi appel à Pierre Servent et à Isabelle Lasserre pour commenter le coup d’éclat présidentiel, mais en leur adjoignant l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine. Servent reprend son refrain de la veille sur LCI : la déclaration de M. Macron est « très pertinente », « salutaire et bienvenue ». Mais, soucieux d’innover, il suggère un parallèle avec l’appel du 18 juin… Lasserre opine et réitère son lamento habituel sur l’aveuglement munichois des dirigeants occidentaux : « Si on avait dès le début mis le paquet on n’aurait pas eu ce débat. » Tout en refusant l’escalade, M. Védrine réclame la livraison plus rapide de missiles et d’avions de chasse à l’Ukraine.

Cette retenue (relative) indigne Servent. Il accuse l’ancien ministre d’être « dans la main intellectuelle de Poutine. Il y a une forme de soumission ». Préférant négliger cette « formule idiote », M. Védrine détaille sa critique des propos du président français : « Faire une déclaration, la corriger le lendemain, parler d’envoyer des troupes qui ne sont pas des troupes, c’est un signal de faiblesse par rapport à Poutine. »

Mais quelques minutes plus tôt, le chroniqueur de politique intérieure de la station, Yaël Goosz, avait expliqué que le dessein de M. Macron était moins d’impressionner son homologue russe que de « dramatiser l’enjeu du scrutin du 9 juin prochain ». Et le chroniqueur s’en réjouissait : « Sa sortie remet un coup de projecteur sur les incohérences du RN [Rassemblement national], sa longue histoire poutinophile, et cette drôle de “paix”, celle des non-alignés, à laquelle aspire aussi une partie de la gauche. » Instrumentaliser une guerre comportant un risque d’escalade nucléaire, brandir la menace d’une intervention de « troupes au sol » dans l’espoir de nuire à des adversaires politiques lors d’un scrutin européen : ce détournement du débat public semblait donc n’appeler aucune réserve de France Inter.

En matière de pluralisme, le pire était encore à venir. Non pas sur une chaîne déversant en continu ses informations haineuses, mais sur France Culture, dans la sérénité d’une émission dominicale de réflexion sur l’actualité. Le 3 mars dernier, quatre intervenants « débattent » : l’éditorialiste du Monde Sylvie Kauffmann, le directeur du Cerf Jean-François Colosimo, la directrice de la revue Esprit Anne-Lorraine Bujon, enfin Thierry Pech, directeur général de Terra Nova. Kauffmann, qui ouvre le feu, s’emploie à éclairer la pensée de l’Élysée avant de faire part de la sienne. Par chance, elles coïncident : « Cette ligne rouge à un moment donné on peut considérer qu’il faut la franchir, que la réponse proportionnée à l’agressivité de la Russie serait d’envoyer des troupes en Ukraine. » Une éventuelle solution diplomatique attendrait car « Vladimir Poutine n’est plus un interlocuteur possible pour ça ». M. Colosimo ne la contredit pas : « On a une espèce de crapulerie qui domine le Kremlin et cette crapulerie elle doit être intimidée parce qu’elle ne connaît que la loi de la force et de la violence. »

En termes plus châtiés, Pech en convient : « Vladimir Poutine partage avec Oussama Ben Laden, Daech et d’autres personnages une idée simple, il pense que nous sommes des ruminants. Un troupeau de gens assez prospères, assez peureux, qui veulent surtout que rien ne bouge et qui ne veulent pas mourir pour le Donbass. » Il conclut : « C’est pour ça que le signal du président français est le bon. » Le présentateur Hervé Gardette, qui a relevé la concordance à peu près totale entre ses trois premiers débatteurs, se tourne vers la quatrième, espérant d’elle un peu de dissonance. Hélas, la directrice d’Esprit se déclare « largement d’accord avec ce qui a été dit ». Et ajoute même : « Ça fait des années que LFI [La France insoumise] et le RN sont d’une complaisance coupable à l’égard de la Russie. » Précisément le thème de campagne que l’Élysée a choisi pour les élections européennes…

Avec le soutien à Israël, la guerre d’Ukraine est l’un des rares sujets où le militantisme radicalisé tient lieu de qualité journalistique. À un internaute qui lui demande lors d’un échange en ligne s’il connaît « des Russes sympas et pro-Poutine », le reporter du Monde Emmanuel Grynszpan répond sur-le-champ : « Un pro-nazi peut-il vous être sympathique ? C’est exactement pareil » (5 mars). On ne donnerait pas cher de la longévité professionnelle d’un journaliste affichant les mêmes propos publics à l’encontre des États-Unis ou d’Israël… Avec la Russie, c’est permis. Laure Mandeville au Figaro, Darius Rochebin sur LCI, Elsa Vidal sur Radio France Internationale, Marion Van Renterghem à L’Express rivalisent de sermons guerriers qu’on ne retrouve pas quand il leur arrive d’évoquer les massacres en cours à Gaza. Ils citent ou invitent la même liste d’experts, toujours volontaires pour prôner l’escalade militaire : Bruno Tertrais, Thomas Gomart, Bernard-Henri Lévy, Pierre Servent, François Heisbourg, Nicolas Tenzer.

Membre d’un groupe de réflexion proche de l’OTAN, enseignant à Sciences Po Paris, Tenzer déploie dans le domaine géopolitique les recettes intellectuelles de Cyril Hanouna : la provocation infantile. Avec autant de succès — sa surface médiatique a été multipliée par dix-huit par rapport à 2021 (1). M. Macron « a totalement raison », affirme donc Tenzer sur France Info (17 mars), mais il faut aller beaucoup plus loin. « La Russie est un nain en train de décliner », son président, « une sorte de petit criminel mafieux ». Et dès lors que « c’est notre guerre », « on ne peut pas laisser uniquement les Ukrainiens combattre à notre place ». Après tout, « nous serions nous aussi capables de détruire physiquement la Russie ». Quant à l’option d’une négociation, « soit c’est de la compromission, voire de la corruption, soit de la bêtise ».

Malgré ce tintamarre va-t-en-guerre, les Français renâclent. Les mois passant, l’image de l’Ukraine, bien que toujours favorable, se dégrade ; la volonté de lui fournir du matériel militaire (que pourtant aucun parti ne discute) n’est plus partagée que par la moitié des sondés. Et une majorité s’oppose à présent à l’entrée de Kiev dans l’Union européenne. M. Macron a au moins réconcilié ses concitoyens sur un point : l’idée d’envoyer des troupes françaises combattre en Ukraine rassemble les trois quarts des personnes interrogées (76 %)… contre celui qui l’a formulée (2).

Peu importe car dans sa stratégie visant à cliver le paysage politique sur la question ukrainienne entre « résistants » (Renaissance, ses alliés, ainsi que les partisans de M. Raphaël Glucksmann) et « collabos » (RN, communistes et Insoumis), l’Élysée peut compter sur un « contre-pouvoir » qui, retrouvant avec délice ses réflexes maccarthystes (3), injurie quiconque manifeste un zèle occidental insuffisant. « Les Insoumis, le PCF [Parti communiste français], plusieurs journaux comme Marianne  » rappellent ainsi à Thomas Legrand, journaliste sur France Inter et chroniqueur à Libération, l’« attitude pétocharde d’une partie des élites de la fin des années 1930 » (11 mars 2024). « On ne peut que constater, ajoute-t-il, les frappantes et effrayantes similitudes de discours et de réflexes entre les forces pacifiques puis collaborationnistes », avant de comparer Pascal Boniface, l’actuel directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à l’ex-socialiste pronazi Marcel Déat. De son côté, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin est jugé coupable d’« épouser les pires dérives complotistes » par Bernard-Henri Lévy (Le Parisien, 17 mars 2024) ; l’essayiste Emmanuel Todd, d’avoir « fait allégeance à la barbarie » par Le Monde des livres (20 janvier 2024).

« Envoyer des mecs à Odessa »

FLYER CONTRE ATTAQUE

Dans une autre chronique de Libération titrée « La Russie a ses médias en France » (15 mars 2024), Legrand assimile les chaînes du groupe Bolloré à « des machines à polariser, à brouiller et à déchirer les opinions publiques ». À ce titre, elles « servent objectivement la stratégie du Kremlin pour miner les démocraties libérales ». Mais polariser le spectre politique de part et d’autre de la ligne de front ukrainienne, n’est-ce pas précisément la stratégie présidentielle pour rejeter « les extrêmes » dans le camp du mal ? Car au-delà de leurs profondes inimitiés éditoriales, CNews et France Inter partagent la même approche pour doper leurs audiences. Les médias d’extrême droite prônent une reconquête des « territoires perdus de la République » et désignent les migrants et l’« islamogauchisme » comme leurs ennemis intérieurs ; ceux d’extrême centre appellent à la guerre de l’OTAN contre la Russie et dénoncent la « cinquième colonne » de Moscou en France. Les hurlements des premiers menacent la paix civile ; les imprécations des seconds, la paix tout court.


« De toute façon, dans l’année qui vient, je vais devoir envoyer des mecs à Odessa », aurait improvisé M. Macron devant une brochette de convives réunis à l’Élysée (Le Monde, 15 mars 2024). Pendant trois ans encore, les Français vont devoir vivre avec ce président impulsif, doté de pouvoirs considérables. Qu’ils ne comptent pas sur leurs médias pour l’encourager à devenir raisonnable.

par Serge Halimi & Pierre Rimbert

Serge Halimi & Pierre Rimbert

Notes :

(1)  Mesurée au nombre de citations dans la presse et l’audiovisuel selon l’agrégateur Europresse.

(2)  Sondage IFOP du 23 février 2024 et sondage CSA des 27-28 février 2024.

(3)  Obsédé par l’« ennemi intérieur », le sénateur républicain Joseph McCarthy avait mené une croisade anticommuniste au début des années 1950 aux États-Unis. De nombreux Américains avaient perdu leur emploi, choisi l’exil, connu la prison.


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