10 février, 2022

JEANINE AÑEZ OU LE PROCÈS D’UN COUP D’ÉTAT

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PHOTO JUAN KARITA / AP

Bolivie Fin 2019, un mouvement enclenché par l’armée, la police et la droite accule le président, Evo Morales, à démissionner, remplacé par la deuxième vice-présidente du Sénat. Aujourd’hui en prison, Jeanine Añez est jugée pour ce coup de force.

par Pierre Barbancey 

PHOTO MARTIN ALIPAZ
Elle a perdu de sa superbe. Incarcérée depuis onze mois, Jeanine Añez, 54 ans, ancienne deuxième vice-présidente du Sénat de Bolivie, est accusée d’avoir mené un « coup d’État » en novembre 2019 contre Evo Morales. Poursuivie pour « décisions contraires à la Constitution » et « manquement au devoir », son procès s’est ouvert, jeudi, à La Paz.


PHOTO FEDERICO RIOS

L’opposition bolivienne considérait comme frauduleux le résultat du scrutin du 20 octobre 2019 ayant vu la victoire du président Morales et du Mouvement vers le socialisme (MAS) pour un quatrième mandat. Elle avait lancé dès le lendemain une violente vague de contestation qui avait semé le chaos dans le pays et fait des dizaines de morts. Mais en réalité, la Bolivie se trouvait depuis plusieurs semaines sous haute tension, avec des mutineries d’unités policières, des incendies de résidences officielles et l’occupation de médias d’État par des manifestants. Comme dans d’autres pays d’Amérique latine, une offensive était en cours pour tenter de renverser les pouvoirs non inféodés à Washington, avec l’aide de l’armée et de la police.

EVO MORALES, PRÉSIDENT DE LA BOLIVIE,
A QUITTÉ LE PAYS SUITE À UN COUP D'ÉTAT

Le commandant en chef de l’armée, le général Williams Kaliman, avait ainsi demandé au chef de l’État de « renoncer à son mandat présidentiel afin de permettre la pacification et le maintien de la stabilité, pour le bien de notre Bolivie ». Celui de la police, le général Vladimir Yuri Calderon, disait se joindre à «l’appel du peuple bolivien de suggérer à monsieur le président Evo Morales de présenter sa démission pour pacifier le peuple de Bolivie ». Preuve de la volonté d’en finir avec le pouvoir en place, aucun appel au dialogue n’a été entendu. Au contraire. Carlos Mesa, ancien président bolivien et principal rival d’Evo Morales lors du scrutin d’octobre 2019, rejetait sa proposition – « Je n’ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », – donnant ainsi le signal à ses partisans qui se déchaînaient.

PHOTO EPA

Patricia Arce, maire issue du MAS, le parti de Morales, a ainsi été extirpée de l’hôtel de ville à Vinto, dans le département de Cochabamba. Les opposants l’ont recouverte de peinture rouge et lui ont coupé les cheveux. Puis elle a été forcée de marcher pieds nus sur près de 5 kilomètres sous les insultes et les menaces.

Lachée par son propre camp

«JE LES AI LIBÉRÉS DE LA DICTATURE »
DESSIN HELGUERA

Alors qu’Evo Morales démissionnait et, avec lui, le vice-président, la présidente du Sénat et le président de la Chambre des députés, Jeanine Añez s’autoproclamait présidente. Malgré l’absence de quorum au Parlement, le tribunal constitutionnel validait le coup de force. Présentatrice de télévision entrée en politique, elle avait gravi petit à petit les échelons au sein de la droite bolivienne caractérisée – outre la défense d’un capitalisme débridé aux mains d’une bourgeoisie compradore blanche – par un mépris pour la population indigène aussi intense que son amour pour Dieu. Elle s’était présentée au balcon du Palacio Quemado, le siège de l’exécutif, le livre saint à la main, en s’écriant : « La Bible est revenue dans le palais ! » Un peu comme une revanche pour celle qui écrivait dans un tweet, supprimé depuis mais exhumé par la chaîne vénézuélienne Tele Sur : « Je rêve d’une Bolivie débarrassée des rites sataniques indigènes, la ville n’est pas faite pour les Indiens, qu’ils s’en aillent dans l’Altiplano ou dans le Chaco ! »

Añez se mettait vite au travail, dans le cadre de la mission qui lui était confiée. Elle s’empressait de sortir la Bolivie de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (Alba), rompait les relations diplomatiques avec le Venezuela et Cuba, tout en opérant, dans le même temps, un rapprochement avec les États-Unis. Économiquement, elle prenait le même chemin avec – tout un symbole – la reprivatisation de l’entreprise d’électricité de Cochabamba et les habituels scandales financiers, comme l’achat de respirateurs pour le traitement du Covid payés quatre fois leur prix réel.

Difficile cependant d’éviter l’organisation d’élections présidentielle et législatives. Ce qui fut fait en octobre 2020. Une véritable claque pour Jeanine Añez, empêchée de se présenter par son propre camp. Une véritable réponse populaire au coup d’État qu’Evo Morales (qui a pu rentrer en Bolivie depuis) dénonçait comme « le plus astucieux et le plus odieux de l’histoire ». Un complot ourdi, selon le MAS, par la droite bolivienne, l’Église catholique, l’Union européenne et l’Organisation des États américains (OEA). Luis Arce, candidat du MAS à la présidence, était élu dès le premier tour avec 55 % des suffrages, alors que la participation de 88 % des électeurs était historique. Le MAS remportait la majorité dans les deux chambres. D’autant que Carlos Mesa, auparavant principal rival de Morales et qui avait immédiatement reconnu la présidence d’Añez, n’obtenait que 29 % des suffrages. Quant à Luis Fernando Camacho, un des leaders du soulèvement visant à évincer le MAS du pouvoir, il n’a recueilli que 14 % des voix.

Des soutiens internationaux très discrets

Arrêtée en mars 2021, la « présidente par intérim » est toujours en prison. Mercredi, à la veille du procès, qui se tient en distanciel, elle a annoncé commencer une grève de la faim, quelques mois après une tentative de suicide. « Je suis désespérée de voir un pays sans justice ni loi », écrit-elle dans une lettre manuscrite que sa fille Carolina Ribera a lue aux portes de la prison de La Paz, où elle est détenue depuis onze mois. Une enquête est toujours en cours à l’encontre de Jeanine Añez, poursuivie pour « terrorisme », «sédition » et « conspiration ». Elle est aussi accusée de « génocide » après des plaintes de familles de victimes de la répression menée par les forces de sécurité en novembre 2019. Son avocat, Me Luis Guillén, affirme mollement que, si l’ancienne présidente est accusée d’avoir violé la Constitution, «un tribunal ordinaire ne peut pas décider de ce qui est constitutionnel ».

L’accusée, qui se présente comme une « prisonnière politique », continue d’affirmer avoir « assumé la présidence de la Bolivie sans la demander, sans la rechercher et encore moins l’attendre », un peu comme une mission divine. Elle sait néanmoins que si ses anciens soutiens internationaux se font plus discrets – l’année dernière, ils avaient tenté de lui faire attribuer le prix Sakharov de défense de la liberté de pensée du Parlement européen –, ils n’en restent pas moins mobilisés. Mardi, vingt et un anciens présidents de pays latino-américains ont demandé à l’ONU un rapport sur d’éventuels « abus de pouvoir » à son encontre.