23 octobre, 2023

EN ARGENTINE, LE PÉRONISTE SERGIO MASSA PARVIENT À LIMITER L’AVANCÉE DE L’EXTRÊME DROITE

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« COUP DE MASSUE »
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DU  LUNDI 23 OCTOBRE 2023

INTERNATIONAL / ARGENTINE / En Argentine, le péroniste Sergio Massa parvient à limiter l’avancée de l’extrême droite / Lors du premier tour de l’élection présidentielle, dimanche, le candidat de la coalition de centre gauche actuellement au pouvoir, Sergio Massa, a devancé l’outsider Javier Milei. Ils s’affronteront lors d’un second tour le 19 novembre.

Par Flora Genoux (Buenos Aires, correspondante) et Angeline Montoya (Buenos Aires, envoyée spéciale)

Temps de Lecture 5 min.

LE CANDIDAT À LA PRÉSIDENCE DE
L’ARGENTINE, SERGIO MASSA, LORS
DES RÉSULTATS SCRUTIN DU PREMIER
TOUR,  À BUENOS AIRES, LE 22 OCTOBRE.
PHOTO MARIANA NEDELCU
On le disait moribond: le péronisme est non seulement bien vivant, mais son candidat, Sergio Massa, s’est hissé contre toute attente, dimanche 22 octobre, en tête du premier tour de l’élection présidentielle argentine (36,7 %), laissant le candidat ultralibéral et populiste Javier Milei en deuxième position. Celui-ci récolte toutefois 30 % des voix, confirmant le score qu’il avait obtenu lors des élections primaires du 13 août, et disputera donc le second tour, le 19 novembre, face à l’actuel ministre de l’économie. Un duel inédit entre un outsider et une force politique historique vieille de soixante-dix ans.

DESSIN SERGIO LANGER
« Ce résultat montre que l’Argentine n’a pas viré à l’extrême droite ! On a appris des erreurs du Brésil, où Jair Bolsonaro a aggravé la pauvreté », s’exclame avec soulagement Victoria Gonzalez, 28 ans, devant le QG de campagne de Sergio Massa, en constatant le résultat surprise du candidat du péronisme. « On ne s’est pas laissé abattre par le résultat des primaires [où le péroniste était arrivé en deuxième position]. C’est une victoire du militantisme de base sur les réseaux sociaux, mais aussi sur le terrain, en parlant avec nos voisins, nos collègues, nos amis… », s’enthousiasme de son côté Analia Branca, une travailleuse sociale de 49 ans.

Le péronisme a par ailleurs obtenu la réélection, haut la main, d’Axel Kicillof, l’actuel gouverneur de la province de Buenos Aires, la plus peuplée du pays, lors des élections provinciales qui se tenaient en même temps.

Javier Milei, qui avait pronostiqué une victoire dès le premier tour mais a finalement stagné par rapport à son résultat des primaires, a voulu garder la tête haute. Il s’agit d’un scrutin « historique, pour une force politique jeune », s’est-il félicité lors de son discours, bref et bien plus sobre que ses précédentes interventions.

Inflation de 138 % sur un an

« La sensation est étrange, admet Mauro Mendoza, un barbier de 60 ans, devant le QG de campagne de Javier Milei, dimanche soir. Franchement, ce résultat ne reflète pas l’enthousiasme pour Milei qu’on voit au quotidien. Je pensais qu’il allait arriver premier. » Le militant déçu poursuit : « Il nous faut absolument apporter de la stabilité à l’économie, arrêter d’émettre de l’argent », en référence à la proposition du candidat de supprimer la Banque centrale pour en finir avec le fléau de l’Argentine, l’inflation – 138 % sur un an, à l’origine d’un taux de pauvreté de 40 %. Les propositions radicales de Javier Milei comptent aussi le remplacement de la monnaie nationale par le dollar, une réduction drastique des impôts et des dépenses publiques, mais aussi le libre port d’armes.

« Javier Milei a fait peur. C’était une proposition de changement, mais au lance-flammes », remarque Pablo Seman, sociologue à l’université de San Martin. La Libertad Avanza (« la liberté avance »), sa coalition ultralibérale, a à peine deux ans. Elle a été créée pour les élections législatives partielles de 2021, année où le candidat a été élu député. Depuis son irruption dans la vie politique du pays, l’économiste, qui a fêté ses 53 ans dimanche, n’a eu de cesse de critiquer la « caste » politique, rejetant dos à dos les deux forces traditionnelles, péroniste et antipéroniste, qui ont gouverné le pays ces vingt dernières années. Face aux résultats de dimanche, qui ont contredit, une fois de plus, les sondages, il a cette fois envoyé des signaux clairs d’ouverture, en vue d’alliances possibles, à la candidate de droite, arrivée en troisième position, loin derrière Sergio Massa et Javier Milei.

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Patricia Bullrich, la candidate de la coalition Juntos por el Cambio (« Ensemble pour le changement »), qui avait porté Mauricio Macri au pouvoir en 2015, est en effet la grande perdante de l’élection, récoltant moins de 24 % des suffrages. Si elle a rapidement reconnu sa défaite, elle s’est gardée de féliciter les candidats qualifiés pour le second tour et n’a pas donné de consignes de vote, tout en lançant : « Nous n’allons jamais être complices du populisme, ni des mafias qui ont détruit ce pays », en claire référence au péronisme.

Ouvrir la porte à des alliances

Les électeurs de Patricia Bullrich sont à présent courtisés par les deux candidats. « Tous ceux qui souhaitent un changement doivent travailler ensemble», a soutenu Javier Milei, afin « d’en finir avec le kirchnérisme » (la branche majoritaire du péronisme, du nom de Nestor et Cristina Kirchner, au pouvoir entre 2003 et 2015 et que le candidat populiste a désigné comme son principal ennemi).

Sergio Massa a également ouvert la porte à des alliances sur sa droite, mais il s’est aussi adressé aux électeurs de gauche (la candidate de la gauche radicale, Myriam Bregman, a récolté 2,7 % des voix). Afin de se démarquer de Javier Milei, il a largement insisté sur les acquis sociaux de l’Argentine pendant les années de kirchnérisme, l’éducation publique en premier lieu.

« Le kirchnérisme a énormément aidé les pauvres. Et pendant la pandémie, beaucoup ont pu manger grâce à ce que le gouvernement distribuait », assure, depuis la Villa 31, le plus gros bidonville de Buenos Aires, Maria Cristina Martinez, 50 ans, qui reçoit des allocations tout en multipliant les petits boulots. Elle n’a pas voté Javier Milei et ne se reconnaît pas dans sa dénonciation des bénéficiaires d’aides sociales décrits comme des paresseux improductifs. « Je ne connais personne qui vive des allocations, elles sont insuffisantes et j’ai toujours travaillé, c’est indigne d’insinuer qu’on attend que l’argent nous tombe du ciel », peste-t-elle.

À la fois candidat et ministre d’une économie asphyxiée par l’inflation, Sergio Massa avait, ces dernières semaines, multiplié les mesures, jugées électoralistes par ses détracteurs : exemptions de taxes, aides d’urgence, réduction du nombre de personnes imposables. En amont du premier tour, il a aussi pris soin de se détacher des figures encombrantes que sont le président Alberto Fernandez, au bilan plus que chahuté, et sa vice-présidente, Cristina Kirchner.

Aucune victoire n’est acquise

Si l’ancienne cheffe d’État, leader naturelle du péronisme, est suivie par une base de fidèles, elle suscite aussi un rejet, voire une haine profonde, au sein de l’électorat. Une haine dont Javier Milei s’est largement fait le porte-voix. Cette « grieta » (« brèche ») a profondément marqué – et lassé – la société argentine ces dernières années. « Sergio Massa, en se présentant comme une personne calme et raisonnable face à un Milei irresponsable et une Bullrich incompétente, a déplacé cette brèche, qui divisait péronistes et antipéronistes, vers un débat entre mesure et démesure », analyse Pablo Seman.

« La brèche politique est morte, une nouvelle étape commence le 10 décembre », jour de l’investiture présidentielle, a d’ailleurs assuré Sergio Massa dans la foulée des résultats. « Massa, poursuit M. Seman, a fait un gros effort pour construire une image d’unité, de continuité et de changement en même temps. » Alors que le second tour ne se tient que d’ici quatre semaines, aucune victoire n’est acquise. «Mathématiquement, la possibilité que Milei l’emporte continue d’exister, estime Pablo Seman. Mais Massa a été renforcé par le fait de sa victoire large et surprenante. Et Milei, lui, a été affaibli par le fait de ne pas avoir gagné dès le premier tour. »

Reste à savoir comment gouvernera le prochain président. Les élections législatives partielles, qui se sont tenues en même temps que la présidentielle, marquent une percée des ultralibéraux, qui devraient obtenir une quarantaine de sièges de députés. Mais aucune force n’a obtenu de majorité, ce qui obligera le futur chef de l’Etat, quel qu’il soit, à tisser des alliances.

Par Flora Genoux (Buenos Aires, correspondante) et Angeline Montoya (Buenos Aires, envoyée spéciale)

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DESSIN SERGIO LANGER


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