05 décembre, 2021

CHILI. L’EXTRÊME DROITE VEUT ACHEVER LA PRIVATISATION DU CUIVRE

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Le programme de José Antonio Kast prévoit le démantèlement de la Codelco, l’entreprise publique créée par Salvador Allende, qui représente encore 40% de la production de cuivre.

Santiago du Chili. Pierre Cappanera, correspondance.

Les travailleurs du cuivre ont été les premiers à réagir à l’annonce des résultats du premier tour de l’élection présidentielle au Chili, qui a vu le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, arriver en tête avec 26 % des voix. Le président de la FTC (Fédération des travailleurs du cuivre), Patricio Elgueta, n’a pas mâché ses mots. Il a aussitôt appelé à voter Gabriel Boric, le candidat de la gauche antilibérale : « Ou nous nous engageons avec lui ou nous rentrons à la maison comme des lâches et des traîtres. »

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Le cuivre ! On n’en a pas beaucoup parlé durant cette campagne, et pourtant… Ce métal reste la principale richesse du Chili. C’est son trésor : le pays concentre 28 % de la production mondiale ; il est le premier producteur mondial devant le Pérou, la Chine, le Congo et les États-Unis.

Le cuivre représente suivant les années entre 10 et 15 % du PIB et 60 % des exportations. Alors son cours, qui se décide à la Bourse de Londres des matières premières, est crucial pour le Chili. C’est un secteur où la productivité est très forte : le secteur minier représente peu d’emplois (5 à 6 %) au regard de son importance dans l’économie chilienne.

L’explosion du cours du cuivre, une opportunité pour le pays

En moins de deux ans, de mars 2020 à novembre 2021, le prix du cuivre a plus que doublé : il s’est envolé de 4 600 dollars la tonne à presque 10 000 dollars. Et dans la décennie prochaine, son cours devrait se maintenir à un très haut niveau, soutenu par une forte demande internationale : la banque suisse UBS prévoit 12 000 dollars la tonne peut-être dès la fin décembre. Les stocks mondiaux étant au plus bas, il pourrait même y avoir des ruptures de disponibilité. Pour le Chili, c’est le jackpot : davantage d’exportations, à des prix record. Si Gabriel Boric est élu, ce serait une ressource précieuse pour déployer le programme social de la gauche.

Si les travailleurs du cuivre ont été les premiers à se déclarer en état d’alerte contre le candidat d’extrême droite, c’est que José Antonio Kast n’y va pas par quatre chemins : son programme prévoit la privatisation de la Codelco, la grande entreprise nationale du cuivre. Cette entreprise d’État représente environ 40 % de la production chilienne de cuivre (12 % de la production mondiale à elle seule).

Avec le gouvernement d’Unité populaire, le 11 juillet 1971, sous la présidence de Salvador Allende, le cuivre avait été entièrement nationalisé et Codelco avait été créé. Cette revendication était si populaire au Chili que la nationalisation du cuivre avait été votée à l’unanimité des députés. La droite n’avait même pas osé voter contre ou s’abstenir. À la tribune de l’ONU, Salvador Allende justifiait alors en ces termes cette décision stratégique : « La nécessité de mettre au service des énormes besoins du peuple la totalité de nos ressources économiques allait de pair avec la récupération pour le Chili de sa dignité. »

Le Chili allait payer très cher ce choix combattu par Washington et l’expropriation des entreprises nord-américaines. Dès 1970, Nixon et Kissinger avaient décidé d’éliminer « le gouvernement marxiste » de Salvador Allende : organisation du chaos économique et de la pénurie, blocage du pays par les camionneurs… jusqu’au coup d’État du 11 septembre 1973, prélude à dix-sept ans d’une dictature cruelle.

Pinochet reviendra en arrière mais n’ira pas jusqu’à privatiser au profit de multinationales étrangères tout le cuivre chilien. Codelco continuera à exister. C’est cette grande entreprise publique que Kast veut démanteler aujourd’hui. Achever ce que Pinochet n’a pas terminé. Tout un symbole.

Si les militaires, après le coup d’État, n’ont pas tout privatisé, ils se sont servis au passage avec la Ley reservada del cobre, la loi du cuivre. Cette loi spéciale sur le cuivre était une loi secrète jusqu’à ce qu’un journal de gauche la publie en 2016 ! Elle prévoyait que 10 % des ventes de Codelco étaient réservées à l’armée. Cette loi a finalement été modifiée en 2019, sans abolition immédiate de ce privilège militaire, réduit progressivement : c’est seulement en 2031 que Codelco ne financera plus les forces armées.

De sérieuses menaces pour les hommes et l’environnement

Autre réforme : la loi Royalty minero, votée en mai dernier par les députés pour imposer de plus fortes taxes à l’industrie minière. Mais cette loi restera lettre morte tant que les sénateurs ne l’auront pas ratifiée. La droite, qui est à une voix de la majorité dans le nouveau Sénat, espère bien bloquer le processus. Actuellement, le cuivre représente 8 % des rentrées fiscales de l’État chilien. Avec les autres minéraux, en particulier les minéraux rares dont l’exploitation commence seulement au Chili, l’État chilien pourrait percevoir bien plus : les revenus tirés du lithium pourraient dépasser ceux du cuivre d’ici quelques années.

Mais si le cuivre et les autres minéraux sont une source de richesse, ils peuvent aussi devenir une source de dépendance. D’où l’importance pour le Chili d’utiliser une partie de la richesse issue du cuivre pour développer d’autres industries et sortir de la dépendance aux matières premières et diversifier son économie.

D’autant que l’industrie minière pose de sérieux défis écologiques. Elle est d’abord gourmande en eau : 3 % de l’eau potable lui est consacrée. Dans un pays où le changement climatique a installé une sécheresse quasi permanente, 3 %, c’est beaucoup. Et puis l’exploitation des minéraux peut faire peser de sérieuses menaces sur la biodiversité dans certaines zones. C’est tout le problème du scandale des Panama Papers qui éclabousse l’actuel président Sebastian Piñera. Il a donné le feu vert au développement d’un projet minier dans un archipel du Pacifique, au large des côtes chiliennes, qui représente un patrimoine de la biodiversité universelle. Les Chiliens ne sont plus prêts à acquiescer à n’importe quel projet d’extraction minière n’importe où, à n’importe quelle condition, sans prise en compte des risques environnementaux.

Le second tour de l’élection présidentielle aura lieu le 19 décembre. Si Kast était élu, cela menacerait les travaux de la Convention constitutionnelle élue au mois de mai dans la foulée du oui de 80 % des Chiliens à une nouvelle Constitution appelée à remplacer le texte fondamental légué par Augusto Pinochet. Or, cette assemblée a ouvert le débat sur des enjeux fondamentaux : à qui appartiendront le cuivre et les minéraux ? À qui appartiendra l’eau ? Des constituants défendent aussi le rétablissement des conventions collectives interdites au Chili depuis la dictature militaire – dans le secteur minier, les salaires peuvent varier du simple au triple suivant les entreprises, les conditions de travail peuvent être réglementées ou non…

Le cuivre peut être une chance pour le Chili si les Chiliens reprennent la main sur son exploitation. Dans ces conditions, l’existence et le développement de Codelco, la grande entreprise publique, représentent un enjeu majeur de la bataille sociale et écologique.

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