05 juillet, 2023

FONTE DE L'ANTARCTIQUE : LES SCIENTIFIQUES CRAIGNENT UN BASCULEMENT CLIMATIQUE

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PHOTO FELIPE TRUEBA 
La banquise antarctique est-elle en train de basculer vers l’inconnu ? Longtemps cette partie du globe a semblé échapper au changement climatique : les observations des scientifiques montraient depuis une quarantaine d’années une croissance régulière de la glace de mer, à l’inverse de la banquise arctique (au pôle Nord) qui se réduit sans cesse.
PHOTO INSTITUT ANTARCTIQUE CHILIEN

"Contrairement à l’Arctique, où les tendances liées au changement climatique sont très claires et où nous avons assisté à des pertes de glace de mer au cours des deux dernières décennies, l’évolution de la glace en Antarctique restait plus mystérieuse. Jusqu’en 2016 il n’y avait pas de baisse de la surface de la banquise, et puis, tout à coup, nous avons assisté à un déclin rapide de la glace de mer, sans explications claires pour le moment", confie Zachary Labe, chercheur en océanologie à l’université de Princeton, aux États-Unis.

Depuis cette date, la banquise antarctique continue de décroître. Jusqu’à atteindre des niveaux de baisse jamais enregistrés. En mars et en février le continent a battu deux records coup sur coup, la banquise antarctique atteignant son deuxième plus bas niveau pour un mois de mars depuis 45 ans. Surtout, ce phénomène de fonte s’accélère. Alors qu’au Nord, l’étendue de la banquise arctique était en mars de 4 % inférieure à la moyenne, la glace de mer de l’antarctique se situait à 28 % sous la moyenne, notait l’observatoire du changement climatique Copernicus.

Les anomalies relevées cette semaine confirment cette accélération, constate Zachary Labe. \"La quantité de glace de mer manquante par rapport à la moyenne s’élève désormais à plus de deux millions et demi de kilomètres carrés, ce qui constitue la plus importante anomalie jamais enregistrée lors de nos observations par satellite\". Difficile pour le moment d’expliquer les raisons de cette baisse de la glaciation dans le pôle Sud. Les scientifiques, qui disposent de données encore relativement récentes sur ce continent particulièrement difficile d’accès, évoquent la complexité des relations entre le réchauffement des océans et l’évolution de la glace de mer, mais soulignent aussi le rôle du changement climatique. 

Le phénomène El Niño, généralement associé à une augmentation des températures mondiales, couplé aux effets du réchauffement planétaire provoqué par l’activité humaine, pourrait également jouer un rôle. \"La région antarctique est une des rares régions qui était préservée des effets du réchauffement global, et ce que cela semble nous dire c’est que ce n’est plus le cas. La région subit à son tour des changements forts\", évoque avec une prudence toute scientifique Jean-Baptiste Sallée, océanographe et climatologue au CNRS, qui a participé à l’écriture du rapport du GIEC.

\"Les modèles nous montrent que dans un monde impacté par le changement climatique, la banquise antarctique va elle aussi subir des effets et connaître un retrait. Est-ce que l’on est en train de passer ce point-là, c’est la question que l’on se pose\", complète le scientifique. Ces écarts dans les dynamiques de fontes et de reformations de la banquise, le climatologue Christophe Cassou les décrit comme un potentiel \"cygne noir\" climatique. Soit un événement à la probabilité très faible, mais aux conséquences potentiellement catastrophiques. \"Les éventualités de faible probabilité mais à haut risque, explosant les records, se multiplieront avec chaque incrément additionnel de température\", notait-il dans un tweet. Avec ces nouveaux extrêmes, le monde entre aussi dans l’inconnu. Quelles seront les conséquences d’une fonte aussi rapide de la banquise du pôle Sud ?

\"L’antarctique joue le rôle de thermostat planétaire. Un recul pérenne de la banquise aurait de multiples effets sur le climat, avec potentiellement plus d’accumulation de chaleur en surface. La fonte de cette glace pourrait aussi déstabiliser la calotte glaciaire du continent et accélérer la hausse du niveau des mers\", évoque Jean-Baptiste Sallée. Ces anomalies sont aussi à mettre en regard des autres records battus ailleurs sur le globe. Ces derniers mois, plusieurs relevés de températures ont montré une planète en surchauffe. Tout récemment, mardi 4 juillet, l’Administration océanographique américaine NOAA relevait une température moyenne de l’air à la surface de la planète de 17,18 °C, dépassant nettement les 17,01 °C mesurés la veille et qui battaient déjà avec une marge significative le record journalier précédent (16,92 °C) établi le 14 août 2016 et répété le 24 juillet 2022. Par ailleurs, entre les mois de mars et mai, la température moyenne à la surface des océans a atteint un record absolu en 174 ans de mesures, dépassant de 0,83 °C la moyenne du XXe siècle, selon les données de NOAA. Des anomalies considérées comme du \"jamais vu\", par les scientifiques. De telles mesures avaient déjà été anticipées dans une étude parue en 2021 dans le journal scientifique Nature Climate Change. 


Les auteurs de cette étude portant sur l’augmentation de la probabilité de records climatiques extrêmes, notaient ainsi que dans les scénarios à fortes émissions de gaz à effet de serre \"les chaleurs extrêmes s’étalant sur une semaine et battant des records par des écarts de deux à trois, sont de deux à sept fois plus probables en 2021-2050 et de trois à 21 fois plus probables en 2051-2080, par rapport aux trois dernières décennies\". 

Les scientifiques notaient ainsi que ce type d’évènement, en ne considérant que les records passés, pouvaient alors être considérés comme très fortement improbables, et constamment sous-estimés dans l’évaluation des risques.

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