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Amériques — Reportage / Au Chili, les gardiens de la mémoire des crimes de la dictature s’inquiètent / En dépit du maigre soutien des autorités, des associations et collectifs tentent depuis des années d’entretenir le souvenir des violations des droits humains de la junte de Pinochet. L’élection de José Antonio Kast renforce leur détermination à lutter contre l’oubli et le négationnisme.
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Mediapart
François Bougon 17 décembre 2025 à 13h31
Santiago (Chili).– « Nous essayons de chasser les mauvaises ondes de cet endroit et de faire de bonnes choses. » Comme pour conjurer le sort, Isabel Gallardo, 68 ans, accueille en ces termes le visiteur au numéro 1154 de la rue du général Borgoño, à Santiago, dans le quartier Independencia, non loin du centre de la capitale, tout près de la rivière Mapocho. Des dizaines de portraits de femmes et d’hommes en noir et blanc suspendus dans la cour intérieure rappellent qu’ici on a tué, sous le régime d’Augusto Pinochet.
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Entre 1977 et 1988, la sinistre CNI (Central Nacional de Informaciones), qui avait remplacé la non moins funeste Dina, la police secrète du régime militaire chilien, a régné et opéré là. Depuis sa construction à la fin du XIXe siècle, cet ensemble de bâtiments avait abrité des institutions dédiées à la santé publique et donc à soigner. Sous la junte, les tortionnaires du pouvoir l’ont transformé en lieu de souffrance. Celles et ceux qui y ont été détenu·es ont été torturé·es et, pour certain·es, assassiné·es.
Celle qui aimerait « désenvouter » cet endroit marqué par la douleur a vécu, elle aussi, sa part d’affliction. Il y a près de cinquante ans, elle a dû s’exiler en Suède, car cinq membres de sa famille, parmi lesquels son père, son frère et sa sœur, venaient d’être exécuté·es par les sbires du régime et elle craignait pour sa vie. « Ma famille a été arrêtée parce qu’elle appartenait à la résistance. C’était une exécution sommaire », dit-elle.
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| ISABEL GALLARDO SUR LE SITE DE MÉMOIRE DE LA CASERNE BORGOÑO À SANTIAGO LE 16 DÉCEMBRE. PHOTO FRANÇOIS BOUGON |
Les siens ont été internés dans la Villa Grimaldi, un des plus grands centres de détention de la dictature, à la périphérie de la capitale chilienne. Mais c’est dans la caserne Borgoño que son mari a survécu. D’où sa décision de venir prêter main-forte au collectif Corporación Memoria Borgoño (« association mémoire Borgoño »), qui se bat depuis des années pour obtenir la gestion de ce lieu et en faire un site de mémoire. « Je travaille ici seulement depuis deux ans. Mais je suis venue parce que mon mari est un survivant de cet endroit. »
De retour d’exil en 1993, elle s’était engagée dans une association que sa mère avait cofondée dès 1976, l’Association des familles d’exécutés politiques (Afep). « Souvent, j’ai rejoint des organisations déjà en place et ce n’est pas la même chose. Ici, il faut tout construire depuis le début », s’enthousiasme-t-elle.
La mobilisation de la société
La Corporación Memoria Borgoño, organisation pour la défense des droits humains composée de survivant·es et de proches de victimes, s’est battue pour éviter la destruction des bâtiments qui appartenaient à la police judiciaire. Une mobilisation citoyenne a réussi à l’empêcher, souligne son président, Higinio Espergue, 74 ans, qui fut détenu dans la caserne Borgoño en avril 1983 pendant plus de vingt jours.
« Les survivants de ce lieu, ceux d’entre nous qui y ont été séquestrés, une fois en liberté, nous nous sommes organisés pour récupérer cet espace pour la mémoire. Nous avons mené une immense campagne, uniquement grâce à l’autogestion, pour rendre visible cet espace et lui redonner du sens, et pour dénoncer ce qui s’y était passé », explique-t-il. Une lutte qui a porté ses fruits, car en 2016 le lieu a été déclaré site de mémoire par l’État.
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| HIGINIO ESPERGUE, PRÉSIDENT DE LA CORPORACIÓN MEMORIA BORGOÑO, POSANT AU MILIEU DE PHOTOS D’ANCIENS DÉTENUS À SANTIAGO LE 16 DÉCEMBRE. PHOTO FRANÇOIS BOUGON |
Ce n’est qu’en 2023 que la police judiciaire a quitté les lieux. Jeudi 18 décembre, l’association franchira une autre étape importante, en prenant officiellement en charge la gestion du lieu pendant quinze ans. « Nous voulons en faire un espace ouvert à la communauté, vivant, où les jeunes, les organisations et la population pourront participer. Nous voulons contribuer à la construction d’une société plus humaine, plus démocratique », souligne le président du collectif.
Un sous-financement chronique
Mais le combat n’est pas fini, car il va falloir obtenir des fonds pour le budget de fonctionnement et pour protéger le principal bâtiment, qui n’a plus de toit.
« Pour avoir une idée, un site de cette taille, 2 300 mètres carrés, nécessite entre 100 et 150 millions de pesos par an [entre 90 000 et 140 000 euros – ndlr] pour fonctionner correctement, indique Higinio Espergue. Il faut payer un personnel permanent pour assurer la sécurité, l’accueil, développer la gestion et les activités. Aujourd’hui, nous manquons de beaucoup de choses, du mobilier, des ordinateurs, des caméras de sécurité, des extincteurs... Une grande partie du travail réalisé jusqu’à présent l’a été grâce à un effort communautaire et aux bénévoles. »
Le travail de mémoire sur les crimes de la dictature chilienne a reposé en grande partie, depuis le début de la transition, sur l’engagement de collectifs comme celui de la caserne Borgoño. Regroupés dans un réseau national, ils ont réussi à mettre en place des projets là même où avaient eu lieu les atteintes aux droits humains. De plus, certains projets obtiennent des fonds de la part du Congrès, mais la décision est prise chaque année et soumise aux turbulences politiques.
Seule une centaine de responsables d’atteintes aux droits humains sous la dictature ont été jugés et condamnés.
« C’est très difficile, confirme Richard Sandoval, responsable de la communication du site de mémoire Londres 38, un lieu clandestin de détention et de torture géré par la Dina sous la dictature, parce que chaque année nous devons nous battre pour obtenir des ressources. Il existe d’autres sites de mémoire qui n’ont aucun financement ; la situation est donc très inégale. »
Par ailleurs, même s’ils ont été freinés par la loi d’amnistie promulguée en 1978, des procès ont également eu lieu, toujours grâce à l’action des associations de défense des droits humains et à la détermination de juges. En raison d’une transition dite « pactée », les militaires ont en effet pu préserver en grande partie leur impunité, leurs privilèges économiques et leur position institutionnelle. Pinochet, une fois écarté du pouvoir à la suite du référendum perdu de 1988, est resté chef des armées pendant dix ans. Seule une centaine de responsables d’atteintes aux droits humains sous la dictature ont été jugés et condamnés.
Si le président Gabriel Boric a lancé en août 2023 un plan national de recherches destiné à enquêter sur les disparu·es de la dictature, beaucoup reste à faire. « Notre lutte, comme celle de tous les sites de mémoire, s’est faite presque à contre-courant. Nous n’avons pas bénéficié d’un soutien fort et cohérent de politiques publiques de la part de l’État chilien. Les avancées ont été partielles et insuffisantes », regrette le président de la Corporación Memoria Borgoño.
L’élection, dimanche 14 décembre, de José Antonio Kast, un héritier du pinochétisme, n’arrangera pas les choses. En 2017, lors de sa première candidature à la présidentielle, il avait rendu visite en prison à d’anciens responsables des forces de sécurité de la junte, jugeant que « dans de nombreux cas, la vengeance prime sur la justice ». Cette fois, il s’est bien gardé de s’exprimer sur une éventuelle grâce de tortionnaires.
« Amnésie collective »
Cette arrivée au pouvoir d’un négationniste, Axel Caro la craint également. Depuis 2018, avec d’autres personnes de sa génération, cet universitaire de 33 ans s’est battu pour sauver de l’oubli un site occupé par un régiment pendant la dictature à Puente Alto, au sud de Santiago, où au moins trois Uruguayens, dont on n’a jamais retrouvé les corps, ont été assassinés.
« Le site se trouve dans une commune très populaire, souligne-t-il. Nous voulions rappeler que les sites de mémoire ne sont pas toujours situés au centre-ville, mais souvent en périphérie. Cela nous donnait une responsabilité particulière : reconstruire cette mémoire dans un territoire marqué par une forte répression et très peu visibilisé. »
Il ne reste plus grand-chose de l’ancienne enceinte militaire, vendue par l’armée à une société privée en 2003. Mais son groupe, nommé Memorias en resistencia (« mémoires en résistance »), cherche à en conserver les quelques vestiges, même si le propriétaire ne s’est jamais manifesté. « Aujourd’hui, une partie du terrain accueille un supermarché, une autre un terminal de bus, et le reste est un terrain vague. Il ne reste que des dalles au sol. Pour nous, le défi est immense, d’autant plus qu’il existe une grande amnésie collective dans la commune », explique Axel Caro.
« La situation sera sans doute encore plus difficile avec un gouvernement négationniste. » Axel Caro, du collectif Memorias en resistencia
« Nous avons travaillé à travers des journées de sensibilisation ou des commémorations, poursuit Axel Caro. Nous avons réalisé un documentaire qui met en lien la répression de la dictature avec ce qui s’est passé en 2019 [la mobilisation sociale – ndlr]. Nous visitons des établissements scolaires pour raconter cette histoire et projeter le documentaire. Aujourd’hui, notre travail est même plus orienté vers les jeunes que vers les personnes plus âgées. »
La particularité du projet est d’être porté par des personnes qui n’ont pas de liens familiaux directs avec des victimes de la dictature, à part Axel Caro. « Je savais ce qui s’y était passé parce que mon père y a été détenu, il a été arrêté pendant un couvre-feu, et mon grand-père y a aussi été convoqué, interrogé et torturé », témoigne-t-il.
En juin, le lieu a été classé monument historique, ce qui permet au moins d’empêcher certaines interventions et d’alerter en cas de vente ou de modification du terrain. Mais l’élection de José Antonio Kast inquiète celles et ceux qui portent le projet, d’autant plus que le classement n’a toujours pas été publié au journal officiel. « Si cela n’est pas signé avant la fin du mandat [de Gabriel Boric, en mars – ndlr], un prochain gouvernement pourrait annuler purement et simplement la déclaration. »
« La situation sera sans doute encore plus difficile avec un gouvernement négationniste, poursuit Axel Caro. Mais honnêtement, nous faisons déjà face à d’énormes obstacles : pas de financement, peu de reconnaissance, même de la part de gouvernements de gauche, y compris au niveau municipal. Cela nous pousse à travailler avec encore plus de détermination. »
À la caserne Borgoño, Higinio Espergue est persuadé qu’aucun pays ne peut construire son avenir sans prendre en compte sa mémoire historique. La vérité sur les disparitions et les exécutions politiques est évidente, ajoute-t-il, « comme l’existence de la cordillère des Andes » que l’on peut voir au loin vers l’est.
Quant à l’arrivée de Kast au palais présidentiel de la Moneda, en mars, elle ne fera que renforcer la détermination de celui qui a lutté toute sa vie : « Comme nous avons résisté sous la dictature, nous résisterons aussi face à tout gouvernement qui cherche à effacer la mémoire, à promouvoir le négationnisme, à retirer des ressources et à entraver le travail des sites de mémoire et du mouvement des droits humains. »
François Bougon
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| Le Chili bascule fortement à droite / Le candidat d’extrême droite José Antonio Kast remporte l’élection présidentielle chilienne. DESSIN ANNE DERENNE |
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