06 mars, 2013

LARMES À GAUCHE

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LE PRÉSIDENT HUGO CHAVEZ 
ÉTAIT UN CATHOLIQUE FERVENT, 
PROCHE DE LA RELIGIOSITÉ POPULAIRE 
ET DE LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION

Le Venezuela pleure la mort du Président Hugo Chavez, emporté par le cancer.venezuela portraitIl était comme le Venezuela : de sang-mêlé indien, européen et africain. Comme ce pays qui a produit le plus de reines de beauté, il était sentimental, bruyant, généreux et aimait à se donner en spectacle. Comme cette nation qui voue un culte aux héros, il avait un faible pour la grandiloquence et se montrait incapable de résister à la tentation d’un coup de gueule machiste ou à une belle histoire. Hugo Chavez, le plus influent chef d’Etat latino-américain de ce début de siècle, est mort hier à Caracas, emporté par le cancer pelvien qui l’avait frappé en 2011. Il est pleuré sur tout le continent, où il est devenu un symbole de la gauche et de l’attention portée aux humbles.
Issu d’un milieu pauvre
Humble il est né, en 1954, dans la localité de Sabaneta, fils d’instituteurs ruraux. Et humble il grandit, chez sa grand-mère, dans une hutte de palmes au sol de terre battue, avec son frère aîné - les plus petits demeurant avec les parents, dans un environnement à peine plus confortable.

Humble, oui, mais ayant au cœur le culte de son arrière-grand-père, qui sema les enfants à tous vents, le guérillero Pedro Perez Delgado. Surnommé  «Maisanta»  par les Vénézueliens, ce dernier participa à l’attaque qui tua le dictateur Joaquin Crespo, en 1898, un épisode célébré par les chansons de geste (« corridos »  en espagnol d’Amérique latine) qui sont, aujourd’hui encore, le fond culturel de ces plaines (« llanos » ) dont Chavez est issu.


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HUGO CHAVEZ AVEC SES PARENTS À 
L'ACADÉMIE MILITAIRE. LES PARENTS 
CHAVEZ SONT PAUVRES MAIS 
TRAVAILLEURS ET RÉSOLUS. ILS 
RÉUSSIRONT À ENVOYER CINQ FILS 
AU COLLÈGE, DANS LA PETITE VILLE 
VOISINE DE BARINAS.  

Les parents Chavez sont pauvres mais travailleurs et résolus. Ils réussiront à envoyer cinq fils au collège, dans la petite ville voisine de Barinas. Hugo s’intéresse peu à la politique, bien que son père soit démocrate-chrétien et ses meilleurs amis fils d’un ex-prisonnier politique communiste. Ce qui l’enthousiasme, c’est le théâtre, la poésie, Bolivar - le héros unificateur des indépendances sud-américaines - les chansons traditionnelles des  « llaneros »  (paysans et cavaliers des plaines, version locale du « gaucho»  argentin). Et le sport. Celui qu’il préfère, comme la majorité des Vénézueliens, est le base-ball américain et il rêve d’égaler son héros, le jeune joueur Isaias «Latigo»  Chavez (sans liens de parenté), tué dans un accident d’avion, qui parvint dans la ligue de base-ball des Etats-Unis.

Hugo Chavez aime tant ce sport qu’il s’engage, à 17 ans, pour pouvoir jouer dans la ligue de l’armée vénézuélienne. C’est à l’armée qu’il aiguise ses connaissances politiques, avec des camarades. Il se plonge dans les livres d’histoire; s’intéresse au chef d’Etat panaméen, le général Omar Torrijos, qui, dans ces années 70, récupéra le canal des mains des Etats-Unis; voyage au Pérou avec d’autres cadets, où ils rencontrent le chef de la junte militaire de gauche, Juan Velasco Alvarado, qui nationalisa le pétrole et lança une réforme agraire.

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LE PRÉSIDENT VÉNÉZUÉLIEN HUGO CHÁVEZ, 
FACE D'UN PORTRAIT DE SIMÓN BOLIVAR, 
DURANT L'ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE 
DU LIBÉRATEUR, LE 24 JUILLET 2012. 
PHOTO JUAN BARRETO
À l’académie militaire, il se forge, avec quelques camarades, une idéologie nationaliste de gauche, le «Bolivarianisme », façonnée sur les idéaux anti-impérialistes du « Libertador»  et teintée de castrisme et des idées du libéral de gauche colombien Jorge Eliecer Gaitan et du socialiste chilien Salvador Allende. Peu à peu, le turbulent « llanero »  oublie son rêve d’être un second Latigo Chavez : sa voie est différente, il le sent. Alors il se rend au cimetière de Caracas où gît le joueur fauché en pleine jeunesse et, sur sa tombe, explique au défunt que, désormais, Hugo Chavez suivra son propre chemin.

En 1975, il est diplômé sous-lieutenant et entre dans la carrière militaire. Il se marie avec Nancy Colmenares, connue à Barinas, où il est basé. Il doit y combattre une guérilla sur le déclin, Bandera Roja (Drapeau rouge), dont certains éléments idéologiques ne laissent pourtant pas de le séduire. Cela ne l’empêche pas d’enchaîner promotions et décorations et de mener joyeuse vie : sa faconde de «  llanero » , amoureux des proverbes et des histoires enjolivées - un Méridional, dirait-on en français - en font le roi des fêtes.
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HUGO CHÁVEZ À L'ACADÉMIE MILITAIRE DE CARACAS. PHOTO REUTERS

En cachette, cependant, dans ce pays pétrolier où les pauvres restent pauvres et où la corruption ne cesse de croître, l’officier rencontre des politiciens de gauche, voire les aide, toutes choses interdites aux militaires.

En 1989, la révolte populaire du « Caracazo » (formé sur le mot Caracas), provoquée par la politique d’austérité appliquée par le président social-démocrate Carlos Andres Perez, sur indication du Fonds monétaire international (FMI), vient renforcer les convictions de Chavez : le capitalisme ultra-libéral est une calamité pour les peuples. Ces émeutes de la faim font officiellement 372 morts - cinq fois plus, dit la rue. Malade, l’officier ne participe pas à la répression; et loupe cette occasion de prendre le pouvoir, dira-t-il plus tard.

Mais son action souterraine commence à être connue et des civils rejoignent les rangs de son organisation secrète, MBR-200 (Mouvement pour la révolution bolivarienne, dont on a fêté en 1983 le 200è anniversaire). Il est arrêté, avec des camarades, sur soupçon de complot, puis libéré, faute de preuves.

Début 1992, il est colonel d’un bataillon de parachutistes lorsqu’on lui annonce son prochain transfert à la frontière colombienne. Il avance le coup d’Etat qu’il prépare car, une fois là-bas, toute sédition sera impossible. Le 4 février, il passe à l’action avec 350 officiers et sous-officiers et 2000 hommes de troupe. Mais ils échouent et Chavez est condamné à la prison.
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ALLOCUTION A LA TV DU COMMANDANT HUGO CHÁVEZ LORS DU PUTSCH AVORTÉ DE 1992

C’est l’époque où le pays entier apprend son nom et le surnomme bien vite, machisme oblige, « El Cuatriboleado »  (celui qui a quatre boules). Le jeune officier parachutiste au physique avantageux est adulé par nombre de Vénézuéliennes - y compris des diplomates, nous pouvons en témoigner - et Vénézuéliens, qui n’hésitent pas à célébrer ouvertement le détenu qui a voulu renverser un régime corrompu. Et qui continue à défier le pouvoir : c’est de sa cellule que Chavez a enregistré un appel à l’insurrection populaire diffusé à l’aube du 27 novembre 1992, lorsque le MBR-200 tente un nouveau coup et échoue encore.

Le salut d’Hugo Chavez viendra d’une promesse électorale : celle de le libérer, faite par le démocrate-chrétien Rafael Caldera, qui arrive à la Présidence en 1994, soutenu par les communistes. Pour l’officier putschiste, une autre vie commence : la politique.