28 février, 2026

CUBA, SI SEULE

« NOCTURNO EN EL ESPEJO » (NOCTURNE DANS LE MIROIR), 2024 
 GISELLE LUCÍA NAVARRO


Que peut faire La Havane face à Washington ? / 
Cuba, si seule / Après le Venezuela, Cuba. M. Donald Trump poursuit sa politique agressive en Amérique latine. En interdisant à Caracas d’approvisionner La Havane en pétrole, il place le pays communiste, déjà ébranlé par une série de crises ravageuses, dans une situation économique et sociale intenable. En espérant lui faire mordre la poussière.

par Christophe Ventura  

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 « CUBA, SI SEULE »
par Christophe Ventura • Lu par Morgane Hainaux 

Le Monde diplomatique Que peut faire La Havane face à Washington ? / Cuba, si seule

Est-ce la fin de la révolution cubaine ? Le président américain Donald Trump et son secrétaire d’État Marco Rubio semblent bien décidés à la faire advenir. En quête d’un nouveau trophée impérial, ils appliquent la méthode testée avec succès contre le Venezuela, l’allié numéro un de La Havane et son premier soutien économique depuis les années 2000. Pour un adversaire des États-Unis en Amérique latine, M. Trump et son administration n’envisagent qu’un destin : la soumission. Mais deux chemins peuvent y conduire. La première voie est celle de la négociation — avec un pistolet sur la tempe —, qui doit aboutir à un « accord », aux conditions américaines. Si cette première option s’avère impraticable, la seconde s’impose, comme ce fut finalement le cas à Caracas : l’utilisation de la force brute. C’est alors M. Trump qui fixe, seul, les règles, donne le tempo et siffle la fin de la partie. Le locataire de la Maison Blanche dispose d’un atout redoutable dans la confrontation : son imprévisibilité. À tout moment, il peut changer d’avis et frapper. La mise en scène de son « imperium » est dorénavant bien huilée, presque ritualisée. M. Trump a pris l’habitude de partager ses humeurs du jour avec quelques journalistes. Une intervention militaire à Cuba ? « Ce ne serait pas une opération très difficile comme vous pouvez l’imaginer. Mais je ne pense pas que cela sera nécessaire » (16 février 2026).

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Depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Nicolás Maduro, le 3 janvier dernier, point d’orgue d’une intervention militaire américaine aussi massive qu’illégale, Washington a ordonné à Caracas l’arrêt immédiat de ses livraisons de pétrole à Cuba. Une situation à laquelle ce pays, qui dépend du Venezuela sur le plan énergétique, et qui subit depuis la pandémie de Covid-19 une sévère crise socio-économique, ne peut faire face. L’administration américaine le sait.

Cuba est ainsi prisonnière d’un piège à double mâchoire. D’un côté, l’acharnement revanchard d’un empire qui veut laver l’affront que l’île lui a infligé en résistant pendant six décennies, et détruire tout ce qu’elle symbolise (l’indépendance, la révolution, le communisme). De l’autre, sa propre incapacité à résoudre, depuis la fin de la guerre froide, les problèmes structurels que soulève son modèle politique et économique.

Au début des années 2000, déjà, Fidel Castro — à la tête du pays entre 1959 et 2006 — se souvenait. « Lorsque l’URSS et le camp socialiste d’Europe ont disparu, Cuba a été assommée par la violence du coup. Du jour au lendemain, la grande puissance s’était effondrée, elle nous avait laissés seuls, tout seuls (1). » Et le dirigeant historique de la révolution cubaine de poursuivre : « Nous avions perdu tous les marchés pour notre sucre, et nous ne recevions plus de denrées alimentaires, de combustible, plus rien. (…) Du jour au lendemain, plus de carburant, ni de matières premières, ni de nourriture, ni d’articles de toilette ; plus rien du tout. » À Cuba, on produisait peu, et ce qui l’était — essentiellement le sucre à l’époque, ainsi que du tabac ou des agrumes — voyageait en cargos vers Moscou et les pays du camp socialiste.

En mars 2016, la pression de l’une des deux mâchoires semble se relâcher. Le président américain Barack Obama effectue une visite historique dans l’île. Aucun de ses prédécesseurs n’avait longé la promenade du Malecón depuis Calvin Coolidge en 1928. La Havane et Washington étaient engagés depuis fin 2014 dans un processus inédit de normalisation de leurs relations, conduit par M. Raúl Castro pour la partie cubaine. En 2015, les ennemis rouvrent leurs ambassades dans leurs capitales respectives, cinquante-quatre ans après la rupture diplomatique en janvier 1961, qui précéda d’une année (février 1962) la décision américaine d’imposer au pays caribéen un embargo (un « blocus », selon La Havane) toujours en vigueur aujourd’hui.

M. Obama considère alors que la politique inaugurée par son illustre prédécesseur John F. Kennedy, et maintenue, d’allègements en renforcements, par les huit présidents qui lui ont succédé, a échoué. Il assouplit les sanctions contre le pays, ce qui contribue notamment à densifier le tourisme et à faciliter l’entrée de devises et les exportations américaines. À l’époque, « l’actualisation du modèle économique et social cubain de développement socialiste » conçue par M. Raúl Castro repose essentiellement sur ces trois piliers (2). La spécialisation de Cuba dans le secteur du tourisme (de luxe et de masse), l’entrée contrôlée de capitaux internationaux pour stimuler la croissance et le développement local, ainsi que l’arrivée massive de dollars (devise avec laquelle il est prévu d’organiser la parité progressive du peso national) doivent assurer l’avenir de la révolution. Et écarter la seconde mâchoire de l’étau.

Cette orientation s’accompagne de l’ouverture progressive de l’économie, permettant l’émergence d’un artisanat local et de petits commerces privés. Enfin, les services médicaux cubains continuent de s’exporter dans plusieurs pays, comme c’est déjà le cas au Venezuela depuis les années 2000, assurant à La Havane un moyen de paiement pour ses importations énergétiques. Caracas satisfait alors la quasi-totalité des besoins de Cuba en pétrole et devient son premier partenaire commercial : 45 % de son commerce extérieur, équivalent à 20 % de son produit intérieur brut en 2014 (3).

Non capitaliste mais dépendant

Lorsque M. Obama se rend sur place — une décision décriée par ses opposants, mais également dans son propre camp —, les autorités se prennent à croire qu’une nouvelle période s’ouvre enfin. Mais l’« actualisation du modèle socialiste » ne prévoit toujours pas un changement de la matrice productive du pays pour couvrir ses besoins essentiels en matière énergétique, alimentaire, d’équipements industriels, etc. Tout devait provenir des devises captées grâce au déploiement de cette nouvelle stratégie.

Dans une lettre publiée dans Granma, le journal du Parti communiste de Cuba, Fidel Castro s’adresse, quelques jours après son départ, au président américain, qui n’avait pas souhaité le rencontrer durant sa visite, ainsi que, de manière plus indirecte, au gouvernement dirigé par son frère cadet. Dans ce document intitulé « Le frère Obama », il fait part de son scepticisme quant au rapprochement engagé avec Washington. Et s’interroge sur la stratégie économique du pays.

L’ancien dirigeant, qui décédera quelques mois plus tard, le 25 novembre 2016, prend les paris : « Je tiens (…) à souligner que nous sommes capables de produire les denrées alimentaires et les richesses matérielles dont nous avons besoin grâce aux efforts et à l’intelligence de notre peuple. Nous n’avons pas besoin que l’empire nous fasse des cadeaux. » Au sujet du secteur touristique, envisagé comme moteur de la mutation du régime économique national, il se montre réticent : une activité consistant à « montrer les beautés des paysages » et offrir les « délices culinaires » de l’île aux étrangers ne mérite « aucune attention » si elle ne rapporte pas une abondance de dollars au pays.

Ces remarques sont formulées une vingtaine d’années après la « période spéciale en temps de paix ». Cuba importe alors toujours l’essentiel de ce qu’elle consomme (80 % de ses aliments, son énergie, ses équipements, etc.) et exporte toujours le peu qu’elle produit (sucre, tabac, agrumes, minerais). Mais désormais, en dehors des services médicaux vers le Venezuela et quelques autres pays, c’est principalement à destination de la Chine et de l’Espagne. Dix ans plus tard, la dépendance économique reste patente.

Rien ne s’est en réalité passé comme prévu depuis la tentative de normalisation. Disposé au rapprochement avec La Havane, M. Obama ouvre concomitamment, en 2015, une nouvelle page des relations des États-Unis avec le Venezuela : l’ère des sanctions débute sous sa présidence. Le locataire de la Maison Blanche veut faire taire ses détracteurs, opposés à sa politique envers Cuba. Normaliser les relations avec La Havane, oui, mais à la condition de se montrer ferme avec un autre adversaire, plus puissant : la révolution bolivarienne. Les sanctions deviennent meurtrières à partir de 2019, sous M. Trump. L’économie du pays, déjà en crise, s’effondre à mesure que Washington interdit à Caracas l’accès au marché énergétique mondial. Les effets se font sentir jusqu’à La Havane. De 100 000 barils par jour en moyenne dans les belles années, les livraisons de pétrole vénézuéliennes fondent progressivement pour atteindre 32 000 à 35 000 barils en 2024, entre 26 000 et 27 000 en 2025 (4)… et zéro à partir de janvier 2026, lorsque Caracas est placé sous la férule de Washington. Pour leur part, les réformes engagées par M. Raúl Castro n’ont que partiellement été mises en œuvre, et produisent de multiples distorsions (inflation, création d’inégalités sociales inconnues auparavant) (5).

Sur le plan économique, ces dix dernières années ont durement rappelé à Cuba les limites d’un projet de relance conçu autour d’une stratégie centrale : renforcer l’insertion dans le capitalisme mondialisé, ses secteurs d’activité, ses flux monétaires et financiers, d’un pays non capitaliste et dépendant. Un pays qui compte, de surcroît, parmi les plus étatisés de l’ancien monde socialiste. À Cuba, depuis six décennies, une planification centralisée appliquée avec rigorisme prend en charge quasiment toutes les activités de la vie économique et sociale, de l’agriculture au salon de coiffure, en passant par la cordonnerie, la formation universitaire ou l’ingénierie civile. L’État emploie toujours deux tiers de la force de travail.

Sur le plan politique, la première élection de M. Trump en 2016 a douché les espoirs et coupé court au projet de normalisation. Au cours de son premier mandat, le président républicain a imposé 243 mesures coercitives à La Havane, visant toutes à assécher le tourisme, les investissements étrangers ou les transferts d’argent de la diaspora cubaine — laquelle se trouve essentiellement en Floride (1,8 million de Cubains sur les 2,5 millions établis aux États-Unis) (6). M. Trump réinscrit en 2021 l’île sur la liste des pays soutenant le terrorisme. L’administration du président démocrate Joseph Biden maintient l’essentiel du dispositif. Le pays, qui affronte dans le même temps l’épidémie de Covid-19, est KO debout.

Démarre alors la séquence qui mène jusqu’à la crise actuelle. Cette dernière démontre que Cuba n’est toujours pas parvenue à construire sa souveraineté économique. Depuis des décennies, experts et militants se déchirent sur la question de savoir si cette situation est le fait d’abord de l’embargo, ou des politiques et de l’idéologie du gouvernement. Aujourd’hui, ces débats paraissent secondaires. Car Cuba, au bord de la rupture, est entrée dans une nouvelle étape.

L’île est « seule », pour reprendre le mot de Fidel Castro. La Chine et la Russie ne semblent pas être en mesure de s’interposer, et n’en manifestent pas la volonté ardente, face à l’hostilité carnassière du président Trump et de M. Rubio, dont l’essentiel de la carrière politique est guidée par la volonté d’obtenir un changement de régime dans le pays que ses parents ont quitté avant la révolution. Le Venezuela est hors jeu. Pour complaire à Washington, le Guatemala a stoppé, en février 2026, son programme d’accueil des médecins cubains. Sous pression, le Nicaragua, allié historique de La Havane, a quant à lui mis fin à l’exemption de visa jusque-là accordée aux citoyens cubains qui transitaient par son territoire pour se rendre aux États-Unis. Les dernières décisions de la Maison Blanche, notamment celle qui menace de sanctions douanières tout pays fournissant du pétrole à Cuba, pétrifient. Si dans les années 1990 le pays pouvait compter sur le soutien de l’Algérie, de l’Angola ou des pays latino-américains, ce ne sera pas le cas cette fois. Sauf si Washington l’autorisait de nouveau dans le cadre d’une « négociation » à venir avec le pouvoir de M. Miguel Díaz-Canel.

Grandes fortunes revanchardes

Nul ne peut prédire l’avenir à Cuba, mais les termes d’une éventuelle discussion sont connus. La Havane pourrait tenter de sauver son système politique tout en accédant aux exigences de son adversaire en matière économique. Par exemple, l’ouverture du pays aux millions de dollars prêts à se déverser de Floride, où trépignent de grandes fortunes cubano-américaines revanchardes. La voie est étroite, et l’emprunter produirait des divisions internes au cas où certains, au sein de l’appareil d’État, seraient prêts à aller plus loin pour donner des gages à Washington sur les questions politiques (libération des prisonniers, autorisation d’organisations de la « société civile », prélude à celle d’une opposition locale) — une perspective à laquelle d’autres, notamment parmi les militaires, résisteraient. Et du côté de Washington ? Y envisage-t-on d’enlever le président Díaz-Canel pour mettre Cuba sous tutelle, comme c’est le cas du gouvernement de Mme Delcy Rodríguez au Venezuela, avant de convertir l’île en nouvelle Floride, avec ses rivieras, ses hôtels de luxe et ses golfs ? Il y a encore quelques mois, l’hypothèse aurait pu sembler saugrenue.

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 « CUBA, SI SEULE »
par Christophe Ventura • Lu par Morgane Hainaux 

Christophe Ventura


Journaliste.

Notes :

(1) Ignacio Ramonet, Fidel Castro. Biographie à deux voix, Fayard - Galilée, Paris, 2007.

(2) Lire Renaud Lambert, « Ainsi vivent les Cubains », Le Monde diplomatique, avril 2011.

(3) « Cuba y una posible pérdida del sostén venezolano : vulnerabilidades macroeconómicas y riesgos políticos », Real Instituto Elcano, Madrid, 5 février 2026.

(4) Ibid

(5) Lire Maïlys Khider, « Bonjour, où puis-je trouver des “perritos” ? », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

(6) Karen Esquivel, « Más estadounidenses que nunca, tan latinos como siempre : la diversidad de la inmensa comunidad hispana en EE.UU. », CNN Espanol, 18 novembre 2025.


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 « AU VENEZUELA, UNE CRISE SANS FIN »
par Christophe Ventura • Lu par Aude Rouannet 
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L'EMPIRE CONTRE-ATTAQUE
ILLUSTRATION ARAUCO RÍA 


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