03 janvier, 2021

ENTRETIEN AVEC JOHN SHIPTON, LE PÈRE DE JULIAN ASSANGE : « LA VIE NE SAURAIT PERMETTRE UNE TELLE SAUVAGERIE »

 

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
PHOTO  TOLGA AKMEN/ AFP

La justice britannique doit rendre ce lundi 4 janvier sa décision sur la demande d'extradition du fondateur de WikiLeaks réclamée par les États-Unis. Le père de Julian Assange, qui a assisté au procès à la cour centrale criminelle d’Old Bailey, à Londres, dénonce une procédure partiale et le terrible rôle des États-Unis. ENTRETIEN.

par Vadim Kamenka 

Qu’attendez-vous de l’audience de ce lundi, où doit être prononcé le verdict sur l’extradition de Julian Assange ?

JOHN SHIPTON  

PHOTO REUTERS
Les conditions de l’audience de Julian en septembre 2020 ont constitué un abus de procédure : il était enfermé dans une cage de verre, obligé de se mettre à genoux pour parler à travers une fente de 3 centimètres avec ses avocats qui, eux, devaient se tenir sur la pointe des pieds. Cet abus n’est pas le seul que nous ayons subi durant la procédure. Son acte d’inculpation a été modifié six semaines avant cette audience. Et les témoins de la défense ont reçu, seulement quelques heures avant de témoigner, un dossier de 500 pages provenant de l’accusation. Ce qui est une manière de fouler au pied le droit de la défense. Il n’a pas pu correctement se préparer pour les audiences. On lui a accordé, par exemple, un ordinateur dont le clavier ne fonctionnait pas…

« Son acte d’inculpation a été modifié six semaines avant cette audience. »

Voilà quel type de justice nous devons affronter. La juge Vanessa Baraitser a également annulé l’autorisation d’accès à la salle du tribunal à 40 ONG qui devaient suivre le procès et ne leur a permis d’accéder aux audiences que via des équipements vidéo et audio de la plus mauvaise qualité. Je m’attends à ce que le côté hypermédiatique de Julian pousse les juges à décider de son extradition. En dépit de la limpidité de sa ligne de défense, qui la rend irrécusable.

Dans quel état de santé se trouve votre fils ?

JOHN SHIPTON Il faut rappeler que Julian se trouve en détention provisoire, ce qui signifie innocent. Pourtant, il est incarcéré, malade, dans les quartiers de haute sécurité de la prison de Belmarsh. L’ONU, via le rapporteur des Nations unies sur la torture et le Groupe de travail sur la détention arbitraire (Ungwad), a condamné les conditions de détention arbitraire et la torture psychologique subis par Julian Assange.

 « Il reste en quasi-isolement et doit passer vingt-trois heures par jour dans sa cellule, sous surveillance permanente. »

Malgré ces rapports, il a dû passer sa deuxième année en prison, à Londres, avec de surcroît un haut risque de pandémie lié au Covid-19, qui frappe l’ensemble des établissements pénitenciers. Il reste en quasi-isolement et doit passer vingt-trois heures par jour dans sa cellule, sous surveillance permanente. Ses interactions avec d’autres hommes sont limitées. Dans de telles circonstances et de telles conditions de détention, aucun être humain ne peut se sentir bien. Sa santé reste celle d’un homme qui a passé, au gré des circonstances, onze années en captivité.

« L’élection de Joe Biden changera la nature de la persécution de Julian. »

Comprenez-vous un tel acharnement de la part des administrations successives aux États-Unis à l’égard du fondateur de WikiLeaks ?

JOHN SHIPTON Washington et ses partenaires criminels ont ruiné toutes les grandes réalisations civilisationnelles de notre siècle. Les Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Conventions d’asile, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme… Le rôle de toutes ces institutions en faveur du droit est remis en question de façon profonde. Le Moyen-Orient, à l’agonie, pleure silencieusement, attend autre chose de la justice. La vie ne saurait permettre une telle sauvagerie… Sept pays détruits, 37 millions de personnes tuées, selon le décompte du scientifique Gideon Polya, et 37 millions de réfugiés, d’après une étude de l’université Brown aux États-Unis (« Costs of War »).

Pensez-vous que le nouveau président, Joe Biden, peut être un espoir ?

JOHN SHIPTON L’élection de Joe Biden changera la nature de la persécution de Julian. Mais les grandes plateformes médiatiques, les grands organes de presse, ne souhaiteront pas publier toute l’histoire d’un journaliste-éditeur persécuté pour avoir révélé des informations classées secret-défense. Si cela se produisait, la probabilité est de voir leur prestige et leur pouvoir attaqué, au nom de la sécurité nationale, élevant ainsi le secret d’État au-dessus de tout. La demande d’extradition de Julian Assange et ces actes d’accusation aux États-Unis confirment ces dangers qui menacent nos démocraties.

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
ILLUSTRATION 
BEN HEINE