27 juillet, 2026

L’ÈRE DES PROCONSULS

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(BLESSURES INVISIBLES), 2006
© JORGE JULIÁN ARISTIZÁBAL

Le Monde
Diplo
Déferlante des droites radicales en Amérique latine / L’ère des proconsuls / Il n’y a pas si longtemps, les États-Unis devaient soutenir des coups d’État militaires pour dompter une Amérique latine rebelle. Aujourd’hui, l’affaiblissement de la gauche et l’envol de la criminalité favorisent l’expansion d’une droite radicale dans la région. Tout autant que les généraux à lunettes noires d’hier, cette mouvance épouse les desseins de la Maison Blanche dans son « arrière-cour».


par Christophe Ventura  

CHRISTOPHE VENTURA 


«Indépendants  ? Non, non ! Aucun pays au monde ne peut être indépendant en ce moment ! » M. Abelardo de la Espriella, arrivé en tête du dépouillement initial de l’élection présidentielle du 21 juin en Colombie (1), est encore candidat quand il répond aux questions du pasteur Miguel Arrázola (2). Dans un pays où 18 % de la population se déclare évangélique (3), l’influent fondateur de l’Église chrétienne familiale Rivières de vie de Carthagène interroge « le Tigre » (le surnom que M. de la Espriella, « catholique œcuménique », s’est lui-même choisi) sur la relation qu’il entend bâtir avec les États-Unis. Et tout particulièrement avec le président Donald Trump, à la suite des tensions qui ont envenimé les rapports de ce dernier avec son homologue de gauche Gustavo Petro (4). « C’est la première fois qu’un président colombien [sera] républicain », répond-il, sourire aux lèvres. M. de la Espriella poursuit : « Je suis républicain aux États-Unis. (…) J’ai voté pour M. Trump à l’élection [de 2024]. » Fringuant avocat de 47 ans, l’homme affiche trois nationalités : colombienne, italienne et américaine. Il a obtenu la dernière en 2023 après avoir vécu dix ans en Floride et pourrait devenir le second président sud-américain à en disposer, après M. Daniel Noboa (Équateur).

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR  

M. de la Espriella revendique haut et fort sa loyauté envers M. Trump. Fidèle à lui-même, ce dernier n’a pas manqué de s’ingérer dans la campagne colombienne pour indiquer aux électeurs le nom du candidat qu’il voulait voir inscrit sur leur bulletin de vote du 21 juin, condition pour que Washington maintienne sa coopération (financière, économique, sécuritaire) avec Bogotá. Dans le cadre de la politique néocoloniale de la Maison Blanche vis-à-vis de son « arrière-cour », la Colombie est donc une pièce maîtresse.

« Je veux un plan Colombie II et que les bases américaines reviennent », a ainsi annoncé M. de la Espriella en référence au plan qui, au prétexte de faire la guerre au « narcotrafic », avait permis aux États-Unis de déployer des troupes dans le pays entre 2000 et 2015, notamment pour lutter contre les guérillas. Durant la campagne, il a promis de reconstituer la puissance militaire nationale, de détruire les champs de production de coca, de démanteler les groupes armés et les cartels avec l’aide des États-Unis et d’Israël. Son objectif : en finir avec la stratégie de « paix totale » de son prédécesseur, qui a échoué (5).

Dépérissement moral

Le scrutin colombien s’inscrit, en tout état de cause, dans la séquence plus large d’une déferlante de la droite radicale en Amérique latine : élection de M. Nayib Bukele au Salvador en 2019 (il est réélu en 2024), de M. Javier Milei en Argentine en 2023, de M. Noboa en Équateur en 2023 (réélu en 2025) ou encore de M. José Antonio Kast au Chili (2025). Protéiforme, le courant politique qu’incarnent ces derniers présente certaines constantes : néolibéralisme, poigne en matière sécuritaire, esprit de revanche vis-à-vis des forces de gauche, alignement géopolitique sur Washington et, le plus souvent, proximité personnelle avec M. Trump. Pendant la campagne en Colombie, celui-ci affirmait : « Les résultats de cette élection sont très importants pour le futur de la Colombie et de ses relations avec les États-Unis compte tenu (…) du soutien politique qu’il [M. de la Espriella] m’a apporté, à moi personnellement » (Truth Social, 3 juin 2026). Ce qui importe au président américain, c’est de disposer d’un dirigeant aux ordres en Colombie. À une autre époque, on aurait parlé de « proconsul ».

Le grand virage vers les marges extrêmes de la droite d’une région hier considérée comme un laboratoire pour la gauche s’explique en partie par les échecs de cette dernière (facilités, entre autres, par les ingérences américaines) quand elle a dominé la scène politique locale, des années 2000 au début des années 2020. Si l’Amérique latine lui doit d’importantes avancées sociales et démocratiques, elle n’est pas parvenue à transformer durablement les structures économiques et sociales qui alimentent depuis toujours les inégalités et engendrent la pauvreté. Sa stratégie, fondée sur un plus grand partage des richesses adossé à l’augmentation de la rente issue de l’exportation de ressources naturelles, s’est épuisée.

Cette situation a alimenté une désaffection à l’égard des forces progressistes, particulièrement au sein des secteurs populaires, des classes moyennes vulnérables et des jeunes, ces derniers n’ayant connu que la gauche au pouvoir. La dynamique s’est accentuée à mesure que la génération de dirigeants des années 2000 (de Hugo Chávez, au Venezuela, à M. Evo Morales en Bolivie ou Mme Cristina Fernández en Argentine) n’a pas été relayée par des figures jouissant d’une popularité comparable et que les forces de gauche subissaient de multiples « guerres judiciaires ».

La crise financière internationale de 2008, aggravée par la pandémie de Covid-19 (2020-2021), qui a plongé la région dans sa pire récession depuis un siècle, a enfermé tous les pays du sous-continent dans un régime de croissance atone alors que le commerce international ralentissait. La guerre d’Ukraine engagée par la Russie (2022) et celle contre l’Iran provoquée par les États-Unis et Israël (2026) nourrissent les poussées inflationnistes qui rongent les pouvoirs d’achat en Argentine, en Bolivie, en Colombie ou au Venezuela. Par-delà leurs spécificités, tous les pays sont confrontés aux mêmes problèmes socio-économiques : l’informalité qui touche près de la moitié des actifs (et prive d’autant les ressources fiscales des États), l’augmentation des inégalités, du nombre des travailleurs pauvres et de la précarité, qui affecte les classes moyennes et populaires. Selon la Banque mondiale, 32 % de la population latino-américaine est exposée au risque de tomber dans une pauvreté qui concerne déjà 25 % des individus (6).

Par vagues, les mécontentements populaires s’expriment régulièrement depuis la fin des années 2010 sans que les gouvernements apportent de solutions durables aux revendications et demandes sociales. Les manifestations et les mouvements sociaux se succèdent jusqu’à atteindre des niveaux insurrectionnels : au Chili, en Colombie ou en Équateur entre 2019 et 2021, ainsi qu’en Bolivie en 2026.

De telles situations ont contribué aux « votes sanction », favorables à la droite radicale, alors même que la région traverse un cycle électoral intense. Tous les pays latino-américains ont en effet connu depuis 2021 des scrutins présidentiels et législatifs. D’autres se dérouleront en 2026 (Brésil en octobre, Haïti en août et décembre), puis en 2027 (Salvador — législatives —, Guatemala, Mexique — législatives de mi-mandat —, Argentine).

Or, si une large partie de la population estime que la gauche n’a pas fait assez pour transformer les sociétés dont elle a pris la direction, les classes dominantes considèrent, elles, qu’elle a déjà trop accompli : il s’agit donc de reprendre les choses en main. À commencer par l’État. Cette droite entend ainsi prendre le problème à la racine, défendant l’idée que l’exercice du pouvoir par la gauche aurait conduit à un dépérissement moral et institutionnel : gangrène bureaucratique ; parasitisme des programmes sociaux et de ceux destinés aux peuples autochtones, aux femmes et aux minorités de genre ; entraves à la liberté entrepreneuriale.

En Colombie, M. de la Espriella entend réduire « de 40 % » la taille de l’État en quatre ans. Il promet, comme le détaille son programme de campagne, d’engager la « grande révolution de la dérégulation », de créer un « pays de propriétaires », de baisser massivement les impôts, d’attirer les investissements étrangers pour exploiter les ressources naturelles du pays (pétrole, gaz, minerais, eau). Et, pourquoi pas, de dollariser l’économie. Au Chili, M. Kast et son « gouvernement d’urgence » entendent, eux, « rompre » avec les politiques de M. Gabriel Boric par le biais d’une « méga-réforme » et d’un processus de « reconstruction nationale » reposant sur une recette assez peu innovante : baisse des impôts, audit et réduction des dépenses publiques, fusion ou réduction des ministères et des administrations, austérité, etc. Dans la même veine, M. Noboa a divisé par deux le nombre de ministères dans son pays (de vingt à dix), pris des mesures en faveur de la flexibilisation du travail et des investisseurs étrangers dans plusieurs secteurs : services technologiques et intelligence artificielle avec la création de zones franches ; exploitation minière ; énergie… Un peu partout, des tronçonneuses sont brandies par la main droite de l’État afin d’amputer la gauche.

Pour la plupart de ces dirigeants, les économies escomptées doivent financer des politiques de militarisation de la lutte contre le crime organisé. Des perspectives réjouissantes pour les industries sécuritaires de Washington et Tel-Aviv. M. Bukele entend, lui, convertir ses investissements dans la sécurité en gains économiques (stabilité, attractivité pour les investisseurs étrangers, développement de nouveaux secteurs comme le tourisme ou l’économie numérique). De telles orientations ont une autre fonction : contrôler, voire discipliner, le corps social dans une période de restriction des ressources disponibles (travail, revenus, services).


Il faut aussi produire un discours qui permette de donner envie à la majorité des électeurs de poser la tête sur le billot. Dans ce domaine, la droite a su tirer profit des nouveaux fléaux qu’affrontent les sociétés latino-américaines. L’expansion du crime organisé liée à l’intensification du trafic de drogue international a profondément modifié les équilibres régionaux. La production de cocaïne atteint des niveaux historiques (environ 1 000 tonnes en 2015, plus de 3 700 en 2023), en premier lieu en Colombie, qui concentre à elle seule deux tiers des aires de culture de la coca dans le monde. Le total de la surface destinée à sa production dans le pays a été multiplié par cinq depuis 2013. Dans le monde, 25 millions de personnes ont consommé cette substance en 2023, contre 17 millions en 2013, soit une augmentation de près de 50 % (7). Les réseaux criminels étendent désormais leur toile et opèrent sur l’ensemble du territoire latino-américain pour produire et acheminer vers le reste de la planète l’ensemble des stupéfiants qu’elle consomme (cocaïne, héroïne, drogues de synthèse, marijuana). Conséquence : l’Amérique latine est la région la plus violente du monde (hors terrains de conflits militaires). Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), « avec environ 9 % de la population mondiale, l’Amérique latine et la Caraïbe enregistrent près d’un tiers des homicides commis dans le monde. On estime qu’environ la moitié de ces homicides sont liés, directement ou indirectement, à des organisations criminelles et à des gangs (8) ».


Cette progression des violences et des homicides a placé la question sécuritaire au premier rang des préoccupations populaires. À cela s’ajoutent la persistance de la corruption, qui mine la crédibilité des institutions, ainsi que les effets des mouvements migratoires provoqués par la crise vénézuélienne, mais aussi par les situations cubaine et haïtienne, lesquelles alimentent les flux migratoires vers de nombreux pays (Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Mexique, Panama).

Peu à peu, ces enjeux ont déplacé le centre de gravité du débat public. Les questions liées à la justice sociale, à la redistribution, à l’environnement ou à l’élargissement des droits ont perdu de leur centralité au profit de celles concernant la sécurité, la lutte contre la corruption de l’État et des personnels politiques ou le contrôle des frontières. Les droites régionales et leurs pôles radicaux ont su investir ces thématiques. Elles ont construit, notamment sur les réseaux sociaux et au travers de nombreux espaces de sociabilité (églises et confréries, clubs de sport, associations familiales, etc.), des discours articulés autour d’une obsession, le retour à l’ordre. Dans toutes ses déclinaisons : moral, religieux, social, sécuritaire. La « bataille culturelle » (contre l’avortement, les droits des femmes, l’homosexualité, le « globalisme », le « marxisme culturel », le « narco-communisme », etc.) tient ici lieu de ciment à des coalitions hétéroclites d’un point de vue sociologique (9).

Des alliances incertaines

Pourtant, le bataillon des « proconsuls » de M. Trump (10) n’est peut-être pas aussi puissant que ce dernier pourrait l’espérer. Dans les faits, aucun, mis à part le président salvadorien, n’a obtenu seul la majorité lors de son élection. Minoritaires, certains le sont également au sein de leur assemblée. Ils se sont imposés à la faveur d’alliances avec d’autres droites radicales, les droites traditionnelles et le centre droit, ainsi que grâce au ralliement des votes rejetant d’abord l’adversaire de gauche en lice. Au sein des pouvoirs législatifs, MM. Kast et Milei dépendent d’accords négociés projet par projet. En Colombie, M. de la Espriella ne dispose pas de formation représentée à la Chambre ou au Sénat. Face à un camp progressiste ayant mobilisé près de la moitié des électeurs au second tour de la présidentielle, il devra, si sa victoire est confirmée, s’appuyer sur les partis de la droite traditionnelle (Parti conservateur, Centre démocratique de M. Álvaro Uribe, Parti social d’unité nationale — ou Parti de la U —, Changement radical) ainsi que sur les élus du Parti libéral.

Alors que rien n’est joué pour la présidentielle brésilienne (contrairement, selon toute vraisemblance, à celle du Pérou), les attelages hétérogènes qui soutiennent ces pôles radicaux des droites latino-américaines frappent par leur fragilité. Combien de temps les populations soutiendront-elles des pouvoirs qui leur préfèrent M. Trump ?

Christophe Ventura

Journaliste.

Notes :

(1) À l’heure où nous mettions sous presse, la victoire de M. de la Espriella n’avait pas été proclamée officiellement. Le dépouillement initial indiquait des résultats serrés. Le candidat de gauche, M. Iván Cepeda, avait présenté plus de 57 000 réclamations.

(2) Lors d’un entretien sur Radio Centro (Guayaquil) le 6 juin 2026.

(3) « La democracia resiliente », Informe Latinobarómetro 2024, Santiago du Chili, 1er mai 2025.

(4) Lire Maurice Lemoine, « Conquêtes et déconvenues des années Petro », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(5) Lire Loïc Ramirez, « En Colombie, une impossible “paix totale” », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(6) Cité dans « Democracias bajo presión : Reimaginar los futuros de la democracia en America Latina y el Caribe 2026 », (PDF), PNUD, New York, 11 mai 2026.

(7) « World drug report 2025 », Nations unies, New York, 2026, www.unodc.org

(8) Lucía Dammert et Carolina Sampó, « What do we know about organized crime in Latin America and the Caribbean », (PDF), PNUD, New York, 2025, www.undp.org

(9) Lire « M. Trump, pirate des Caraïbes », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

(10) Qui, contrairement aux procurateurs romains, ne jouissent pas tous d’un titre de nationalité au sein de l’empire qu’ils servent.


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DESSIN SELÇUK 
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