17 décembre, 2025

AU CHILI, LES GARDIENS DE LA MÉMOIRE DES CRIMES DE LA DICTATURE S’INQUIÈTENT

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]


DES PERSONNES DÉPOSENT DES FLEURS AU PARC DE LA PAIX VILLA GRIMALDI,
 LORS D'UNE CÉRÉMONIE D’HOMMAGE AUX PERSONNES ARRÊTÉES, DISPARUES,
ASSASSINÉES OU MORTES DES SUITES DE TORTURES ENTRE 1973 ET 1978,
À SANTIAGO (CHILI), LE 10 SEPTEMBRE 2016.
PHOTO ELVIS GONZALEZ


Logo
Mediapart
Amériques — Reportage / Au Chili, les gardiens de la mémoire des crimes de la dictature s’inquiètent / En dépit du maigre soutien des autorités, des associations et collectifs tentent depuis des années d’entretenir le souvenir des violations des droits humains de la junte de Pinochet. L’élection de José Antonio Kast renforce leur détermination à lutter contre l’oubli et le négationnisme.

François Bougon 17 décembre 2025 à 13h31

Santiago (Chili).– « Nous essayons de chasser les mauvaises ondes de cet endroit et de faire de bonnes choses. » Comme pour conjurer le sort, Isabel Gallardo, 68 ans, accueille en ces termes le visiteur au numéro 1154 de la rue du général Borgoño, à Santiago, dans le quartier Independencia, non loin du centre de la capitale, tout près de la rivière Mapocho. Des dizaines de portraits de femmes et d’hommes en noir et blanc suspendus dans la cour intérieure rappellent qu’ici on a tué, sous le régime d’Augusto Pinochet.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Entre 1977 et 1988, la sinistre CNI (Central Nacional de Informaciones), qui avait remplacé la non moins funeste Dina, la police secrète du régime militaire chilien, a régné et opéré là. Depuis sa construction à la fin du XIXe siècle, cet ensemble de bâtiments avait abrité des institutions dédiées à la santé publique et donc à soigner. Sous la junte, les tortionnaires du pouvoir l’ont transformé en lieu de souffrance. Celles et ceux qui y ont été détenu·es ont été torturé·es et, pour certain·es, assassiné·es.

Celle qui aimerait « désenvouter » cet endroit marqué par la douleur a vécu, elle aussi, sa part d’affliction. Il y a près de cinquante ans, elle a dû s’exiler en Suède, car cinq membres de sa famille, parmi lesquels son père, son frère et sa sœur, venaient d’être exécuté·es par les sbires du régime et elle craignait pour sa vie. « Ma famille a été arrêtée parce qu’elle appartenait à la résistance. C’était une exécution sommaire », dit-elle. 

ISABEL GALLARDO SUR LE SITE DE MÉMOIRE DE LA
CASERNE BORGOÑO À SANTIAGO LE 16 DÉCEMBRE.
PHOTO FRANÇOIS BOUGON 

Les siens ont été internés dans la Villa Grimaldi, un des plus grands centres de détention de la dictature, à la périphérie de la capitale chilienne. Mais c’est dans la caserne Borgoño que son mari a survécu. D’où sa décision de venir prêter main-forte au collectif Corporación Memoria Borgoño (« association mémoire Borgoño »), qui se bat depuis des années pour obtenir la gestion de ce lieu et en faire un site de mémoire. « Je travaille ici seulement depuis deux ans. Mais je suis venue parce que mon mari est un survivant de cet endroit. »

De retour d’exil en 1993, elle s’était engagée dans une association que sa mère avait cofondée dès 1976, l’Association des familles d’exécutés politiques (Afep). « Souvent, j’ai rejoint des organisations déjà en place et ce n’est pas la même chose. Ici, il faut tout construire depuis le début », s’enthousiasme-t-elle. 

La mobilisation de la société

La Corporación Memoria Borgoño, organisation pour la défense des droits humains composée de survivant·es et de proches de victimes, s’est battue pour éviter la destruction des bâtiments qui appartenaient à la police judiciaire. Une mobilisation citoyenne a réussi à l’empêcher, souligne son président, Higinio Espergue, 74 ans, qui fut détenu dans la caserne Borgoño en avril 1983 pendant plus de vingt jours.

« Les survivants de ce lieu, ceux d’entre nous qui y ont été séquestrés, une fois en liberté, nous nous sommes organisés pour récupérer cet espace pour la mémoire. Nous avons mené une immense campagne, uniquement grâce à l’autogestion, pour rendre visible cet espace et lui redonner du sens, et pour dénoncer ce qui s’y était passé », explique-t-il. Une lutte qui a porté ses fruits, car en 2016 le lieu a été déclaré site de mémoire par l’État. 

HIGINIO ESPERGUE, PRÉSIDENT DE LA CORPORACIÓN MEMORIA
BORGOÑO, POSANT AU MILIEU DE PHOTOS D’ANCIENS DÉTENUS
 À SANTIAGO LE 16 DÉCEMBRE.
PHOTO FRANÇOIS BOUGON
« Ce fut le résultat de la lutte, de la pression, de la gestion et de la mobilisation du mouvement des droits humains au Chili, poursuit-il. Il y a également eu un grand soutien de la société : artistes, intellectuels, organisations sociales et de défense des droits humains de la commune et de la région métropolitaine, familles de personnes exécutées politiquement, familles de disparus, anciens prisonniers politiques. »

Ce n’est qu’en 2023 que la police judiciaire a quitté les lieux. Jeudi 18 décembre, l’association franchira une autre étape importante, en prenant officiellement en charge la gestion du lieu pendant quinze ans. « Nous voulons en faire un espace ouvert à la communauté, vivant, où les jeunes, les organisations et la population pourront participer. Nous voulons contribuer à la construction d’une société plus humaine, plus démocratique », souligne le président du collectif. 

Un sous-financement chronique

Mais le combat n’est pas fini, car il va falloir obtenir des fonds pour le budget de fonctionnement et pour protéger le principal bâtiment, qui n’a plus de toit.

« Pour avoir une idée, un site de cette taille, 2 300 mètres carrés, nécessite entre 100 et 150 millions de pesos par an [entre 90 000 et 140 000 euros – ndlr] pour fonctionner correctement, indique Higinio Espergue. Il faut payer un personnel permanent pour assurer la sécurité, l’accueil, développer la gestion et les activités. Aujourd’hui, nous manquons de beaucoup de choses, du mobilier, des ordinateurs, des caméras de sécurité, des extincteurs... Une grande partie du travail réalisé jusqu’à présent l’a été grâce à un effort communautaire et aux bénévoles. »

Le travail de mémoire sur les crimes de la dictature chilienne a reposé en grande partie, depuis le début de la transition, sur l’engagement de collectifs comme celui de la caserne Borgoño. Regroupés dans un réseau national, ils ont réussi à mettre en place des projets là même où avaient eu lieu les atteintes aux droits humains. De plus, certains projets obtiennent des fonds de la part du Congrès, mais la décision est prise chaque année et soumise aux turbulences politiques.

Seule une centaine de responsables d’atteintes aux droits humains sous la dictature ont été jugés et condamnés.

« C’est très difficile, confirme Richard Sandoval, responsable de la communication du site de mémoire Londres 38, un lieu clandestin de détention et de torture géré par la Dina sous la dictature, parce que chaque année nous devons nous battre pour obtenir des ressources. Il existe d’autres sites de mémoire qui n’ont aucun financement ; la situation est donc très inégale. »

Par ailleurs, même s’ils ont été freinés par la loi d’amnistie promulguée en 1978, des procès ont également eu lieu, toujours grâce à l’action des associations de défense des droits humains et à la détermination de juges. En raison d’une transition dite « pactée », les militaires ont en effet pu préserver en grande partie leur impunité, leurs privilèges économiques et leur position institutionnelle. Pinochet, une fois écarté du pouvoir à la suite du référendum perdu de 1988, est resté chef des armées pendant dix ans. Seule une centaine de responsables d’atteintes aux droits humains sous la dictature ont été jugés et condamnés.

Si le président Gabriel Boric a lancé en août 2023 un plan national de recherches destiné à enquêter sur les disparu·es de la dictature, beaucoup reste à faire. « Notre lutte, comme celle de tous les sites de mémoire, s’est faite presque à contre-courant. Nous n’avons pas bénéficié d’un soutien fort et cohérent de politiques publiques de la part de l’État chilien. Les avancées ont été partielles et insuffisantes », regrette le président de la Corporación Memoria Borgoño.

L’élection, dimanche 14 décembre, de José Antonio Kast, un héritier du pinochétisme, n’arrangera pas les choses. En 2017, lors de sa première candidature à la présidentielle, il avait rendu visite en prison à d’anciens responsables des forces de sécurité de la junte, jugeant que « dans de nombreux cas, la vengeance prime sur la justice ». Cette fois, il s’est bien gardé de s’exprimer sur une éventuelle grâce de tortionnaires. 

« Amnésie collective »

Cette arrivée au pouvoir d’un négationniste, Axel Caro la craint également. Depuis 2018, avec d’autres personnes de sa génération, cet universitaire de 33 ans s’est battu pour sauver de l’oubli un site occupé par un régiment pendant la dictature à Puente Alto, au sud de Santiago, où au moins trois Uruguayens, dont on n’a jamais retrouvé les corps, ont été assassinés.

« Le site se trouve dans une commune très populaire, souligne-t-il. Nous voulions rappeler que les sites de mémoire ne sont pas toujours situés au centre-ville, mais souvent en périphérie. Cela nous donnait une responsabilité particulière : reconstruire cette mémoire dans un territoire marqué par une forte répression et très peu visibilisé. »

Il ne reste plus grand-chose de l’ancienne enceinte militaire, vendue par l’armée à une société privée en 2003. Mais son groupe, nommé Memorias en resistencia (« mémoires en résistance »), cherche à en conserver les quelques vestiges, même si le propriétaire ne s’est jamais manifesté. « Aujourd’hui, une partie du terrain accueille un supermarché, une autre un terminal de bus, et le reste est un terrain vague. Il ne reste que des dalles au sol. Pour nous, le défi est immense, d’autant plus qu’il existe une grande amnésie collective dans la commune », explique Axel Caro. 

« La situation sera sans doute encore plus difficile avec un gouvernement négationniste. »  Axel Caro, du collectif Memorias en resistencia

« Nous avons travaillé à travers des journées de sensibilisation ou des commémorations, poursuit Axel Caro. Nous avons réalisé un documentaire qui met en lien la répression de la dictature avec ce qui s’est passé en 2019 [la mobilisation sociale – ndlr]. Nous visitons des établissements scolaires pour raconter cette histoire et projeter le documentaire. Aujourd’hui, notre travail est même plus orienté vers les jeunes que vers les personnes plus âgées. »

La particularité du projet est d’être porté par des personnes qui n’ont pas de liens familiaux directs avec des victimes de la dictature, à part Axel Caro. « Je savais ce qui s’y était passé parce que mon père y a été détenu, il a été arrêté pendant un couvre-feu, et mon grand-père y a aussi été convoqué, interrogé et torturé », témoigne-t-il.

En juin, le lieu a été classé monument historique, ce qui permet au moins d’empêcher certaines interventions et d’alerter en cas de vente ou de modification du terrain. Mais l’élection de José Antonio Kast inquiète celles et ceux qui portent le projet, d’autant plus que le classement n’a toujours pas été publié au journal officiel. « Si cela n’est pas signé avant la fin du mandat [de Gabriel Boric, en mars – ndlr], un prochain gouvernement pourrait annuler purement et simplement la déclaration. »

« La situation sera sans doute encore plus difficile avec un gouvernement négationniste, poursuit Axel Caro. Mais honnêtement, nous faisons déjà face à d’énormes obstacles : pas de financement, peu de reconnaissance, même de la part de gouvernements de gauche, y compris au niveau municipal. Cela nous pousse à travailler avec encore plus de détermination. »

À la caserne Borgoño, Higinio Espergue est persuadé qu’aucun pays ne peut construire son avenir sans prendre en compte sa mémoire historique. La vérité sur les disparitions et les exécutions politiques est évidente, ajoute-t-il, « comme l’existence de la cordillère des Andes » que l’on peut voir au loin vers l’est.

Quant à l’arrivée de Kast au palais présidentiel de la Moneda, en mars, elle ne fera que renforcer la détermination de celui qui a lutté toute sa vie : « Comme nous avons résisté sous la dictature, nous résisterons aussi face à tout gouvernement qui cherche à effacer la mémoire, à promouvoir le négationnisme, à retirer des ressources et à entraver le travail des sites de mémoire et du mouvement des droits humains. »

François Bougon


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

Le Chili bascule fortement à droite / Le candidat d’extrême droite
José Antonio Kast remporte l’élection présidentielle chilienne.
DESSIN ANNE DERENNE

SUR LE MÊME SUJET :


CHILI / LA GAUCHE A-T-ELLE ÉTÉ BALAYÉE ?

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

CHILI / LA GAUCHE A-T-ELLE ÉTÉ BALAYÉE ? 
ILLUSTRATION  CELAG DATA

CHILI, le 17 décembre 2025. / 
La gauche a-t-elle été balayée ? / Après l’explosion sociale, la droite a proposé et obtenu que le vote soit obligatoire. Le nombre de votants est passé de 7,5 millions jusqu’en 2021 à 13,5 millions à partir de 2022. Presque le double.

Avec notre correspondant à Santiago, Pierre Cappanera 

Pierre
Cappanera

Il s’agit donc bien de corps électoraux totalement distincts. Il est difficile de faire des comparaisons entre l’ancien corps électoral et le nouveau. Les sondages le montraient clairement : si seulement les 7,5 millions d’électeurs traditionnels avaient voté, Jeannette Jara l’emportait au second tour. 

DESSIN VIKTOR NIKOLAEVICH DENI

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

On peut regarder les différents votes qui ont eu lieu avec le nouveau système depuis 2022.

Le référendum (2022) pour une nouvelle constitution progressiste avait donné 38% et 4,8 millions de voix pour un projet très à gauche.

En 2024 la gauche avait obtenu 27,84 % aux élections municipales et 32,95 % aux élections régionales. 

Au premier tour de la présidentielle (novembre 2025), les 3 candidats de gauche totalisaient 28,70 % des voix.

Au second tour, Jeannette Jara recueille 41,84 % et 5.218.444 voix. La gauche n’a pas été balayée. Elle ne recule pas. Elle progresse même par rapport au référendum de 2022, en pourcentage (+ 4%) et en voix (+ 400.000). C’est le paradoxe de cette élection : la gauche perd en réalisant son meilleur score avec le nouveau corps électoral. 

La gauche sait les progrès réalisés depuis 2022. Et elle sait le travail qu’il lui reste à faire pour être majoritaire : gagner 8 % et 2 millions de voix.

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

Le Chili bascule fortement à droite / Le candidat d’extrême droite
José Antonio Kast remporte l’élection présidentielle chilienne.
DESSIN ANNE DERENNE

SUR LE MÊME SUJET :

16 décembre, 2025

LES DEVOIRS DE L’EXTRÊME DROITE VICTORIEUSE AU CHILI

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

JOSÉ ANTONIO KAST, AU PALAIS PRÉSIDENTIEL DE LA MONEDA,
À SANTIAGO, APRÈS AVOIR RENCONTRÉ LE PRÉSIDENT, GABRIEL BORIC,
LE 15 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO PABLO SANHUEZA

Logo
Le Monde

CHILI : Les devoirs de l’extrême droite victorieuse au Chili / Pour gouverner autrement que par décrets, le président chilien élu dimanche, José Antonio Kast, devra parvenir à mettre sur pied une coalition avec la droite et une autre formation d’extrême droite. Et sera contraint à l’habileté alors qu’il a donné des signes parfois contradictoires à propos du respect des institutions.

ÉDITORIAL Le Monde Publié aujourd’hui à 11h30   Temps de Lecture 2 min.  

La troisième fois aura été la bonne pour José Antonio Kast. Sa victoire éclatante à l’élection présidentielle chilienne, dimanche 14 décembre, permet à l’extrême droite de revenir par la grande porte au palais de la Moneda, là où Salvador Allende avait dramatiquement mis fin à ses jours en 1973, après s’être opposé jusqu’au bout au coup d’État militaire d’Augusto Pinochet, préambule à une longue nuit pour les libertés. José Antonio Kast a mis à profit le mécontentement des Chiliens face à l’insécurité et à une immigration irrégulière alimentée par les désordres vénézuéliens pour l’emporter, même si le pays reste parmi les plus sûrs de l’Amérique latine. Il a également promis des coupes claires dans les dépenses publiques.

José Antonio Kast Élections au Chili
DESSIN PAOLO LOMBARDI


► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Quatre ans plus tôt, en 2021, la gauche avait pourtant été plébiscitée pour avoir proposé plus de justice sociale dans un pays particulièrement inégalitaire, théâtre, au cours des mois précédents, d’un vaste mouvement de contestation sociale. Mais elle a déçu. Ces alternances, fondées sur les attentes successives du peuple, sont en théorie des indicateurs de bonne santé démocratique, mais la nostalgie d’une dictature de près de dix-sept ans, longtemps entretenue par le nouveau président qui prendra ses fonctions en mars, à 60 ans, invite à la vigilance.

ILLUSTRATION  FEDERICO YANKELEVICH

Cette nostalgie a été nourrie des liens multiples et étroits qui avaient existé entre la famille de José Antonio Kast, dont le père, d’origine allemande, fut un thuriféraire du nazisme, et le régime Pinochet. Le président élu a pris soin de la passer sous silence pendant la campagne. Comme il a évité de donner libre cours à un conservatisme étroit, peu porté sur le compromis à propos de nombreuses questions de société. Le droit à l’avortement, encore très encadré au Chili, la contraception, le divorce ou le mariage homosexuel ont été ses cibles dans un passé récent.

Le Chili a élu
DESSIN VLADDO

José Antonio Kast sera d’autant plus contraint à l’habileté qu’il ne va pas disposer d’une majorité absolue au Congrès. Il devra parvenir à mettre sur pied une coalition avec la droite et une autre formation d’extrême droite pour pouvoir espérer gouverner autrement que par décrets. Mais il a donné des signes parfois contradictoires à propos du respect des institutions.

Les Amériques | L'Internationale anticommuniste /
ILLUSTRATION  KLAWE RZECZY
En 2021, il avait aussitôt reconnu sa défaite face au candidat de gauche, Gabriel Boric, qu’il avait appelé pour le féliciter. Plus récemment, José Antonio Kast a, en revanche, couvert d’éloges l’homme fort du Salvador, Nayib Bukele. Or ce dernier s’est appuyé sur une popularité acquise avec les succès de sa lutte contre la criminalité pour supprimer les contre-pouvoirs du pays. Cet allié du président des États-Unis, Donald Trump, est même parvenu à être reconduit dans ses fonctions en 2024, en dépit de six articles de la Constitution salvadorienne interdisant la réélection immédiate d’un président sortant.

JOSÉ ANTONIO KAST CÉLÈBRE SA VICTOIRE À LA
PRÉSIDENTIELLE  CHILIENNE, LE 14 DÉCEMBRE 2025
PHOTO JAVIER TORRES

Depuis le retour à la démocratie, les responsables politiques chiliens successifs, venus d’horizons politiques parfois opposés, ont gouverné avec une mesure qui a contribué à faire de leur pays un modèle de stabilité. Le mouvement de protestation contre les inégalités sociales, en 2019, avait fait la preuve de la vitalité de la société civile. Il faut souhaiter que cette dernière se montre capable de rappeler à l’ordre le président élu s’il remet en cause les acquis de la démocratie et s’il considère sa franche victoire comme une invitation à une dérive autoritaire.

Le Monde

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

Le Chili bascule fortement à droite / Le candidat d’extrême droite
José Antonio Kast remporte l’élection présidentielle chilienne.
DESSIN ANNE DERENNE


SUR LE MÊME SUJET :

PRÉSIDENTIELLE AU CHILI : L’EXTRÊME DROITE REPREND LE POUVOIR AVEC LA VICTOIRE DE JOSÉ ANTONIO KAST

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE CANDIDAT D’EXTRÊME DROITE S’EST RETROUVÉ
EN TÊTE DANS LES SEIZE RÉGIONS DU CHILI.
PHOTO © XINHUA/ABACA
Logo
L'Humanité
Présidentielle au Chili : l’extrême droite reprend le pouvoir avec la victoire de José Antonio Kast / José Antonio Kast, héritier du dictateur fasciste Augusto Pinochet, a remporté, dimanche 14 décembre, la présidence du Chili. L’ultraconservateur, opposé à l’avortement et obnubilé par la lutte contre l’immigration, a recueilli près de 58 % des suffrages, contre 42 % pour son opposante, la candidate communiste Jeannette Jara. [« L’ultradroite à la sauce chili »]

Tom Demars-Granja 5 min Publié le 15 décembre 2025

TOM DEMARS-GRANJA

L’issue d’une campagne présidentielle où la criminalité et l’immigration ont été au centre des débats a donné l’extrême droite victorieuse. Les électeurs chiliens ont élu, dimanche 14 décembre, le chef de file du Parti républicain José Antonio Kast à la tête du pays d’Amérique du Sud. L’ultraconservateur, de 59 ans, a recueilli environ 58 % des suffrages contre 42 % pour son opposante, l’ex-ministre communiste Jeannette Jara, représentant une vaste coalition de gauche.

José Antonio Kast Élections au Chili
DESSIN PAOLO LOMBARDI

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Le président nouvellement élu s’est retrouvé en tête dans l’intégralité des seize régions du Chili, y compris celles considérées comme des bastions de la gauche, telles que Valparaíso ou la région métropolitaine de Santiago (la capitale). « Nous allons instaurer le respect de la loi dans toutes les régions », a lancé le vainqueur du scrutin, face à des milliers de partisans réunis devant le siège du Parti républicain, dont il est le fondateur, dans le quartier de Las Condes à Santiago – l’un des plus aisés du pays.


LES OISEAUX MIGRATEURS
DESSIN NESTOR SALAS

« La fin de l’immigration illégale »

Près de 16 millions d’électeurs étaient appelés à départager les deux candidats. Les sondages anticipaient une large victoire de José Antonio Kast. Au premier tour, mi-novembre, les deux finalistes avaient chacun recueilli un quart des suffrages, avec une légère avance pour la gauche. Mises ensemble, les forces de droite totalisaient 70 %.

Le président élu, qui prendra ses fonctions en mars, a reçu les félicitations du chef de la diplomatie états-unienne, Marco Rubio, qui a loué « des priorités communes, notamment le renforcement de la sécurité publique, la fin de l’immigration illégale et la revitalisation de notre relation commerciale ».

Son homologue libertarien, et dirigeant de l’Argentine, Javier Milei a de son côté fait part, sur X, de son « immense joie » après « l’écrasante victoire de (son) ami ». Le président d’extrême droite s’est ensuite projeté dans une alliance entre les deux pays afin de se « libérer du joug oppresseur du socialisme ». Au Brésil, le président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva (Lula) s’est contenté de souhaiter « beaucoup de succès » au futur dirigeant chilien.

Le Chili a élu
DESSIN VLADDO

La victoire de José Antonio Kast ravive les cendres du fascisme dans un pays endeuillé par des décennies de dictature. Le prochain président du Chili s’est fait connaître, en 1988, en militant pour le maintien au pouvoir d’Augusto Pinochet, autocrate militaire, ultralibéral et d’extrême droite. Au moins 3 200 citoyens ont été tués, sans compter les nombreuses disparitions, entre 1973 et 1990.

Issu de l’immigration allemande, José Antonio Kast est le fils d’un membre du parti nazi et le frère de Miguel Kast, ex-directeur de la banque centrale nationale sous Pinochet. Une fois le résultat de dimanche soir connu, des militants se sont réunis pour scander le nom et brandir des portraits de l’ancien dirigeant, rapporte l’Agence France-Presse (AFP).

JOSÉ ANTONIO KAST CÉLÈBRE SA VICTOIRE À LA
PRÉSIDENTIELLE  CHILIENNE, LE 14 DÉCEMBRE 2025
PHOTO JAVIER TORRES

Opposé à l’avortement

Jeannette Jara, 51 ans, ex-ministre du Travail du président sortant Gabriel Boric, s’était illustrée avec plusieurs réformes sociales : réduction du temps de travail (de 45 à 40 heures par semaine), augmentation de plus de 50 % du salaire minimum, hausse des pensions ainsi que des cotisations patronales… La candidate issue des rangs du Parti communiste du Chili (PCCh) a rapidement reconnu sa défaite et promis une opposition « exigeante ».

Malgré des propositions de réformes sociales, elle n’aura pas pu inverser la tendance prise par la campagne. En face, José Antonio Kast a basé sa candidature sur un discours autoritaire avec la lutte contre la criminalité en ligne de mire, raciste avec la promesse d’expulser près de 340 000 migrants jugés en situation irrégulière et masculiniste en s’opposant à l’avortement, même en cas de viol, ainsi qu’au mariage des couples de même genre.

« Nous étions très fatigués, à l’échelle du pays, par l’usure économique (…) La droite nous manquait », a déclaré Maribel Saavedra, une travailleuse sociale de 42 ans, en ouvrant une bouteille de champagne, interrogée par l’AFP. Parmi ses préoccupations, l’électrice cite le « renforcement du pays par le travail » et la « régularisation de la question migratoire ». Le média de gauche argentin, Página 12, rappelle que la « campagne s’est concentrée presque exclusivement sur la hausse de la criminalité et l’immigration irrégulière, alors même que le Chili reste l’un des pays les plus sûrs du continent, avec un taux d’homicides de 6 pour 100 000 habitants ».

« Beaucoup de gens se sont laissés emporter par la campagne de la peur et par l’ignorance », regrette Gabriela Acevedo, 21 ans, étudiante en éducation spécialisée et électrice de Jeannette Jara. À peine élu, le candidat du Parti républicain a affronté sa première manifestation sur la Plaza Italia, épicentre à Santiago de la révolte sociale de 2019.

Des dizaines de protestataires y ont été victimes de la répression policière, dont l’usage d’un canon à eau, annonce la presse locale. Reste à espérer que la mobilisation se poursuive. Un appel réitéré par Jeannette Jara, après l’annonce des résultats : « Aujourd’hui, il n’y a pas de place pour le découragement. Il nous reste du travail à accomplir. Nous serons une opposition proactive et exigeante. »

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

Le Chili bascule fortement à droite / Le candidat d’extrême droite
José Antonio Kast remporte l’élection présidentielle chilienne.
DESSIN ANNE DERENNE


SUR LE MÊME SUJET :

09 décembre, 2025

PRÉSIDENTIELLE AU HONDURAS : LE CANDIDAT LIBÉRAL SALVADOR NASRALLA DÉNONCE UN « VOL » DU SCRUTIN PAR NASRY ASFURA, SOUTENU PAR DONALD TRUMP

   [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 

UNE AFFICHE DE CAMPAGNE DE NASRY ASFURA, CANDIDAT DE DROITE
SOUTENU PAR LE PRÉSIDENT TRUMP, A ÉTÉ PLACARDÉE LE MOIS DERNIER
 DANS UNE RUE DE TEGUCIGALPA, AU HONDURAS.
PHOTO DE DANIELE VOLPE 

INTERNATIONAL / HONDURAS : 
Logo
Le Monde

Présidentielle au Honduras : le candidat libéral Salvador Nasralla dénonce un « vol » du scrutin par Nasry Asfura, soutenu par Donald Trump / 
Alors qu’il reste 1 % des bulletins à dépouiller, M. Asfura, du Parti national, a rassemblé 40,57 % des voix contre 39,10 % pour Salvador Nasralla, selon le Conseil national électoral, qui a toutefois reconnu des « incohérences ». / 

Le Monde avec l'AFP Publié aujourd’hui à 06h57,   Temps de Lecture 2 min.

LE CANDIDAT LIBÉRAL À LA PRÉSIDENTIELLE
HONDURIENNE SALVADOR NASRALLA,
À SAN ANTONIO DE FLORES, AU HONDURAS,
LE 6 DÉCEMBRE 2026.
PHOTO LEONEL ESTRADA

Le candidat libéral à la présidentielle au Honduras, Salvador Nasralla, a dénoncé, lundi 8 décembre, un « vol » du scrutin à la faveur de son rival Nasry Asfura, adoubé par le président américain, Donald Trump.

Élection présidentielle au Chili
Second tour le dimanche 14 décembre 2025

LA CANDIDATE COMMUNISTE JEANNETTE JARA 
PHOTO PABLO SANHUEZA


Le dépouillement touche à sa fin après plus d’une semaine de contretemps. Avec désormais près de 99 % des bulletins dépouillés, Nasry Asfura, homme d’affaires de 67 ans et candidat du Parti national, réunit 40,53 % des voix contre 39,16 % pour Salvador Nasralla, présentateur de télévision âgé de 72 ans et membre du Parti libéral, selon le Conseil national électoral (CNE).

« C’est du vol », a déclaré M. Nasralla sur X, dénonçant une manipulation du système informatique lors de ce dépouillement interrompu à plusieurs reprises depuis le scrutin du 30 novembre. La présidente du CNE, Ana Paola Hall, a précisé sur X que des « mesures techniques nécessaires, accompagnées d’un audit externe », avaient été prises pour régulariser la situation.

Mais M. Nasralla affirme que son parti avait une avance de 20 % sur M. Asfura au moment d’une nouvelle interruption du décompte lundi. Il exige un recompte « bulletin par bulletin » des procès-verbaux qui, selon lui, montrent un « schéma de fraude où la reconnaissance biométrique n’a pas été utilisée et où les procès-verbaux ont été rédigés de manière arbitraire ».

Plus d’une semaine après les élections du 30 novembre, il reste à vérifier 2 749 procès-verbaux de vote présentant des « incohérences », et représentant 14,5 % des votes valides, a reconnu le CNE. Selon la loi, l’organisme a jusqu’au 30 décembre pour déclarer un vainqueur.

[ -Ñ- Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

« De tí depende que Jeannette Jara sea Presidenta.. 
El próximo domingo vota por Jeannette Jara Román»    

Ingérence des États-Unis

MM. Asfura et Nasralla devancent largement la présidente sortante de gauche, Xiomara Castro, du parti Libre, qui arrive en troisième position. Ce parti a réclamé, dimanche, une « annulation totale » des élections, invoquant une « ingérence » des Etats-Unis, et a appelé à des mobilisations et des grèves.

L’administration Trump a assuré, lundi, que le scrutin avait été intègre et qu’il n’y avait « aucune preuve crédible » justifiant son annulation. Le dirigeant américain avait déclaré avant le scrutin un soutien sans équivoque à M. Asfura, qu’il considère comme un « ami de la liberté ».

UN MILITANT BRANDIT UNE PANCARTE SUR LAQUELLE ON PEUT LIRE
« LA GRÂCE DE JUAN ORLANDO HERNANDEZ (JOH) N’EFFACE PAS LA VÉRITÉ,
N’EFFACE PAS LE NARCO-ETAT », LORS D’UNE MANIFESTATION DEVANT
L’AMBASSADE DES ETATS-UNIS, À TEGUCIGALPA, LE 4 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO ORLANDO SIERRA

Il a parallèlement gracié le mentor du candidat conservateur, l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernandez, qui purgeait une peine de quarante-cinq ans de réclusion aux États-Unis pour trafic de drogue. Lundi, le parquet général du Honduras a demandé à Interpol de l’arrêter.

Le CNE a évoqué pour expliquer les suspensions du dépouillement des problèmes techniques au sein de l’entreprise privée chargée de la transmission et de la diffusion des résultats.

Dimanche, M. Nasralla avait accusé « les corrompus » de compromettre le processus de comptage. Marlon Ochoa, membre d’opposition du CNE, avait, lui, jugé qu’en raison de ces irrégularités ces élections étaient « les plus manipulées et les moins crédibles » de l’histoire démocratique du Honduras.

[ -Ñ- Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

« De tí depende que Jeannette Jara sea Presidenta...
El próximo domingo vota por Jeannette Jara Román»    

Samedi, les observateurs électoraux de l’Organisation des États américains avaient demandé « une accélération » du dépouillement, dans ce pays de quelque 10 millions d’habitants.

Le Monde avec AFP


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 

 DANS JACOBIN N° 11

SUR LE MÊME SUJET :