25 mars, 2026

CINQUANTE ANS APRÈS LE COUP D’ÉTAT MILITAIRE ARGENTIN, UN LIEU DE MÉMOIRE EMBLÉMATIQUE DE LA TORTURE SOUS LA DICTATURE ATTAQUÉ PAR JAVIER MILEI

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DES PORTRAITS DE PERSONNES DISPARUES PENDANT LA DICTATURE (1976-1983)
SONT EXPOSÉS DANS L’ANCIENNE ECOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE,
RECONVERTIE EN MUSÉE, À BUENOS AIRES, EN SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO/AFP

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Le Monde

INTERNATIONAL : ARGENTINE / Cinquante ans après le coup d’État militaire argentin, un lieu de mémoire emblématique de la torture sous la dictature attaqué par Javier Milei / RÉCIT Devenue un musée, l’ancienne École de mécanique de la marine de Buenos Aires, qui a servi de centre de détention et de torture, commémore le coup d’État du 24 mars 1976 dans un climat de tension en raison des coupes du président Javier Milei dans le budget des politiques mémorielles portant sur les crimes de la junte (1976-1983).

Par Flora Genoux (Buenos Aires, correspondante) Publié hier à 05h00, modifié hier à 10h41 Temps de Lecture 7 min.

DESSIN SERGIO LANGER

« Les prisonniers étaient menottés et cagoulés. S’ils avaient besoin d’aller aux toilettes, ils criaient, et on leur jetait un seau… » Guillermo Amarilla Molfino est guide, et c’est ainsi qu’il explique l’horreur des actes commis durant la dictature (1976-1983) dans les locaux de l’ancienne École de mécanique de la marine (ESMA) de Buenos Aires, à une classe de lycéens médusés. Après avoir parcouru le sous-sol, destiné aux tortures, les adolescents se pressent aux abords de compartiments aménagés au sein même de l’ancienne caserne (casino de oficiales). Ici, des sédatifs étaient administrés aux prisonniers, dont beaucoup furent ensuite jetés des avions militaires dans l’estuaire de La Plata ou dans l’océan Atlantique (les « vols de la mort »). Des officiels dormaient sur place, deux étages plus haut. 

«Il s'avère maintenant que si vous avez un rabbin comme guide spirituel,
vous pouvez être un fasciste légitime, un fasciste casher.? .»

DESSIN SERGIO LANGER

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

De prime abord, rien ne laisse soupçonner l’horreur. Pourtant, cinquante ans après le coup d’État du 24 mars 1976, ce lieu emblématique raconte mieux que tout autre les années de plomb argentines, les politiques de mémoire pionnières engagées dans le pays et le travail de sape inédit entamé par l’actuel gouvernement ultralibéral de Javier Milei, depuis son arrivée au pouvoir, en 2023.

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Cette même année, le musée est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. Il est considéré comme « hautement représentatif de la répression illégale des opposants et dissidents armés et non armés, menée et coordonnée par les dictatures d’Amérique latine dans les années 1970-1980 et fondée sur la disparition forcée de personnes », étaye l’institution de l’Organisation des Nations unies. Les visages souvent jeunes des détenus morts ou disparus ici sont imprimés sur la structure en verre surplombant l’entrée de l’ancien centre de détention.

Le lieu est désormais un espace de mémoire au sein d’un vaste complexe. Un terrain de 17 hectares grillagés, parsemé de platanes et d’élégantes bâtisses, où fonctionnaient à plein régime, pendant les sept années de dictature, tant l’appareil répressif que la formation militaire.

L’ENTRÉE DE L’ÉCOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE, QUI A SERVI
DE LIEU DE DÉTENTION ET DE TORTURE D’OPPOSANTS
À LA DICTATURE ARGENTINE (1976-1983).
 À BUENOS AIRES, LE 12 SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO

« C’est un lieu de mémoire avant tout collectif, qui permet de donner une voix à ceux qui ont été réduits au silence », avance posément Guillermo Amarilla Molfino. Le quadragénaire porte l’histoire de la dictature dans sa chair. D’après les restitutions des organisations de droits humains, ses parents, militants de gauche, ont peut-être transité par la caserne militaire avant d’être emmenés vers un autre centre. Sa mère, qui était enceinte, lui a donné naissance en 1980, en détention. L’enfant, placé en adoption forcée, ne saura la vérité sur son identité que vingt-neuf ans plus tard : Guillermo fait partie des 500 bébés volés sous la junte. Ses parents n’ont jamais été retrouvés. Ils font partie des 30 000 personnes mortes ou disparues des mains des militaires, 5 000 rien que dans ce centre, selon le décompte des organisations.

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En Argentine, plus de 700 centres de détention clandestins ont fonctionné pendant la dictature. Dans cet appareil de terreur, l’ESMA occupe une place à part. « Il présente différentes caractéristiques exceptionnelles. L’une d’elles est le projet de récupération des prisonniers, maintenus en vie et forcés de travailler pour les militaires, avec l’écriture de rapports ou de revues de presse, par exemple », souligne Marina Franco, historienne à l’université nationale de San Martin. Par ailleurs, « il s’agit d’un lieu d’où ont été menés des délits économiques uniques, avec l’appropriation de biens de prisonniers à grande échelle », ajoute cette spécialiste de l’histoire du centre. « Ce qui est frappant ici, c’est la façon dont l’aspect illégal et inhumain a coexisté avec ce qui était donné à voir à la société, à savoir une école militaire », souligne Giselle Tepper, membre de l’association Hijos (« enfants »), fondée par des Argentins cherchant à connaître la vérité sur le sort de leurs parents disparus ; le siège de l’association est situé au sein d’un ancien bâtiment militaire de l’ESMA.

FAÇADE D'ENTRÉE DU MUSÉE ET LIEU DE MÉMOIRE DE L’ESMA - ANCIEN CENTRE
CLANDESTIN  DE DÉTENTION, DE TORTURE ET D’EXTERMINATION
PHOTO  ALBANO GARCÍA
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Cent quarante enfants retrouvés

À l’entrée du siège de Hijos, une buvette a repris le nom et les codes de la bande dessinée culte L’Eternaute (adaptée en série, sortie en 2025 sur Netflix), dont l’auteur, l’Argentin Hector German Oesterheld, ses quatre filles et trois de ses gendres ont disparu sous la dictature. Pour accéder au café, à partir de l’entrée principale de l’ex-ESMA, le visiteur croise de nombreux panneaux explicatifs retraçant les heures sombres de la dictature. Ici, une image des Mères et Grands-Mères de la place de Mai, leur iconique foulard blanc sur la tête, ces femmes qui, en pleine dictature, avaient commencé à interpeller la junte pour retrouver leurs proches enlevés par les militaires. Partout, des images de disparus, beaucoup d’étudiants, de jeunes parents…

Le café, tout comme l’ex-ESMA en général, témoigne d’une mémoire que les associations pour les droits humains s’attachent à garder « vivante », c’est-à-dire active et intégrant la société. Mais il est aussi la trace du travail mémoriel – unique en Amérique latine – auquel s’est livrée l’Argentine, sous le mot d’ordre « mémoire, vérité et justice », après le départ des militaires et le rétablissement de la démocratie, en 1983.

Avant de laisser le pouvoir, les membres de la junte avaient cherché à s’autoamnistier. Mais cela n’empêchera pas le président Raul Alfonsin (1927-2009), chef de l’État de 1983 à 1989, de permettre la tenue d’un premier procès de la junte, en 1985, qui donnera lieu à cinq condamnations. Cependant le processus judiciaire se trouve paralysé dès l’année suivante, les militaires étant exemptés de poursuites. Le président Carlos Menem (1989-1999, droite) fait libérer les condamnés par décret en 1990.

Le tournant mémoriel intervient en 2003, avec l’élection du président de gauche Nestor Kirchner (1950-2010), qui, dès son arrivée au pouvoir, ouvre la voie à la réouverture des procès. L’année suivante, le 24 mars 2004, au jour du 28e anniversaire du coup d’État, le président décide de faire de l’ESMA un lieu de mémoire. Il y prononce un discours fondateur et « demande pardon au nom de l’État ».

Infatigables, les Mères et Grands-Mères de la place de Mai, alors pleinement soutenues par le pouvoir, poursuivent la recherche de leurs petits-enfants, notamment grâce à une banque de données génétiques des familles de disparus, qui permet de répondre scientifiquement aux doutes de certains Argentins sur leurs origines. Cent quarante enfants volés ont été retrouvés. En parallèle, les procès, avec leurs milliers d’heures de témoignages de victimes, permettent de faire la lumière sur les années de plomb. Plus de 1 200 personnes, appartenant aux forces armées et de l’ordre ainsi que des civils, impliquées dans les crimes contre l’humanité ont été condamnées.

LES MÈRES DE LA PLACE DE MAI DÉFILENT DANS LES RUES DE BUENOS AIRES
POUR DEMANDER DES INFORMATIONS SUR LES PERSONNES DISPARUES
PENDANT LA DICTATURE (1976-1983), LE 21 MARS 1985.
PHOTO JORGE DURAN

Le travail mémoriel sur les crimes de la dictature est incontestablement à mettre au crédit de Nestor Kirchner (2003-2007) et de son épouse et successeure, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015). Si leur successeur de droite, Mauricio Macri (2015-2019), n’intègre pas le slogan « mémoire, vérité et justice » à son logiciel politique, il ne remet pas pour autant profondément en question la continuité des politiques mémorielles, ni celle des procès.

Mais l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, en 2023, marque la remise en cause de ce consensus historique. Les procès se poursuivent, certes, mais ils sont ralentis ; entre autres « parce que le gouvernement bloque l’accès aux archives », dénonce Veronica Torras, présidente de Memoria Abierta, un ensemble d’organisations œuvrant pour l’accès aux documents de l’époque. Selon un relevé du Centre d’études légales et sociales (CELS, ONG de défense des droits humains), le budget alloué à la banque des données génétiques, crucial pour retrouver les origines des enfants volés, a chuté de près de 60 % en 2026 par rapport à 2023. Quant aux budgets consacrés à l’entretien et à la conservation des lieux de mémoire, ils n’ont pas été exécutés en 2024. Ils ont ensuite connu des coupes oscillant de 50 % à 100 % en 2025, relève le CELS.

Une « vidange silencieuse »

Ainsi, au sein du Musée de la mémoire de l’ESMA, différents projecteurs ne sont plus réparés, rendant impossible la diffusion de vidéos, notamment sur les procès. Sur les panneaux, les mentions incluant le féminin « prisonnières », destiné à rendre visible la violence infligée aux femmes, ont été supprimées. Entre les licenciements et les départs motivés par des salaires bas, le nombre d’employés du musée a été divisé par deux. Les jours d’ouverture ont été réduits à quatre par semaine, contre six auparavant. « On ne peut plus répondre favorablement à l’ensemble des demandes de visites scolaires. Et, sans vidéos explicatives, la transmission de la mémoire est entravée », souligne une cadre du musée, sous le couvert de l’anonymat. Au sein de l’ex-ESMA, le centre culturel Conti, particulièrement dynamique, a été désossé, et a fermé début 2025. Le gouvernement assure procéder à l’« analyse de la programmation ».

L’ancien secrétariat des droits humains, converti en sous-secrétariat par Javier Milei, a vu son nombre d’employés réduit de 60 % depuis 2023, selon Octavio Rampoldi, délégué du syndicat ATE au sein du sous-secrétariat. Quant aux effectifs des archives, dont le siège est situé à l’ex-ESMA, ils ont baissé dans les mêmes proportions, gênant notamment, selon le délégué syndical, le travail de numérisation.

DES PORTRAITS DE PERSONNES DISPARUES PENDANT LA DICTATURE (1976-1983)
SONT EXPOSÉS DANS L’ANCIENNE ECOLE DE MÉCANIQUE DE LA MARINE,
RECONVERTIE EN MUSÉE, À BUENOS AIRES, EN SEPTEMBRE 2023.
PHOTO LUIS ROBAYO/AFP

Les attaques portées à ce lieu emblématique de la mémoire des crimes de la dictature ont provoqué des réponses à la hauteur de son importance symbolique. Au mois d’octobre 2025, des rescapés des années de plomb et des organisations de droits humains ont organisé une « accolade » sur les lieux du musée, en manifestation de leur rejet des coupes budgétaires. Selon Giselle Tepper, le gouvernement organise une « vidange silencieuse des politiques de mémoire. C’est grave, car on a besoin de raconter le passé pour que l’histoire ne se répète pas ». Pour beaucoup, ce définancement tient à des ressorts idéologiques plus que financiers : le gouvernement de Javier Milei mènerait à l’ex-Esma et dans les autres lieux de mémoire une « bataille culturelle » contre les idées progressistes et les droits humains.

Plus largement, Javier Milei s’oppose au consensus historique autour de la dictature. Ce dernier repose notamment sur la reconnaissance du terrorisme d’État et de l’asymétrie entre les moyens de la junte et les opposants au régime. Lors des deux dernières commémorations du coup d’État, le gouvernement a publié sur ses réseaux sociaux des vidéos prônant une « mémoire complète », révisant ce consensus. Et, au mois d’août 2024, des députés du parti présidentiel ont rendu visite en prison à des personnes condamnées pour crime contre l’humanité commis pendant la dictature. « Pour le gouvernement, c’est aussi une façon d’affirmer que l’autoritarisme, la violence de l’État et la répression sont nécessaires, alors que l’Argentine se dirige actuellement vers une démocratie illibérale », dénonce Marina Franco.

À rebours des assauts du gouvernement, une majorité d’Argentins – 71 % selon un récent sondage de l’université de Buenos Aires et du CELS – ont une évaluation négative de la junte. La même proportion juge nécessaire la poursuite des militaires. Sous les platanes de l’ex-ESMA, Guillermo Amarilla Molfino assure qu’il y a aussi « urgence » à retrouver les enfants volés de la dictature, bientôt quinquagénaires. « Car reconstruire une identité demande du temps », confie-t-il, près de vingt ans après avoir retrouvé la sienne.

Flora Genoux Buenos Aires, correspondante

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