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| « FRACTURED IDOLS III », (IDOLES FRACTURÉES III), 2023 © DANIEL ARSHAM - GALERIE PERROTIN |
La soumission de l’imaginaire / Huit pour cent des Français n’ont peur de rien. / C’est saisissant. / Soit ils manquent d’imagination, soit ils ne sont pas portés sur la confidence (1). Les 92 % restants, eux, ont peur de tout. Ou presque. / C’est peut-être excessif, mais il y a des motifs.
Le Monde
Diplo
Éditorial, par Evelyne Pieiller
Objectivement, éprouver aujourd’hui de la peur semble relever du pur bon sens : à en croire les médias, le personnel politique, les bruits qui courent, il y a du danger partout. On est cernés. Les vieilles épouvantes sont de retour, l’épidémie rôde, la guerre dévaste, les attentats menacent, mais la modernité sait aussi s’exprimer, et de l’angoisse écologique à l’inquiétude technologique, le citoyen a de quoi nourrir ses cauchemars. Et ils sont effectivement nourris, si on en croit la double enquête récente portant sur les peurs individuelles et collectives des Français. Peu de surprise dans les objets de crainte, sinon leur hiérarchisation : le déclin économique du pays angoisse moins (20,4 %) que le réchauffement climatique (32,2 %), et le communisme plus que le libéralisme (le mot capitalisme semble avoir disparu) (2). Oui, si peu de surprise par rapport à ce qui sans trêve alimente les faiseurs de lois et ceux d’opinion que c’en est quasiment troublant. En corollaire, mouvement logique, il apparaît que l’élan qui porte vers l’espoir, l’espoir dans la vie, s’émousse : 56 % des enquêtés l’accueillent peu souvent… La fin du monde semble hanter davantage encore que les fins de mois, on le voit d’ailleurs dans les arts, dans toute une culture pop et populaire, qui célèbre l’Apocalypse, redevenue tendance, étrange resurgissement d’un vieil imaginaire religieux dans un monde pourtant fortement déchristianisé.
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| « MANIÈRE DE VOIR » #208, AOÛT-SEPTEMBRE 2026 |
► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR
Il est vrai, qui l’eût cru, que 24 % des Français ont peur du diable.
Information surprenante, amusante ou effondrante, au choix : mais certainement pas tout à fait anecdotique. Car si on ne croit pas tous au prince des ténèbres, on redoute un genre d’enfer. C’est massivement le sens que prend l’avenir. Ou l’absence d’avenir. Le futur est malveillant. Mortifère. Et il est à l’œuvre dans notre présent. Cette crainte-là, têtue, diffuse, et si partagée qu’elle semble l’air même du temps, colore toute notre sensibilité, jusqu’en notre subconscient qui se l’approprie, elle oriente nos idées, elle infléchit notre vie.
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Le futur est malveillant. Mortifère. Et il est à l’œuvre dans notre présent. Cette crainte-là, têtue, diffuse, oriente nos idées, infléchit notre vie
Bien sûr, on la croit fondée. Entre les commentaires des experts, les difficultés de la vie, les échecs passés, difficile d’y échapper. Bien sûr, la réalité ne porte pas d’emblée à l’allégresse et à la confiance dans les lendemains. Mais ces peurs qui nous semblent naturelles, cette sorte de grande névrose collective, elles naissent moins du bon sens, du réalisme, que de l’entretien actif, par la grâce du libéralisme, de bonnes vieilles croyances liées à une bonne vieille représentation de l’homme, celle que la droite a toujours favorisée : l’humain est mauvais. Insécurité, pollution, guerre, avenir sans avenir : c’est notre faute, au fond. En toute logique, 76 % des Français n’ont pas confiance en leur prochain. Le philosophe anglais Thomas Hobbes, redevenu très fréquenté depuis quelques décennies, l’avait bien dit, dès le XVIIème siècle : l’homme, si on le laisse sans loi, sans contrainte, est spontanément un loup pour l’homme. C’est sa nature. C’est alors la guerre de tous contre tous (3). Il faut le cadrer. L’encadrer. Le surveiller. Le contraindre.
C’est pourquoi a été inventé l’État. L’État protège.
La peur est éminemment politique. Avoir peur, c’est se préparer à obéir, comme l’écrit Hobbes. État d’urgence, état d’exception, lois spéciales, etc. : pour notre bien… La sécurité contre la liberté, la peur collective est la justification idéale des régimes autoritaires. Autant dire qu’elle est, lorsqu’elle subvertit toute réflexion par rapport à la réalité du risque, une construction et un outil du pouvoir, qui la présente comme « naturelle », sensée, justifiée. C’est un levier fondamental : « La première étape consiste à identifier un objet dont le public devra avoir peur, la deuxième à en interpréter la nature et à expliquer les raisons de sa dangerosité, enfin en dernier lieu à y faire face (4) ». L’ennemi sera l’autre. Au choix : le pollueur, le contaminateur, le pauvre, l’extrémiste, etc.
Et ce que nous avons en nous de penchants paranoïaque, mélancolique, schizoïde, voire sadomasochiste… y trouve obscurément résonance.
Créer la peur est un sport chéri de nos démocraties et de leurs haut-parleurs. Il suffit d’y mettre les moyens pour convaincre et du risque et de l’impuissance devant ce qui suscite la peur : que faire devant la fatalité, sinon limiter les dégâts sans pour autant l’inverser ?
La peur devient une preuve de lucidité.
Il est une question que bon nombre de gens aiment, au moins une fois dans leur vie, se poser : sous l’Occupation, aurais-je été un résistant ou un collabo (5) ? Question gratuite. Mais il n’est pas inutile de voir, avec Marc Bloch, ce qui s’oppose à la peur, ce qui la « défatalise » : le refus de croire qu’il n’est pas d’autre lecture possible de la réalité, pas d’autre réalité possible. « C’est à force d’utopies que la réalité enfin paraît. Quoi de plus utopique que l’idée d’organiser, dans un pays asservi et jeté au plus bas, un vain sursaut de révolte en un vaste réseau de volontés ? C’est pourtant ainsi que la Résistance a fini par voir le jour (6). »
Evelyne Pieiller
Notes :
(1) « Les peurs individuelles et collectives des Français », deux enquêtes réalisées par Opinionway pour Sciences Po (Cevipof), l’une en septembre 2023 (PDF), l’autre en décembre 2024. Les deux sont disponibles en ligne. Cf. Anne Muxel et Pascal Perrineau, Inventaire des peurs françaises, Odile Jacob, Paris, 2026.
(2) Frédérik Cassor et Pascal Perrineau, De quoi les Français ont-ils peur ? Une exploration sociale et politique des peurs (PDF) note de recherche du Cevipof, « Questions de société », n° 1, février 2026.
(3) Cf. Thomas Hobbes, Léviathan, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2000.
(4) Corey Robin, dans Patrick Boucheron, Corey Robin et Renaud Payre, L’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, Presses universitaires de Lyon, 2015.
(5) Cf. Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ?, Éditions de Minuit, Paris, 2013.
(6) Marc Bloch, « Un philosophe de bonne compagnie », dans L’Étrange Défaite, Gallimard, coll. « Témoins », Paris, 2026.
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