01 avril, 2026

JEFFREY EPSTEIN À PARIS

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JEFFREY EPSTEIN ET GHISLAINE MAXWELL,
DANS LEUR JET PRIVÉ,  SUR UNE PHOTO
RENDUE PUBLIQUE PAR LE MINISTÈRE
 DE LA JUSTICE AMÉRICAIN,
LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO US DEPARTMENT OF JUSTICE 

Le Monde
Diplo
Entre-soi, démesure et impunité / Jeffrey Epstein à Paris / Généralement traitée comme un fait divers, l’« affaire Epstein » mérite d’être examinée d’un point de vue sociologique. Car les millions de documents rendus publics par la justice ne renseignent pas seulement sur une exception criminelle : ils éclairent les fonctionnements d’une certaine fraction de l’élite, habituée des quartiers huppés. Comme le 16e arrondissement parisien.

par Monique Pinçon-Charlot 

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par Monique Pinçon-Charlot • Lu par Morgane Hainaux
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« JEFFREY EPSTEIN À PARIS »
Illustration
« Le Monde diplomatique » 

Jeffrey Epstein est né en 1953 dans une famille juive modeste de Brooklyn, un quartier populaire de New York, d’un père jardinier municipal et d’une mère assistante maternelle. Mais il devient vite extrêmement riche, en sachant tirer profit des rencontres fructueuses accumulées au fil des années (1).
DEVANT LES PROPRIÉTÉS PARISIENNES
DE JEFFREY EPSTEIN, AVENUE FOCH.
PHOTO FRANCOIS MORI

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR  

Sa relation avec M. Douglas Leese, un marchand d’armes britannique installé aux États-Unis, se révèle déterminante : il l’introduit au sein de l’oligarchie du Royaume-Uni, et son fils Nick le présente aux jeunes talents de Wall Street. Le milliardaire Leslie Wexner, rencontré à la même époque, lui ouvre également de nombreuses portes, notamment en lui confiant la gestion d’une partie de son patrimoine. En 1987, à seulement 34 ans, Epstein entre au conseil d’administration de la prestigieuse New York Academy of Art, ce qui lui permet d’étoffer son carnet d’adresses dans les mondes des arts et de la finance. Entouré de nombreux clients et amis richissimes, il amasse une telle fortune qu’il ne tarde pas à s’offrir un Boeing 727, puis une des îles Vierges, Little Saint James, dotée d’un statut très avantageux sur le plan fiscal. Rapidement, il vit entre plusieurs pays où il entretient de solides réseaux.

VOICI DONALD TRUMP. IL EST ACCUSÉ D'AVOIR
 VISITÉ UNE ÎLE AVEC DES MINEURES. OUPS.

La réussite d’Epstein tient largement à sa capacité à combiner les ingrédients traditionnels de la mayonnaise oligarchique. Fréquenter ainsi les puissants lui permet de s’enrichir, très vite, et lui autorise un mode de vie fondé sur l’appropriation de multiples ressources — parfois jusqu’aux formes les plus extrêmes de prédation, y compris des violences sexuelles contre de très jeunes femmes — avec un sentiment d’impunité.

Les jets privés, un moyen de transport cinquante fois plus polluant que le train et cinq à quatorze fois plus qu’un vol commercial, constituent l’un des symboles les plus visibles de cet entre-soi défiant le « petit peuple » (2). En voyageant ainsi, les « premiers de cordée » ne courent aucun risque de croiser « ceux qui ne sont rien », selon les mots du président français Emmanuel Macron. Pour garantir leur tranquillité, les ultrariches disposent d’infrastructures spécifiques, comme l’aéroport du Bourget près de Paris, ou celui de Farnborough dans la banlieue de Londres. Les contrôles y sont suffisamment souples pour éviter toute file d’attente ; on peut même se faire déposer en limousine au pied de l’avion.

Capable de transporter vingt à trente passagers en « configuration VIP », le Boeing 727 d’Epstein se pose pour la première fois à Paris en 1996.

Six ans plus tard, le milliardaire achète un appartement d’environ huit cents mètres carrés dans la capitale française, au deuxième étage d’un imposant immeuble de l’avenue Foch, à deux pas de l’Arc de triomphe. Soit dans la partie la plus huppée du XVIe arrondissement, celle qui correspond au code postal 75116, le 75016 étant traditionnellement considéré comme celui des « moins riches des riches ». Le prestige se niche dans ce type de détails.

Epstein côtoie ainsi d’autres grandes fortunes, des oligarques russes ou proche-orientaux, à proximité des ambassades et des sièges de holdings financières. Une plaque dorée bien visible sur l’avenue Foch indique à chaque passant que l’entrée de service se trouve au numéro 1, rue Chalgrin. Ce système évite de croiser le petit personnel, tout en facilitant la circulation discrète de certains visiteurs, qui peuvent ainsi contourner le hall principal.

Le pouvoir social étant aussi un pouvoir sur l’espace, nul ne s’étonnera que la largeur de l’avenue Foch dépasse celle des Champs-Élysées (cent vingt mètres, contre soixante-dix). L’artère a été doublée par des contre-allées, initialement affectées aux cavaliers désirant se rendre en toute sécurité à l’orée du bois de Boulogne, au bout de l’avenue. Les riches s’arrogent ainsi tout l’espace qu’ils estiment leur être dû, dans la ville comme dans la société (3). Beaux quartiers, jets privés, îles paradisiaques ou palaces constituent autant d’enclaves permettant de s’extraire du commun et de développer une sociabilité et une solidarité mondaines à l’échelle planétaire.

Enclaves mondaines

Les médias dominants — souvent détenus par des milliardaires — ont transformé l’« affaire Epstein » en un fait divers scabreux et racoleur. Une telle lecture tend à masquer le fonctionnement réel d’une classe sociale qui concentre tous les pouvoirs (économique, social, culturel…) et vit à l’écart du reste de la population, qu’elle domine et exploite à sa guise. L’entre-soi oligarchique favorise un sentiment de supériorité et un climat de « pas vu, pas pris » propice aux renvois d’ascenseur. Selon des courriels rendus publics, Epstein prête ainsi son jet privé à M. Jack Lang, alors président de l’Institut du monde arabe (IMA), pour qu’il se rende au Maroc, tandis que l’ancien ministre aide le milliardaire dans ses recherches immobilières à Marrakech. « Le prix est de 5 400 000 euros, offshore », lui précise ainsi l’ancien ministre dans un message de mars 2015, au sujet d’un riad dans la Palmeraie. M. Lang a rencontré l’homme d’affaires au début des années 2010, lors d’un dîner organisé en l’honneur du réalisateur Woody Allen.

Cette agrégation de semblables évoluant dans les hautes sphères participe de l’opulence. La richesse de chacun renforce celle de tous les autres, selon un fonctionnement en vase clos qui exclut tout « ruissellement » vers les classes moyennes ou populaires. Loin d’être un simple fait divers, l’affaire Epstein rend visible la mécanique d’un monde social d’ordinaire protégé par de nombreux secrets — fiscal, bancaire, défense ou encore, le plus récent, le « secret des affaires ». « Pour vivre heureux, vivons cachés », nous a-t-on souvent répété lors de nos enquêtes dans le monde de la grande bourgeoisie. Cette vie à l’abri des regards nourrit un sentiment d’impunité chez ces milliardaires auxquels le système capitaliste offre une liberté presque totale, notamment celle de s’approprier les formes du vivant à des fins de profit et de plaisir. Rappelons que depuis l’arrivée à l’Élysée, en 2017, de M. Macron, ancien associé-gérant de la banque Rothschild, la fortune cumulée des milliardaires français a doublé, pour représenter aujourd’hui un magot de 220 milliards d’euros détenus par trente-deux personnes, soit l’équivalent de dix mille postes d’enseignant financés pendant près de quatre cents ans (4).

Plutôt qu’une anomalie, l’« affaire Epstein » apparaît comme le produit logique d’un système de domination et d’exploitation inhérent au capitalisme mondialisé. Si elle frappe par son ampleur et la brutalité des crimes révélés, elle n’est pas un cas isolé. Des scandales mêlant argent, pouvoir et violences sexuelles jalonnent l’histoire récente des élites économiques et politiques. Les illégalismes de l’oligarchie sont parfois révélés au grand jour, à coup d’« Offshore Leaks », de « LuxLeaks », de « SwissLeaks » ou encore de « Panama Papers ». Mais une affaire en remplace une autre, étonnamment semblable, d’où surgit la suivante, sans qu’elles soient mises en relation (5). Comme dans le poème de Robert Desnos : « Le pélican de Jonathan / Au matin, pond un œuf tout blanc / Et il en sort un pélican / Lui ressemblant étonnamment. / Et ce deuxième pélican / Pond, à son tour, un œuf tout blanc / D’où sort, inévitablement / Un autre, qui en fait autant / Cela peut durer pendant très longtemps / Si l’on ne fait pas d’omelette avant ».

Afin d’éviter que certains ne se mettent aux fourneaux, les puissants se serrent les coudes dans ce que Pierre Bourdieu appelait une « orchestration sans chef d’orchestre (6) ». Les réseaux personnels des dominants s’insèrent dans un ensemble d’organisations internationales, de clubs privés, de clubs de golf, de think tanks et parfois de partis politiques. Ces cercles de pouvoir se dupliquent d’un pays à l’autre et favorisent une solidarité internationale entre membres des élites.

La publication en 2026 de millions de documents issus de l’enquête américaine sur Epstein a confirmé l’ampleur internationale de ses réseaux. Ces archives mettent en évidence une sociabilité traversant les milieux politiques, financiers, scientifiques et culturels de plusieurs continents. Epstein doit, par exemple, son entrée à la Commission trilatérale aux faveurs du magnat du pétrole David Rockefeller dans les années 1990, d’après ce qu’il affirme lors d’un entretien avec M. Steve Bannon, ancien conseiller de M. Donald Trump. Cette organisation privée rassemble de hauts dirigeants de la finance et de la politique issus des principales puissances occidentales (États-Unis, Europe et Japon). En 1975, deux ans après sa création, elle dénonçait les « excès de la démocratie » qu’exprimaient à ses yeux les manifestations contestataires de l’époque (7).

Cet univers fermé repose sur un système de sélection sociale dans lequel les riches choisissent eux-mêmes ceux qui sont dignes d’« en être ». Ainsi, lorsque Epstein sollicite le soutien de l’aristocrate et avocat Matthieu de Boisséson pour faciliter l’entrée de M. Lang à l’Union interalliée, prestigieux club du 8e arrondissement de Paris, la tentative échoue : l’accès à ces lieux demeure strictement contrôlé. L’essentiel ne réside pas tant dans l’échange de services, le don et le contre-don, que dans la certitude de chaque membre du groupe de pouvoir compter, en cas de besoin, sur la solidarité de tous les autres. Dans cette logique quasi collectiviste des élites, chacun protège les autres et entretient la cohésion du cercle.

« Aux riches, écrit Bourdieu, le monde social donne ce qu’il y a de plus rare, de la reconnaissance, de la considération, c’est-à-dire tout simplement de la raison d’être (8). » Mais cette reconnaissance engendre un sentiment de supériorité, vécu comme mérité et donc naturel, qui fait perdre le sens de la mesure, au point de percevoir les règles et les lois comme facultatives. Ainsi, M. Lang a pu accepter, dans les années 2000 et 2010, des costumes offerts par la marque italienne Francesco Smalto, pour un prix estimé à 500 000 euros, sans les déclarer au déontologue de l’Assemblée. Son avocat évoquera de simples « activités de représentation », et l’enquête sera classée. Les archives rendues publiques début 2026 mentionnent M. Lang et sa fille Caroline à 673 reprises. On y découvre notamment la trace d’un don de 5 millions d’euros accordé par voie testamentaire à Mme Lang quelques jours avant la mort en prison d’Epstein, en août 2019.

Est-ce en raison de ses origines modestes qu’Epstein a soigneusement consigné l’ensemble de ses courriels échangés depuis la France, le Maroc, les États-Unis ou le Royaume-Uni, comme autant de garanties potentielles ? Dans ces milieux où la discrétion est la règle, l’archivage systématique peut devenir une arme, une monnaie de chantage, un moyen de pression. Ces traces écrites fragilisent la solidarité tacite qui protège habituellement l’oligarchie.

Au-delà des dérives individuelles d’un milliardaire et de ses proches, l’« affaire Epstein » éclaire le fonctionnement d’un univers social fondé sur l’entre-soi, la cooptation et la protection mutuelle. Un monde où l’extrême concentration des richesses et du pouvoir nourrit un sentiment d’impunité — et où, parfois, un testament, quelques archives suffisent à fissurer l’édifice de silence qui le protège.


Monique Pinçon-Charlot

Sociologue et ancienne directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Notes :

(1) Les données concernant la biographie de Jeffrey Epstein ont été empruntées à la presse.

(2) Cf. le chapitre « Le joyau de la couronne : les jets privés » de l’ouvrage Les Riches contre la planète. Violence oligarchique et chaos climatique, Textuel, Paris, 2025.

(3) Cf. la réédition en 2025 de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, paru au Seuil en 1989, par deux maisons d’édition, Rue de l’échiquier et Les Voix urbaines, avec une préface d’Éric Vuillard.

(4) « Focus France. Résister au règne des plus riches » (PDF), Oxfam France, Paris, janvier 2026.

(5) Cf. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Tentative d’évasion (fiscale), Zones, Paris, 2015.

(6) Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980.

(7) Lire Olivier Boiral, « Pouvoirs opaques de la Trilatérale », Le Monde diplomatique, novembre 2003.

(8) Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Paris, 2003.

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