02 septembre, 2026

CAROLINA TEJADA / « EN AMÉRIQUE LATINE, LA LUTTE DES CLASSES SE MÈNE AUSSI SUR LES PLATEFORMES NUMÉRIQUES »

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L'Humanité
Entretien / « En Amérique latine, la lutte des classes se mène aussi sur les plateformes numériques », analyse Carolina Tejada, directrice de l’hebdomadaire Voz / Pour Carolina Tejada, membre du Parti communiste colombien, la gauche ne peut plus se contenter de « bien gouverner » face à des adversaires qui agissent sur le terrain des perceptions et des émotions. Elle doit également mener la bataille sur le terrain « des idées, de la culture, des imaginaires ».

Luis Reygada Publié le 2 septembre 2026 5min

Face à des événements comme le Forum de Madrid ou la récente « affaire Cerimedo », les forces progressistes doivent-elles repenser leur manière de percevoir l’adversaire politique ?

Carolina Tejada

Directrice de l’hebdomadaire Voz, membre de la direction nationale du Parti communiste colombien.

CAROLINA TEJADA SÁNCHEZ
la droite n’a jamais joué franc-jeu. En Amérique latine, il existe une longue histoire de coups d’État, d’opérations de renseignement, de guerre psychologique, de campagnes de désinformation, de persécution politique et d’utilisation de tous les instruments disponibles pour empêcher les peuples d’avancer vers des projets de transformation sociale. Ce qui est nouveau aujourd’hui, ce sont les outils technologiques avec lesquels ces attaques sont menées et leur très haut niveau de sophistication.

« ¡La dignidad no se jubila! »
"SEMANARIO VOZ" EDICIÓN N° 3336
semana del 2 al 8 de septiembre 2026

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR 

D’un point de vue marxiste, cela ne devrait pas être analysé uniquement comme un problème de communication électorale. Nous sommes face à une lutte pour l’hégémonie. Le pouvoir ne repose pas uniquement sur les institutions de l’État ni sur la propriété des moyens de production ; il se dispute aussi sur le terrain des idées, de la culture, des imaginaires, lesquels dépendent de plus en plus des algorithmes.

 LA CANDIDATURA DE IVÁN CEPEDA CASTRO Y
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Les plateformes numériques sont devenues des espaces où se produit la subjectivité politique. La gauche latino-américaine a longtemps sous-estimé cette dimension, qui fait pourtant partie de la lutte des classes. Nous n’avons pas compris qu’en parallèle de la lutte pour des gouvernements démocratiques, il fallait aussi conquérir les consciences.

Quelles erreurs, dans la manière de gouverner et de communiquer, doivent être corrigées face à cette offensive de l’extrême droite ?

Le principal défi de la gauche est de passer de la contemplation des phénomènes à une action politique consciente et organisée dans le champ de la communication et de la culture. L’expérience historique démontre que les classes dominantes ont compris que le pouvoir se construit aussi en façonnant les perceptions, les émotions et les comportements.

Le rôle de la gauche est d’y répondre, mais pas en copiant mécaniquement les méthodes de l’extrême droite. Notre lutte doit être éthique, politique et culturelle. Il ne s’agit pas de fabriquer des mensonges pour combattre d’autres mensonges, mais de construire une capacité populaire de communication, d’organisation et de pensée critique capable de disputer l’hégémonie.

Pour la gauche, gouverner en obtenant des avancées sociales ne suffit plus ?

En Colombie, nous avons vécu les conséquences de la sous-estimation de ce phénomène. La gauche ne peut plus faire prévaloir qu’avoir un bon gouvernement, mener des transformations sociales ou disposer d’une base populaire organisée suffit à remporter la bataille politique. Il faut communiquer sur les transformations, disputer les récits : cela passe par une profonde compréhension des nouvelles technologies.

L’erreur serait de penser que la communication est une question secondaire. Aujourd’hui, la politique se vit aussi sur les écrans de téléphone. C’est là que se forgent les opinions, se construisent des ennemis, se fomentent des guerres, se nourrissent les peurs et, au final, c’est là aussi que se prennent les décisions électorales.

Au-delà du rôle joué par l’extrême droite espagnole, dans quelle mesure le retour de Donald Trump au pouvoir a-t-il affecté les équilibres politiques du continent ?

L’interventionnisme impérial de Washington est plus actif que jamais, mais ses instruments ont évolué, en s’adaptant aux nouvelles réalités technologiques. La récente convocation par Marco Rubio, en juillet à Washington (à laquelle ont participé plus de 60 pays de tous les continents – NDLR), contre ce que l’administration Trump qualifie de « terrorisme politique d’extrême gauche » est un signal qui doit être analysé avec une grande attention.

Cette rencontre, placée sous l’égide de l’anticommunisme, nous a mis au centre de l’agenda international états-unien. Comme pendant la guerre froide, ils construisent un ennemi intérieur et extérieur, associent les luttes populaires au terrorisme et utilisent ce récit pour justifier des mécanismes de persécution, d’isolement et d’élimination politique. On peut parler d’un nouveau « plan Condor », non pas comme une simple comparaison historique, mais comme un véritable avertissement politique.

Quelles formes de résistance la gauche latino-américaine peut-elle organiser ?

L’offensive est continentale, la réponse doit être unitaire. Il existe des espaces de coordination, comme le Forum de São Paulo, le Groupe de Puebla et les lieux d’articulation des mouvements sociaux. Ce sont des espaces différents, avec des contradictions et des différences, mais aussi avec d’importants points de convergences : la défense de Cuba et de la Palestine, le rejet de l’ingérence étrangère, la défense de la souveraineté, la nécessité de renforcer l’intégration latino-américaine et caribéenne…

Il y a aussi un consensus sur le fait que notre région doit être une zone de paix, dans le cadre du traité de Tlatelolco. Le défi est de passer de ces espaces de rencontre à une plus grande coordination politique et sociale, agissante.

Carolina Tejada sera présente à la Fête de l’Humanité.