16 octobre, 2023

PRÉSIDENTIELLE EN ÉQUATEUR : L’ULTRALIBÉRAL DANIEL NOBOA EST ÉLU

DANIEL NOBOA, QUI A ÉTUDIÉ DANS LES MEILLEURES UNIVERSITÉS
AMÉRICAINES AVANT D’INTÉGRER L’EMPIRE FAMILIAL,
LA NOBOA CORPORATION, EST DEVENU À 35 ANS,
LE PLUS JEUNE PRÉSIDENT DE L’HISTOIRE DE L’ÉQUATEUR.
PHOTO MARCOS PIN / AFP

Malgré les espoirs soulevés à gauche par la candidate Luisa Gonzalez, arrivée en tête du premier tour avec 34 % des voix, c’est l’homme d’affaires ultralibéral Daniel Noboa qui a été élu dimanche président de l’Équateur./ 

par Julia Hamlaoui

PHOTO MARCOS PIN / AFP

4 min

Avec 52,1 % des voix, l’homme d’affaires ultralibéral Daniel Noboa est devenu dimanche, à 35 ans, le plus jeune président de l’histoire de l’Équateur. « Demain, nous commencerons à travailler pour ce nouvel Équateur (…) pour reconstruire un pays qui a été gravement touché par la violence, la corruption et la haine », a déclaré, dans la foulée du scrutin, le nouveau chef d’État qui mise sur la « militarisation des ports et des frontières « la protection » des voies stratégiques d’exportation et de commerce » ou encore le développement de la « vigilance citoyenne ».

Malgré les violences qui ont marqué la campagne – dont l’assassinat d’un candidat en août dernier – le scrutin, annoncé ces derniers jours comme très serré, s’est déroulé sans incident majeur, avec un taux de participation de plus de 82,33 %.

Le bloc libéral l’emporte face à Luisa Gonzalez

La candidate socialiste Luisa Gonzalez a reconnu dimanche soir sa défaite au second tour de l’élection présidentielle en Équateur, félicitant le « vainqueur », son rival Daniel Noboa. « Que le président élu Daniel Noboa reçoive nos félicitations les plus sincères », a déclaré Luisa Gonzalez, qui s’exprimait au soir du scrutin depuis un grand hôtel de Quito. « En démocratie, nous n’avons jamais appelé à brûler une ville et nous n’avons jamais crié à la fraude », a-t-elle ajouté, remerciant chaleureusement ses partisans ainsi que les électeurs ayant voté pour elle.

La candidate, arrivée en tête au premier tour de la présidentielle fin août avec 34 % des voix (contre 23 % pour Daniel Noboa), avait soulevé de grands espoirs à gauche. « Luisa Gonzalez incarne une période de stabilité pour l’Équateur. Elle profite de l’image positive des années Rafael Correa que les habitants n’ont plus jamais connue. À l’époque, une forme de prospérité, de sécurité sociale et sécuritaire existait, ce que souhaite retrouver une partie des Équatoriens », analysait en amont du second tour, dans nos colonnes, Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris sur l’Amérique latine.

C’est finalement le bloc libéral qui s’est imposé avec le fils du multimillionnaire Alvaro Noboa, cinq fois candidat à la présidentielle en son temps. S’il se dit de « centre gauche », ce néolibéral incarne l’élite politique équatorienne issue du monde de l’entreprise privée et proche de la droite. La passation de pouvoir avec le président conservateur sortant Guillermo Lasso, qui avait choisi d’appeler à des élections anticipées pour éviter sa destitution sur fond d’accusations de corruption, doit avoir lieu autour du 10 décembre. Mais Daniel Noboa se rendra dès mardi à la présidence afin de rencontrer le chef d’État sortant qui l’a « félicité » pour sa victoire. Le nouveau chef de l’État qui ne sera au pouvoir que jusqu’à début 2025 (le terme du mandat de son prédécesseur) aura aussi fort à faire pour obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, particulièrement fragmentée, où il ne dispose que de 13 députés, contre 48 pour le parti corréiste, sur un total de 137 sièges.

Les mots-clés associés à cet article, élections, équateur 


SUR LE MÊME SUJET :

15 octobre, 2023

CATALYSE TOTALITAIRE

  [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

GAZA, 9 OCTOBRE 2023
PHOTO MOHAMMED TALATENE/DPA/ALAMY LIVE NEWS

Catalyse totalitaire / 
Le Monde
Diplo
Il y a une économie générale de la violence.
 Ex nihilo nihil : rien ne sort de rien. Il y a toujours des antécédents. Cette économie, hélas, ne connaît qu’un principe : la réciprocité – négative. Lorsque l’injustice a été portée à son comble, lorsque le groupe a connu le meurtre de masse et, pire peut-être, l’invisibilisation du meurtre de masse, comment pourrait-il ne pas en sortir une haine vengeresse ? Les rationalités stratégiques – faire dérailler la normalisation israélo-arabe, réinstaller le conflit israélo-palestinien sur la scène internationale –, si elles sont réelles, n’en ont pas moins trouvé parmi leurs ressources le carburant de la vengeance meurtrière.

par Frédéric Lordon

« Terrorisme », mot-impasse

FRÉDÉRIC LORDON
 PARIS, NOVEMBRE 2018
PHOTOST ÉPHANE BURLOT

La FI n’a pas commis les erreurs dont on l’accuse. Mais elle en a commis. Une – et de taille. Dans un événement de cette sorte, on ne se rend pas directement à l’analyse sans avoir d’abord dit l’effroi, la stupeur et l’abomination. Le minimum syndical de la compassion ne fait pas l’affaire, et on ne s’en tire pas avec quelques oblats verbaux lâchés pour la forme. Quand bien même ce qui est donné au peuple palestinien ignore jusqu’au minimum syndical, il fallait, en cette occurrence, se tenir à ce devoir – et faire honte aux prescripteurs de la compassion asymétrique.

Ce manquement, réel, a cependant été saisi et déplacé pour se transformer dans le débat public en un point de sommation, d’abjuration même, sur lequel la FI, cette fois, a entièrement raison de ne pas céder : « terrorisme ». « Terrorisme » devrait-il être, comme l’affirme Vincent Lemire, « le point de départ du débat public » ? Non. Il n’en est même pas le point d’arrivée : juste le cul-de-sac. « Terrorisme » est un mot impasse. C’est ce que rappelle Danièle Obono, et elle a raison. Fait pour n’installer que la perspective de l’éradication et barrer toute analyse politique, « terrorisme » est une catégorie hors-politique, une catégorie qui fait sortir de la politique. La preuve par Macron : « unité de la nation » et dérivés, 8 occurrences en 10 minutes de brouet. Suspension des conflits, neutralisation des différends, décret d’unanimité. Logiquement : les manifestations de soutien au peuple palestinien sont des manifestations de soutien au terrorisme, et même des manifestations terroristes, en conséquence de quoi elles sont interdites.

Concéder « terrorisme », c’est annuler que ce qui se passe en Israël-Palestine est politique. Au plus haut point. Même si cette politique prend la forme de la guerre, se poursuivant ainsi par d’autres moyens selon le mot de Clausewitz. Le peuple palestinien est en guerre – on ne lui a pas trop laissé le choix. Une entité s’est formée en son sein pour la conduire – d’où a-t-elle pu venir ? « On a rendu Gaza monstrueux », dit Nadav Lapid. Qui est « on » ?

Sans avoir besoin de « terrorisme », « guerre » et « crimes de guerre » sont hélas très suffisants à dire les combles de l’horreur. Très suffisants aussi à dire les massacres abominables de civils. Si dans la guerre, qui est par principe tuerie, on a forgé sans pléonasme la catégorie de « crimes de guerre », c’est bien pour désigner des actes qui font passer à une chose atroce en soi d’autres paliers d’atrocité. C’est le moment de toute façon où il faut faire revenir l’économie générale de la violence : des crimes qui entraînent des crimes – des crimes qui ont précédé des crimes. L’acharnement à faire dire « terrorisme » ne satisfait que des besoins passionnels – et aucune exigence intellectuelle.

En réalité, « terrorisme » et « crimes de guerre » sont deux catégories qui ne cessent de passer l’une dans l’autre, et ne dessinent aucune antinomie stable. Hiroshima est, à la lettre, conforme à la définition ONU du terrorisme : tuer des civils qui ne sont pas directement parties à des hostilités pour intimider une population ou contraindre un gouvernement à accomplir un certain acte. A-t-on entendu parler de terrorisme pour la bombe d’Hiroshima ? Et pour Dresde ? – comme Hiroshima : terroriser une population en vue d’obtenir la capitulation de son gouvernement.

Mais pour ceux qui, dans la situation présente, en ont fait un point d’abjuration, « terrorisme » a une irremplaçable vertu : donner une violence pour dépourvue de sens. Et de causes. Violence pure, venue de nulle part, qui n’appelle rigoureusement aucune autre action que l’extirpation, éventuellement dans la forme relevée de la croisade : le choc des civilisations, l’axe du Bien, à laquelle il n’y a aucune question à poser. Il est vrai qu’ici nous naviguons en eaux vallsiennes où comprendre est contradictoire avec s’émouvoir, et vient nécessairement en diminution du sentiment d’horreur, donc en supplément de complaisance. L’empire de la bêtise, comme une marée noire, n’en finit plus de s’étendre.

La passion de ne pas comprendre

Surtout donc : ne pas comprendre. Ce qui demande un effort d’ailleurs, car l’évidence est massive et, avoir les yeux ouverts suffit – pour comprendre. Un peuple entier est martyrisé par une occupation, ça fait bientôt 80 ans que ça dure. On les enferme, on les parque à les rendre fous, on les affame, on les tue, et il n’est plus une voix officielle pour en dire un mot. 200 morts depuis dix mois : pas un mot – entendre : qui se comparerait, même de loin, aux mots donnés aux Israéliens. Des témoignages vidéos à profusion des crimes israéliens encore frais : pas un mot. Des marches palestiniennes pacifiques à la frontière, 2018, 200 morts : pas un mot. Des snipers font des cartons sur les rotules, 42 en une après-midi, pas mal : mais pas un mot – si : « l’armée la plus morale du monde ». D’anciens militaires de l’armée la plus morale du monde expriment le dégoût, l’inhumanité de ce qu’on leur a fait faire aux Palestiniens : pas un mot. À chacune des abominations du Hamas ce week-end, on en opposerait tant et plus commises par les militaires ou les colons – à peine quelques rides à la surface de l’eau. Les tragédies israéliennes sont incarnées en témoignages poignants, les tragédies palestiniennes sont agglomérées en statistiques. En parlant de statistique : on voudrait connaître la proportion des hommes du Hamas passés à l’attaque ce week-end qui ont tenu dans leurs mains les cadavres de leurs proches, des corps de bébés désarticulés, pour qui la vie n’a plus aucun sens – sinon la vengeance. Non pas « terrorisme » : le métal en fusion de la vengeance coulé dans la lutte armée. L’éternel moteur de la guerre. Et de ses atrocités.

En tout cas voilà le sentiment d’injustice qui soude le groupe. Une vie qui ne vaut pas une autre vie : il n’y a pas de plus haute injustice. Il faut être épais pour ne pas parvenir à se représenter ça – à la limite, même pas par humaine compréhension : par simple prévoyance stratégique. Qu’un martyre collectif soit ainsi renvoyé à l’inexistence, que les vies arabes se voient dénier toute valeur, et que ceci puisse rester indéfiniment sans suite, c’était une illusion de colonisateur.

Bloc bourgeois et « importation »

Maintenant le fait le plus frappant : tout l’Occident officiel communie dans cette illusion. En France, à un degré étonnant. On s’y inquiète beaucoup des risques d’« importation du conflit ». Sans voir que le conflit est déjà massivement importé. Bien sûr, « importation du conflit » est un mot à peine codé pour dire indifféremment « Arabes », « immigrés », « banlieues ». Mais le canal d’importation réel n’est pas du tout celui-là, il est sous nos yeux pourtant, large comme Panama, bouillonnant comme une conduite forcée : le canal d’importation-du-conflit, c’est le bloc bourgeois (Amable et Palombarini ©). Tout son appareil, personnel politique, éditocratie en formation serrée, médias en « édition spéciale », s’est instantanément déclenché pour importer. Pourquoi le point de fixation sur le terrorisme ? Pour la FI bien sûr – nous y revoilà. Cette fois-ci cependant avec un nouveau point de vue : le point de vue de l’importation intéressée. Le bloc bourgeois quand il fait bloc derrière Israël à l’extérieur saisit surtout l’occasion de faire bloc contre ses ennemis à l’intérieur.

Il faudrait ici une analyse de la solidarité réflexe du bloc bourgeois avec « Israël » (entité indifférenciée : population, Etat, gouvernement) et des affinités par lesquelles elle passe. Des affinités de bourgeois : le même goût de la démocratie frelatée (bourgeoise), la même position structurale de dominant (dominant national, dominant régional), les mêmes représentations médiatiques avantageuses, ici celles d’Israël comme une société bourgeoise (start-ups et fun à Tel Aviv). Tout porte le bloc bourgeois à se reconnaître spontanément dans l’entité « Israël », partant à en épouser la cause.

Et le bloc bourgeois français est plus israélien que les Israéliens : il refuse qu’on dise « apartheid » alors que des officiels israéliens le disent, il refuse de dire « Etat raciste » alors qu’une partie de la gauche israélienne le dit, et qu’elle dit même parfois bien davantage, il refuse de dire la responsabilité écrasante du gouvernement israélien alors qu’Haaretz le dit, il refuse de dire la politique continûment mortifère des gouvernements israéliens alors qu’une kyrielle d’officiers supérieurs israéliens le disent, il refuse de dire « crimes de guerre » pour le Hamas alors que l’ONU et le droit international le disent. Gideon Levy : « Israël ne peut pas emprisonner deux millions de Palestiniens sans en payer le prix cruel »Daniel Levy, ancien diplomate israélien à une journaliste de la BBC qui lui dit que les Israéliens sur le point d’annihiler Gaza « se défendent » : « Vous pouvez vraiment dire une chose pareille sans ciller ? Ce genre de mensonges ? » Le bloc bourgeois : « Israël ne fait que se défendre ». Il dit « Terreur » quand les Russes coupent toute ressource à l’Ukraine, il ne dit rien quand Israël coupe toute ressource à Gaza. Le bloc bourgeois vit un flash d’identification que rien ne peut désarmer.

Il le vit d’autant plus intensément que la lutte contre les ennemis du frère bourgeois au dehors et la lutte contre les adversaires du bloc bourgeois au-dedans se potentialisent l’une l’autre. C’est comme une gigantesque résonance inconsciente, qui prend toute son ampleur dans une situation de crise organique où le bloc bourgeois contesté est devenu prêt à tout pour se maintenir.

Le bloc regarde autour de lui, il ne se voit plus qu’un seul ennemi significatif : la FI. PS, EELV, PC, il a tout neutralisé, plus aucune inquiétude de ce côté-là, ces gens ne représentent aucun danger – quand ils ne sont pas de précieux auxiliaires. La FI, non. Une occasion se présente pour l’anéantir : ne pas hésiter une seule seconde. Comme avec Corbyn, comme avec Sanders, les affabulations d’antisémitisme, connaissaient déjà leur régime de croisière, mais une opportunité pareille est inespérée. Providentiel loupé inaugural de la FI : tout va pouvoir s’engouffrer dans cette brèche : le mensonge ouvert, la défiguration éhontée des propos, les sondages bidons sur des déclarations ou des absences de déclarations fabriquées, les accusations délirantes. La BBC s’abstient de dire « terroriste » mais la FI doit le dire. Des universitaires incontestables produisent de l’analyse sur les plateaux, mais la même analyse fournie par la FI est un scandale. La FI a une position somme toute fort proche de l’ONU, mais elle est antisémite. « Que cherche Jean-Luc Mélenchon ? A cautionner le terrorisme islamiste ? » s’interroge avec nuance La Nuance.

Cristallisation

La violence du spasme que connait la vie politique française n’a pas d’autre cause. L’événement a œuvré comme un puissant réactif, révélant toutes les tendances actuelles du régime, et les portant à un point que même les émeutes de juillet ne leur avaient pas fait atteindre. L’effet de catalyse est surpuissant. Crise après crise, la dynamique pré-fasciste ne cesse de prendre consistance et de s’approfondir. Le terme en a été donné par Meyer Habib député français d’extrême-droite israélienne : « Le RN est entré dans le camp républicain ».

Les moments de vérité recèlent toujours quelque avantage : nous savons désormais en quoi consiste le camp républicain. C’est le camp qui interdit le dissensus, qui interdit l’expression publique, qui interdit les manifestations, qui impose l’unanimité ou le silence, et qui fait menacer par ses nervis policiers tous ceux et toutes celles qui seraient tentés de continuer à faire de la politique autour de la question israélo-palestinienne. C’est le camp qui fait faire des signalements par des institutions universitaires à l’encontre de communiqués de syndicats étudiants, qui envisage tranquillement de poursuivre des organisations comme le NPA ou Révolution permanente, qui doit sans doute déjà penser secrètement à des dissolutions.

C’est bien davantage qu’un spasme en fait. Par définition, un spasme finit par relaxer. Ici, ça cristallise : une phase précipite. Et pas n’importe laquelle : catalyse totalitaire. « Totalitaire » est la catégorie qui s’impose pour toute entreprise politique de production d’une unanimité sous contrainte. L’intimidation, le forçage à l’alignement, la désignation à la vindicte, la déformation systématique, la réduction au monstrueux de toute opinion divergente en sont les opérations de premier rang. Viennent ensuite l’interdiction et la pénalisation. Témoigner du soutien au peuple palestinien est devenu un délit. Arborer un drapeau palestinien est passible de 135€ d’amende – on cherche en vain une base légale présentable. « Free Palestine » est un graffiti antisémite – dixit CNews, devenu arbitre des élégances en cette matière, signes de temps renversés où d’actuelles collusions avec des antisémites distribuent les accusations d’antisémitisme, et d’anciennes collusions avec le nazisme celles de nazisme. Sous l’approbation silencieuse du reste du champ politique et médiatique. Dans les couloirs de toute la galaxie Bolloré, on ne doit plus en finir de se tenir les côtes de rire, pendant qu’à LREM, à France Inter et sur tous les C Trucmuche de France 5, on prend la chose au tout premier degré. Le camp républicain, c’est le camp qui suspend la politique, les libertés et les droits fondamentaux, le camp soudé dans le racisme anti-Arabe et dans le mépris des vies non-blanches.

Le monde arabe, et pas seulement lui, observe tout cela, et tout cela se grave dans la mémoire de ses peuples. Quand la némésis reviendra, car elle reviendra, les dirigeants occidentaux, interloqués et bras ballants, de nouveau ne comprendront rien. Stupid white men.

SUR LE MÊME SUJET :

 DU MÊME AUTEUR :

14 octobre, 2023

UKRAINE, LE BÉTON MÉDIATIQUE SE FISSURE

   [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

DOMINIQUE FIGARELLA. – « IL FAUT TOURNER 7 FOIS
LES DISCOURS DANS SON ORGANISME », 2018
© ADAGP, PARIS, 2023 - GALERIE ANNE BARRAULT, PARIS

Ukraine, le béton médiatique se fissure/ Google aurait, selon le New York Times, mis au point un robot capable de rédiger des articles de presse. Le traitement médiatique de la guerre en Ukraine suggère pourtant que les éditorialistes disposent d’une avance difficilement rattrapable en matière d’écriture automatique. En France, par exemple, une triade jusqu’au-boutiste formée par Le Monde, Le Figaro et Libération donne le ton et aligne, parfois au mot près, les mêmes mots d’ordre : « Céder face à Poutine signerait une défaite stratégique catastrophique pour l’Occident. (…) Les alliés de Kiev devront accélérer le rythme et la qualité des livraisons d’armes », proclame Le Figaro (10 août 2023). « Oui, cette guerre risque d’être longue. Le seul moyen de l’abréger est d’intensifier l’assistance militaire à l’Ukraine », confirme l’éditorialiste du Monde (18 août 2023). D’autant, insiste Serge July dans Libération (14 août 2023), qu’« il s’agit d’une guerre au cœur de l’Europe contre les régimes autoritaires, antidémocratiques qui privilégient la force et la tyrannie ». France Inter, LCI, BFM TV et la plupart des autres médias exécutent la même partition.

par Serge Halimi & Pierre Rimbert 

Écouter cet article 

LE MONDE DIPLOMATIQUE - AUDIO 
par Serge Halimi et Pierre Rimbert • Lu par Blaise Pettebone 
« UKRAINE, LE BÉTON MÉDIATIQUE SE FISSURE »

Déterminés à en découdre — mais à bonne distance des combats —, les maréchaux de l’information mobilisent leurs experts pour appuyer leurs analyses. Ce sont les mêmes qui patrouillent d’une antenne à l’autre : Thomas Gomart, François Heisbourg, Bruno Tertrais, Michel Duclos, etc. Mais Pierre Servent leur vole souvent la vedette. « Éditorialiste politique de TF1-LCI », « conseiller défense du Parisien  », il mériterait aussi de disposer d’un lit de camp dans les studios de France Inter tant il y est invité. Son approche scientifique évoque parfois Tintin au pays des Soviets. Il a accusé à plusieurs reprises les Russes d’avoir saboté leur propre pipeline Nord Stream 2, mais en précisant : « J’avoue que je n’ai pas de preuves pour ça » (LCI, 30 octobre 2022). Aucun risque cependant qu’on le juge « complotiste » ; l’étiquette est réservée aux critiques du discours dominant.

► À lire aussi :     LE CIRQUE ZELENSKY, BIENTÔT PROCHE DE CHEZ VOUS !

Volodymyr Zelensky dans la série
« Serviteur du peuple »

La farandole pluraliste serait incomplète sans Isabelle Lasserre, journaliste du Figaro, néoconservatrice elle aussi très appréciée de France Inter et de LCI. Sans M. Raphaël Glucksmann, surtout, député européen socialiste dont le dernier ouvrage, La Grande Confrontation (entre la Russie et les démocraties libérales), a été salué par l’ensemble de la presse, y compris bien sûr par la triade Le Figaro - Le Monde - Libération. « Ne cédons pas à la tentation de la capitulation », haranguait-il également dans L’Express (24 août 2023). La couverture de l’hebdomadaire, réalisé « en partenariat avec LCI », ordonnait alors : « Tenir ! ». Le 16 février précédent, un autre numéro spécial de L’Express, titré « L’Ukraine doit vaincre », avait été conçu « en partenariat avec France Info ».

« L'UKRAINE DOIT VAINCRE»,
 NUMÉRO SPÉCIAL EN KIOSQUES
LE 16 FÉVRIER 2023.
(L'EXPRESS)

Mais comment « tenir », à plus forte raison « vaincre », quand les grands journaux américains, voire le président Volodymyr Zelensky lui-même, concèdent le piétinement de la contre-offensive ukrainienne et l’impuissance des sanctions occidentales à détruire l’économie et l’armée russes ? Un lectorat préparé depuis l’été 2022 aux succès militaires foudroyants de Kiev pourrait se trouver désorienté. Pour le tranquilliser, plusieurs solutions existent.

Premier tour de passe-passe, toute mauvaise nouvelle factuelle s’accompagne de la promesse d’une amélioration à venir. Le 2 août dernier, le Wall Street Journal admet sombrement que « l’incapacité de l’Occident à briser l’économie russe se double d’un échec sur le champ de bataille en dépit d’une série de livraisons d’armes létales à Kiev et d’un appui économique à l’Ukraine ». Le Fonds monétaire international (FMI) venait de relever ses prévisions de croissance pour la Russie à + 1,5 % en 2023, bien loin des — 50 % promis par la Maison Blanche au printemps 2022. Toutefois, grâce à une experte, l’article peut conclure sur une note rassurante : « L’économie russe n’est pas soutenable à long terme. Cela rappelle l’ère soviétique et nous savons comment ça s’est terminé. » Soixante-douze heures auparavant, le New York Times convoquait la même économiste : « Un jour, cela pourrait s’effondrer comme un château de cartes » (31 juillet 2023).

En attendant ce nirvana, il suffit de réclamer un nouveau « train de sanctions » ainsi qu’une accélération des livraisons d’armes. Et d’associer les sceptiques à des agents de l’ennemi. Il y a un an, sur France Inter, Pierre Haski pouvait encore s’enferrer dans le déni : « Les amis de Moscou tentent de lancer un débat sur l’efficacité des sanctions contre la Russie » (6 septembre 2022). Mais, depuis le mois d’août, les grands quotidiens français doivent concéder l’enlisement de la contre-offensive, l’ampleur des pertes ukrainiennes, l’effritement du soutien occidental, le rétrécissement des perspectives militaires, puisque… la presse américaine les détaille désormais quotidiennement.

Le récit médiatique d’une résistance enthousiaste, astucieuse, promise au succès, devient plus délicat. Quelques jours après l’invasion russe, la journaliste de France 2 Maryse Burgot insistait dans le journal télévisé sur le cas de « ce père de famille [qui] nous propose d’entendre ses filles chanter l’hymne ukrainien » (27 février 2022). Le 19 septembre dernier, elle consacrait un sujet de près de cinq minutes aux milliers d’Ukrainiens « qui veulent échapper au front » en tentant de franchir illégalement la frontière de leur pays pour se rendre en Roumanie, et à la difficulté pour Kiev de mobiliser des troupes fraîches — un angle jusque-là réservé aux déserteurs russes. L’annonce par le président ukrainien d’éclatantes victoires à venir suffira-t-elle à remettre les pendules à l’heure ?

Deuxième méthode pour surmonter les déconvenues : maximiser l’enjeu en martelant que cette guerre est la nôtre. La ritournelle des « Ukrainiens qui se battent pour nos valeurs » souffre cependant d’une équivoque : lesquelles ? Celles du libéralisme libertaire, cher aux Verts allemands, ou celles du conservatisme autoritaire des dirigeants polonais ? Journaliste au Figaro et thuriféraire de la campagne de M. Éric Zemmour en 2022, Laure Mandeville a répondu à sa manière. Peu après les émeutes dans les banlieues de l’été dernier, elle assimile les jeunes Français en révolte, présentés comme des étrangers, aux envahisseurs russes : « Ces deux défis existentiels s’entrelacent étroitement. Car dans les deux cas, l’Europe est confrontée à de nouveaux barbares qui ont la haine de notre civilisation et qui sont prêts à piétiner tous les principes pour prendre le dessus » (Le Figaro, 7 juillet 2023). Mandeville admet que ce rapprochement insolite entre deux ennemis n’ayant pas grand-chose en commun lui a été soufflé par le diplomate ukrainien Olexander Scherba. Nul doute que, lorsque ce dernier rencontre des journalistes socialistes ou écologistes, il préfère mettre en avant le « rêve européen » et l’homophobie des dirigeants russes.

CAPTURE D'ÉCRAN ACRIMED

Troisième astuce : quand le silence sur une méprise médiatique devient trop pesant, la presse française rectifie en catimini et au conditionnel ses fake news annoncées en gros titres et à l’indicatif. Le 6 septembre, les rédactions imputent l’explosion d’un missile sur le marché de Kostiantynivka en Ukraine (quinze morts) à « une frappe russe (1)  », conformément à l’explication aussitôt fournie par le président Zelensky. Mais, cette fois, le New York Times (18 septembre) s’emploie à vérifier l’information. Son enquête « suggère fortement que la frappe catastrophique provient d’un missile de défense aérienne ukrainien errant ». Sans enthousiasme, France Culture, qui dénonçait douze jours plus tôt « une attaque russe », concède qu’« il pourrait s’agir en fait d’une erreur de l’armée ukrainienne » (19 septembre).

À mesure qu’elles tissent la toile de fond médiatique du conflit, toutes ces ficelles font apparaître un angle mort de plus en plus flagrant : l’analyse du traitement journalistique lui-même. Auparavant, quelques semaines suffisaient aux dirigeants éditoriaux pour « décrypter » leur propre travail. Le modèle était rodé. Animés d’une lucidité exclusivement rétrospective, ils déploraient les « dérapages » de l’information repérés lors des conflits précédents pour se déclarer par contraste très satisfaits de leur couverture de celui en cours. En 1999, alors que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) bombarde la Serbie pour favoriser l’indépendance du Kosovo, la presse relaie les affirmations souvent manipulatrices du porte-parole de l’Alliance atlantique. Simultanément, les chefferies éditoriales s’autocongratulent : « Aujourd’hui on sait prendre du recul. Par rapport au porte-parole de l’OTAN, on relativise. On met tout en doute, puisqu’on ne peut rien prouver » (LCI) ; « Échaudés par la guerre du Golfe, les médias français peuvent être cités en exemple, qui font — pour les deux camps — la traque à la désinformation » (Le Journal du dimanche) ; « Les journalistes font bien attention à ne pas faire de “propagande” pour un camp ou pour l’autre » (Charlie Hebdo) ; « Le Kosovo est un bon exemple de la capacité des journalistes à tirer les leçons de l’expérience » (Télérama), etc. Six mois après la fin du conflit, Le Monde admettra pourtant que « pour défendre leur opération, les dirigeants occidentaux ont avancé des chiffres approximatifs de victimes, des contre-vérités et des énormités ». Des « énormités », le quotidien du soir en avait relayé quelques-unes. Dont un monumental bobard de guerre, le « plan Potkova », pseudo-projet serbe de nettoyage ethnique du Kosovo (2).

UNE THE ECONOMIST,
DU 16 SEPTEMBRE 2023

Avec le conflit ukrainien, qui dure pourtant depuis plus de dix-huit mois, la question du traitement médiatique n’est même plus posée — sauf pour enfoncer les portes ouvertes de la propagande russe. En 1999, le correspondant de France Inter auprès de l’OTAN à Bruxelles avouait avec candeur : « Je pense ne jamais avoir été manipulé, ou alors je l’étais tellement bien que je ne m’en étais pas rendu compte. » Cette fois, des militants affichés de la cause ukrainienne, comme Léa Salamé dans les médias publics ou Darius Rochebin sur LCI, ont pour dessein premier non pas d’informer, mais de mobiliser leur audience au service de Kiev. De son côté, le président Zelensky ne cache pas qu’il cherche à « convaincre » les gouvernements occidentaux d’accroître l’aide à son pays « en faisant pression sur eux via les médias » (The Economist, 16 septembre). Cette guerre-là au moins, il l’a déjà gagnée.


Serge Halimi & Pierre Rimbert


(1) Cf. Mathias Reymond, « Guerre en Ukraine : un missile et deux journalismes », Acrimed, 20 septembre 2023.

(2) Cf. Serge Halimi, Dominique Vidal, Henri Maler et Mathias Reymond, L’Opinion, ça se travaille…, Agone, Marseille, 2014 (1re éd. : 2000).


SUR LE MÊME SUJET :

09 octobre, 2023

GAZA-PALESTINE. LE DROIT DE RÉSISTER À L’OPPRESSION

 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

DES PALESTINIENS CÉLÈBRENT LA PRISE D’UN CHAR ISRAÉLIEN,
PRÈS DE KHAN YOUNÈS, APRÈS AVOIR FRANCHI
LA CLÔTURE DE SÉPARATION ENTRE ISRAËL
ET LA BANDE DE GAZA, LE 7 OCTOBRE 2023
PHOTO SAID KHATIB/AFP

LOGO
ORIENT XXI
C’était aussi au mois d’octobre, il y a juste cinquante ans, en 1973. Les armées égyptienne et syrienne franchissaient les lignes de cessez-le-feu et infligeaient de lourdes pertes à l’armée israélienne. Quelle terrible commotion à Tel-Aviv ! Alors que ses services de renseignement disposaient d’informations sur une attaque imminente, la direction politique resta drapée dans sa morgue : les Arabes, défaits en 1967, étaient incapables de se battre ; l’occupation des territoires arabes pouvait se poursuivre impunément et indéfiniment.

par Alain Gresh

« TENTER DE REMETTRE LES PIEDS CHEZ SOI, EST-CE UNE AGRESSION ? »

Nombre de commentateurs en Europe et aux États-Unis dénoncèrent alors une « agression » égypto-syrienne injustifiable, immorale, non provoquée — un terme que les dirigeants israéliens affectionnent, car il permet d’occulter la racine des conflits : l’occupation. Michel Jobert, à l’époque ministre des affaires étrangères de la France, fit preuve d’une lucidité qui honorait son pays : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression ?1 » Il est vrai qu’à l’époque la voix de Paris planait à mille lieues au-dessus du concert occidental et proclamait que la reconnaissance des droits nationaux des Palestiniens et l’évacuation des territoires arabes occupés en 1967 étaient les clefs de la paix.

► À lire aussi :      DE LA COLONISATION À L’APARTHEID

LE RÉVEIL DE CERBÈRE

Si vouloir en finir en 1973 avec l’occupation du Sinaï égyptien et du Golan syrien était légitime, cinquante ans plus tard la volonté des Palestiniens de s’affranchir de l’occupation israélienne est-elle illégitime ? Tel-Aviv, comme en octobre 1973, a été pris de court par l’action palestinienne et a subi une défaite militaire d’une ampleur exceptionnelle. Cette fois aussi, la morgue de l’occupant, le mépris pour les Palestiniens, la conviction de ce gouvernement suprémaciste juif persuadé que Dieu est à ses côtés ont contribué à son aveuglement.

L’attaque déclenchée par le commandement militaire conjoint de la plupart des organisations palestiniennes, sous la direction des Brigades Ezzedine Al-Qassam (bras armé du Hamas), n’a pas seulement surpris par le moment choisi, mais aussi par son ampleur, son organisation, et les capacités militaires déployées qui ont permis, entre autres, de submerger des bases militaires israéliennes. Elle a uni tous les Palestiniens et suscité une large adhésion dans un monde arabe dont les dirigeants cherchent pourtant à pactiser avec Israël en sacrifiant la Palestine. Même Mahmoud Abbas, président d’une Autorité palestinienne démonétisée, dont la principale raison d’être est la coopération sécuritaire avec l’armée israélienne, s’est senti obligé de déclarer que son peuple « avait le droit de se défendre contre la terreur des colons et des troupes d’occupation » et que « nous devons protéger notre peuple ».

► À lire aussi :      ISRAËL, LE COUP D’ÉTAT IDENTITAIRE

TOUS TERRORISTES !

À chaque fois que les Palestiniens se révoltent, l’Occident — si prompt à glorifier la résistance des Ukrainiens — invoque le terrorisme. Ainsi, le président Emmanuel Macron a condamné « fermement les attaques terroristes qui frappent actuellement Israël », sans un mot sur la poursuite de l’occupation qui est le ressort de la violence. La résilience tenace, farouche, entêtée des Palestiniens étonne toujours les occupants et semble choquer bon nombre d’Occidentaux. Comme lors de la première Intifada de 1987 ou de la seconde Intifada en 2000, lors des actions armées en Cisjordanie ou des mobilisations en faveur de Jérusalem, lors des affrontements autour de Gaza, assiégée depuis 2007 et qui a subi six guerres en 17 ans (400 morts en 2006, 1 300 en 2008-2009, 160 en 2012, 2 100 en 2014, près de 300 en 2021 et plusieurs dizaines au printemps 2023), les responsables israéliens dénoncent la « barbarie » de leurs adversaires, le fait qu’ils ne font pas grand cas de la vie humaine, en un mot leur « terrorisme ».

L’accusation permet de se parer dans les habits du droit et de la bonne conscience, en occultant le système d’apartheid d’une brutalité inouïe qui opprime quotidiennement les Palestiniens.

On rappellera, une fois de plus, que nombre d’organisations terroristes, clouées au pilori au cours de l’histoire, sont passées du statut de paria à celui d’interlocuteur légitime. L’Armée républicaine irlandaise (IRA), le Front de libération nationale algérien, le Congrès national africain (ANC) et bien d’autres ont été tour à tour qualifiées de « terroristes », un mot qui visait à dépolitiser leur combat, à le présenter comme un affrontement entre le Bien et le Mal. Finalement, il a fallu négocier avec elles. Le général de Gaulle avait eu ces mots prémonitoires après l’agression israélienne de juin 1967 :

« Maintenant Israël organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’il qualifie de terrorisme…»

IL NE S’AGIT PAS D’UNE ATTAQUE « NON PROVOQUÉE »

Comme le remarque le journaliste israélien Haggai Matar :

Contrairement à ce qu’affirment de nombreux Israéliens (…), il ne s’agit pas d’une attaque “unilatérale” ou “non provoquée”. L’effroi que ressentent les Israéliens en ce moment, y compris moi, n’est qu’une infime partie de ce que les Palestiniens ressentent quotidiennement sous le régime militaire qui sévit depuis des décennies en Cisjordanie, ainsi que sous le siège et les assauts répétés contre Gaza. Les réponses que nous entendons de la part de nombreux Israéliens — qui appellent à “raser Gaza”, qui disent que “ce sont des sauvages, pas des gens avec qui on peut négocier”, “ils assassinent des familles entières” ; “il n’y a pas de place pour parler avec ces gens” — sont exactement celles que j’ai entendues d’innombrables fois dans la bouche des Palestiniens à propos des Israéliens 4.

On peut à juste titre déplorer, comme dans toute guerre, la mort de civils, mais y aurait-il de « bons civils » pour lesquels il faudrait verser des larmes et de « mauvais civils » comme les Palestiniens qui sont tués quotidiennement en Cisjordanie et dont la mort suscite si peu d’indignation ?

On compte déjà 700 morts israéliens (et plus de 400 côté palestinien), soit plus que durant la guerre de 1967 contre l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. La donne politique et géopolitique régionale en sera bouleversée et d’une manière qu’il est difficile d’évaluer à ce stade. Mais ce que les événements actuels accréditent, une fois de plus, c’est que l’occupation déchaîne toujours une résistance dont les seuls responsables sont les occupants. Comme le proclame l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, la résistance à l’oppression est un droit fondamental, un droit que les Palestiniens peuvent justement revendiquer.

Notes :

  1. Cité dans Alain Gresh, Hélène Aldeguer, Un Chant d’amour. Israël-Palestine, une histoire française, Éditions Orient XXI-Libertalia, 2023.
  2. Agence WAFA, 7 octobre 2023.
  3. Un Chant d’amour, op.cit.
  4. « Gaza’s shock attack has terrified Israelis. It should also unveil the context », +972 Magazine, 7 octobre 2023.

05 octobre, 2023

DOCUMENTS DÉCLASSIFIÉS : RÉVÉLATIONS SUR LE COUP D’ÉTAT AU CHILI CONTRE ALLENDE

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
 

 INFOGRAPHIE AFP

Histoire / 4.octobre.2023 // Les Crises / Documents déclassifiés : révélations sur le coup d’État au Chili contre Allende /  Chili, Salvador Allende, USA / Des responsables américains : « Notre politique à l’égard d’Allende a très bien fonctionné ». Kissinger a plaisanté sur le fait que « le président s’inquiète que nous voulions envoyer quelqu’un aux funérailles d’Allende. J’ai répondu que je ne pensais pas que cette option soit envisagée. ». Le rôle documenté des États-Unis dans les mois, jours et heures précédant le renversement d’Allende. / Chili, Salvador Allende, USA

Source : National Security Archive, Peter Kornbluh

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

DOCUMENT DÉCLASSIFIÉ

Le 8 septembre 2023, Washington. – « À l’époque d’Eisenhower, nous serions des héros », a déclaré Henry Kissinger au président Richard Nixon quelques jours après le renversement de Salvador Allende au Chili, déplorant que la presse ne leur reconnaisse pas le mérite de cet exploit de la Guerre froide. Cinquante ans plus tard, alors que les Chiliens et le monde entier commémorent l’anniversaire du coup d’État militaire soutenu par les États-Unis qui a porté le général Augusto Pinochet au pouvoir, le débat sur l’ampleur de la contribution des États-Unis à ce coup d’État se poursuit. Le 6 septembre, la principale chaîne de télévision chilienne, Chilevision, a diffusé un important documentaire intitulé « Opération Chili : Top Secret », qui présente des dizaines de documents américains déclassifiés obtenus par le projet de documentation sur le Chili des Archives nationales de sécurité, y compris des documents récemment obtenus et publiés dans la nouvelle édition chilienne du livre de l’analyste des Archives Peter Kornbluh, « Pinochet Desclasificado » [Pinochet déclassifié, NdT].

À la veille du 50ème anniversaire, les Archives publient une section extraite du livre de Kornbluh – le dossier Pinochet – sur le « compte à rebours vers le coup d’État ». L’essai relate les actions du gouvernement américain, les débats internes et les délibérations politiques alors que les conditions du coup d’État évoluaient entre mars et septembre 1973. « Il s’agit d’une histoire complexe, compliquée et extraordinairement révélatrice, a déclaré Kornbluh, qui comporte de nombreuses leçons quant aux abus secrets du pouvoir américain et sur le danger que représente la dictature par rapport à la démocratie pour la communauté mondiale d’aujourd’hui. »

DOCUMENT DÉCLASSIFIÉ

Compte à rebours vers le coup d’État

Le 12 septembre 1973, au lendemain de la prise de pouvoir violente par l’armée chilienne, des fonctionnaires du département d’État [des Etats-Unis, NdT] se sont réunis pour discuter des directives de presse à l’intention d’Henry Kissinger sur « le degré d’anticipation dont nous disposions sur le coup d’État ». Le secrétaire adjoint aux Affaires interaméricaines, Jack Kubisch, a noté qu’un responsable militaire chilien avait déclaré à l’ambassade que les comploteurs avaient caché à leurs partisans américains la date exacte à laquelle ils agiraient contre Allende. Mais Kubisch a déclaré qu’il « doutait que le Dr Kissinger utilise cette information, car elle révélerait nos contacts étroits avec les dirigeants du coup d’État. »

Dans les mois qui ont précédé le coup d’État, la CIA et le Pentagone ont eu de nombreux contacts avec les comploteurs chiliens par l’intermédiaire de divers moyens et agents, et ils ont eu connaissance au moins trois jours à l’avance d’une date concrète de la prise de pouvoir par les militaires. Leurs communications provenaient d’opérations secrètes visant les militaires après les élections législatives de mars 1973 au Chili. Le triste résultat des élections a convaincu de nombreux responsables de la CIA que les opérations politiques et de propagande n’avaient pas atteint leurs objectifs et que l’armée chilienne, comme le suggéraient les documents de l’Agence, était la solution finale au problème posé par l’alliance de l’Unité populaire d’Allende.

Jusqu’au printemps 1973, les opérations politiques et la propagande générées par El Mercurio et d’autres médias financés par la CIA se sont concentrées sur une campagne politique majeure de l’opposition visant à remporter de manière décisive les élections législatives du 4 mars, au cours desquelles tous les représentants chiliens et la moitié des sénateurs chiliens devaient être réélus. L’objectif maximal de la CIA était d’obtenir une majorité des deux tiers pour l’opposition afin de pouvoir destituer Allende. Son objectif minimal était d’empêcher l’Unité populaire d’obtenir une majorité claire de l’électorat. Sur les 3,6 millions de suffrages exprimés, l’opposition a obtenu 54,7 %. Les candidats de l’Unité populaire ont recueilli 43,4 %, ce qui leur a permis d’obtenir deux sièges au Sénat et six au Congrès. « Les actions effectuée par la CIA lors des élections de 1973 ont contribué à ralentir l’arrivée du Socialisme au Chili », proclamait un « Briefing sur les élections au Chili » rédigé au siège de Langley.

La réalité était tout autre, comme l’ont compris le siège de la CIA et son poste de Santiago. Lors du premier test national de sa popularité depuis l’arrivée au pouvoir d’Allende, son gouvernement de l’Unité populaire avait en fait augmenté sa force électorale, malgré l’action politique concertée de la CIA, une campagne massive et secrète de propagande anti-Allende et un programme de déstabilisation socio-économique dirigé par les États-Unis. « Le programme de l’UP séduit toujours une partie importante de l’électorat chilien », déplore la station locale de la CIA dans un communiqué. La CIA devait alors réévaluer l’ensemble de sa stratégie clandestine au Chili. Le 6 mars, le quartier général câblait : « Les options futures sont en train d’être examinées à la lumière des résultats décevants des élections, qui permettront à Allende et à l’UP de faire avancer leur programme avec une vigueur et un enthousiasme renouvelés. »

La station, désormais dirigée par un nouveau chef de poste, Ray Warren, adopta une position ferme sur les « options futures » qui s’avéraient nécessaires. Dans un post-mortem décisif du 14 mars sur les élections au Congrès, la station de la CIA a formulé des plans visant à renforcer l’accent mis sur le programme militaire. « Nous pensons que dans un avenir prévisible, la station devrait mettre l’accent sur les activités [secrètes], afin d’élargir nos contacts, nos connaissances et nos capacités pour parvenir à l’une des situations suivantes: »

  • Un consensus des chefs des forces armées (qu’ils restent ou non au gouvernement) sur la nécessité de s’opposer au régime. La station estime que nous devrions tenter d’inciter le plus grand nombre possible de militaires, sinon tous, à prendre le contrôle du gouvernement Allende et à le remplacer…
  • Établir une relation solide et significative entre la station et un groupe de planification militaire sérieux. Si notre nouvelle étude des groupes de forces armées indique que les comploteurs potentiels sont en fait sérieux dans leurs intentions et qu’ils disposent des capacités nécessaires, la station souhaiterait établir un canal unique et sécurisé avec ces éléments afin de dialoguer et, une fois que les données de base sur leurs capacités collectives auront été obtenues, de demander l’autorisation au HQS d’entrer dans un rôle élargi…

Dans le même temps, la station a également réaffirmé la nécessité de recentrer l’attention sur la création d’un climat de coup d’État, objectif de longue date de la politique américaine. « Alors que la station prévoit de donner un nouvel élan à notre programme [militaire], elle a décidé de se concentrer sur la création d’un climat propice aux coups d’État. »

D’autres centres de pouvoir politique (partis politiques, milieux d’affaires, médias) joueront un rôle de soutien essentiel dans la création de l’atmosphère politique qui nous permettrait d’atteindre les objectifs (A) ou (B) ci-dessus. Compte tenu des résultats des élections, la station estime qu’il faut créer une nouvelle atmosphère d’agitation politique et de crise contrôlée afin d’envisager sérieusement une intervention de l’armée.

La position énergique de la station, qui a clairement influencé son attitude et ses actions sur le terrain au Chili, a été soutenue par un certain nombre de partisans de la ligne dure au sein de la direction de l’hémisphère occidental, qui ont préconisé une approche beaucoup plus agressive et violente – une approche qui ne considérait manifestement pas le « sauvetage de la démocratie » au Chili comme un objectif. Le 17 avril, dans un défi interne brutal et sans détour à la stratégie de poursuite des opérations politiques, un groupe d’officiers de la CIA a adressé à Shackley un mémorandum sur les « objectifs politiques pour le Chili », dans lequel ils demandaient la suppression du soutien clandestin aux principaux partis d’opposition, ce qui constituait une remise en cause brutale de la stratégie consistant à mener des opérations politiques. Ce soutien a « bercé » ces partis en leur faisant croire qu’ils pourraient survivre jusqu’aux élections de 1976. En outre, si la CIA aidait les démocrates-chrétiens de l’opposition à gagner en 1976, il s’agirait, selon les auteurs, d’une « victoire à la Pirrhus » [sic] car le PDC [Parti démocrate-chrétien, NdT] poursuivrait des « politiques communautaires » de gauche.

DOCUMENT DÉCLASSIFIÉ

Au lieu de cela, la CIA devait directement chercher à « développer les conditions propices à des actions militaires ». Cela impliquait un « soutien à grande échelle » aux éléments terroristes au Chili, parmi lesquels Patria y Libertad et les « éléments militants du Parti national », sur une période déterminée de six à neuf mois, « au cours de laquelle tous les efforts seraient faits pour promouvoir le chaos économique, accentuer les tensions politiques et induire un climat de désespoir dans lequel le PDC et le peuple en général en viendraient à désirer une intervention militaire. Dans l’idéal, il s’agirait d’inciter les militaires à prendre complètement le contrôle du gouvernement. » [42]

Mais la position de la station et des partisans de la ligne dure à Langley n’était pas partagée par le département d’État, ni par les principaux hauts responsables de la CIA qui craignaient les conséquences d’une action militaire précipitée et croyaient en la prudence, compte tenu de l’enquête en cours de la commission du Congrès sur ITT (International Telephone & Telegraph) et les opérations secrètes au Chili. Le désaccord porte sur un certain nombre de questions fondamentales et stratégiques :

  • Pouvait-on compter sur l’armée chilienne pour agir contre Allende ?
  • La CIA devait-elle encourager les manifestations violentes en finançant secrètement des groupes militants avant d’être certaine que l’armée n’interviendrait pas pour réprimer les manifestants ?
  • Compte tenu de l’enquête du Congrès sur la CIA au Chili, les risques d’exposition l’emportaient-ils sur les avantages potentiels d’une collaboration directe avec le secteur privé militant et l’armée chilienne en vue de parrainer un coup d’État ?

Ces questions ont été débattues à maintes reprises lorsque le processus de formulation des propositions et du budget de l’Agence pour l’année fiscale 1974 en matière d’action secrète a donné lieu à un important débat interne – gardé secret pendant 27 ans – sur les nuances stratégiques de l’intervention américaine au Chili.

Le département d’Etat, dirigé par un nouveau secrétaire adjoint aux Affaires interaméricaines, Jack Kubisch, s’est opposé à la volonté de la station de fomenter un coup d’Etat en soutenant directement l’armée chilienne ou en collaborant avec des groupes extrémistes du secteur privé. Avec l’ambassadeur Nathaniel Davis, qui a remplacé Edward Korry à la mi-1971, Kubisch préférait concentrer son action secrète sur une victoire de l’opposition aux élections de 1976. En outre, les officiers de la CIA au siège, comme l’ancien directeur de la Task Force sur le Chili, David Atlee Phillips – qui allait revenir aux opérations sur le Chili en tant que nouveau chef de la Division de l’hémisphère occidental en juin – se souvenaient bien du fiasco Schneider [du nom d’un général resté loyal et fidèle à la Constitution chilienne, enlevé et tué par un groupe d’extrême droite, NdT] et restaient sceptiques quant à l’engagement des militaires chiliens en faveur d’un coup d’État. Les câbles envoyés par le quartier général à Santiago reflétaient leur incertitude quant à savoir si les militaires chiliens seraient plus enclins à agir contre le gouvernement que contre les manifestants et les grévistes de la rue que la station voulait soutenir. Promouvoir « des manifestations à grande échelle telles qu’une grève », avertissait un câble du 6 mars en provenance de Langley, « devrait être évité, de même que toute action qui pourrait provoquer une réaction militaire contre l’opposition ». Dans une proposition de budget du 31 mars 1973, intitulée « Covert Action Options for Chile-FY 1974 » (Options d’action secrète pour le Chili – exercice fiscal 1974), le quartier général affirmait :

Bien que nous devions garder toutes les options ouvertes, y compris un éventuel futur coup d’État, nous devrions reconnaître que les ingrédients d’un coup d’État réussi ont peu de chances de se matérialiser, quelle que soit la quantité d’argent dépensée, et nous devrions donc éviter d’encourager le secteur privé à initier une action susceptible de produire soit un coup d’État avorté, soit une guerre civile sanglante. Nous devrions indiquer clairement que nous ne soutiendrons pas une tentative de coup d’État à moins qu’il ne devienne évident qu’un tel coup d’État aurait le soutien de la plupart des forces armées ainsi que des partis CODE [Chilean Opposition DEmocratic, opposition démocratique chilienne], y compris le PDC.

DOCUMENT DÉCLASSIFIÉ

Le 1er mai, Langley a envoyé un câble au chef de station Warren indiquant : « Nous souhaitons reporter toute considération de programme d’action destiné à stimuler l’intervention militaire jusqu’à ce que nous ayons des preuves plus précises que l’armée est prête à agir et que l’opposition, y compris le PDC, soutiendrait une tentative de coup d’État. » Le chef de poste a répondu en demandant au quartier général de reporter sa demande de financement pour l’exercice 1974 jusqu’à ce que la proposition puisse être reformulée pour refléter les réalités chiliennes actuelles. « Les parties les plus militantes de l’opposition, y compris les organisations soutenues par la CIA telles que El Mercurio et le Parti national, se mobilisaient pour fomenter un coup d’État :

La planification et l’action de toutes les forces d’opposition se concentrent sur la période immédiatement à venir plutôt que sur 1976. Si nous voulons maximiser notre influence et aider l’opposition de la manière dont elle a besoin d’aide, nous devons travailler dans le cadre de cette tendance plutôt que d’essayer de s’y opposer et de la contrer en essayant d’amener l’opposition dans son ensemble à se concentrer sur l’objectif lointain et ténu de 1976. En résumé, nous pensons que notre effort opérationnel doit être orienté et centré sur une intervention militaire.

Le 10 avril, la division Hémisphère occidental a obtenu l’approbation du directeur de la CIA, James Schlesinger, pour des « efforts accélérés contre la cible militaire ». Ces actions secrètes, selon un mémorandum du 7 mai adressé à Schlesinger par le chef de la division de l’Hémisphère occidental, Theodore Shackley, étaient « conçues pour mieux surveiller toute tentative de coup d’État et pour exercer notre influence sur les principaux commandants militaires afin qu’ils puissent jouer un rôle décisif du côté des forces du coup d’État si l’armée chilienne décide de son propre chef d’agir contre Allende ». Le quartier général a autorisé la station de Santiago « à aller de l’avant dans la poursuite de l’objectif militaire en termes de développement de sources supplémentaires » et a promis de demander des crédits pour un programme militaire élargi lorsque « nous aurons des preuves beaucoup plus solides que l’armée est prête à agir et qu’elle a des chances raisonnables de réussir. »

Le haut commandement chilien a prouvé que les militaires n’étaient pas encore prêts à agir le 29 juin, lorsque plusieurs unités rebelles des forces armées chiliennes se sont déployées pour s’emparer du palais présidentiel connu sous le nom de La Moneda. Dans son « Sit Rep # 1 » secret destiné au président Nixon, Kissinger signale que des unités de l’armée chilienne ont « lancé une tentative de coup d’État contre le gouvernement de Salvadore Allende ». Plus tard dans la journée, Kissinger a envoyé à Nixon un autre mémo intitulé « Fin de la tentative de rébellion chilienne », notant que « la tentative de coup d’État était un effort isolé et mal coordonné » et que les chefs des trois branches de l’armée « sont restés loyaux envers le gouvernement ». L’échec de la tentative de coup d’État a renforcé la position des décideurs politiques américains prudents qui s’opposaient à ce que la CIA joue un rôle plus actif en soutenant directement l’armée chilienne.

Ce débat interne permanent a entraîné un retard dans l’approbation du budget des actions secrètes de la CIA pour l’exercice 1974, alors que la CIA et le département d’État s’efforçaient de trouver des compromis sur la manière dont les autorisations de financement seraient utilisées au Chili. Finalement, le 20 août, le Comité 40 – un groupe interagences chargé de superviser les opérations secrètes – a autorisé, par téléphone, un million de dollars pour le financement clandestin des partis politiques de l’opposition et des organisations du secteur privé, mais a désigné un « fonds de prévoyance » pour les opérations du secteur privé qui ne pouvait être dépensé qu’avec l’approbation de l’ambassadeur Davis. Trois jours plus tard, la station demandait l’autorisation d’utiliser l’argent pour soutenir les grèves et les manifestations de rue ainsi que pour orchestrer une prise de pouvoir de l’intérieur, en poussant les militaires à occuper des postes clés au sein du cabinet d’Allende, où ils pourraient exercer le pouvoir d’État et le réduire à un président « en figure de proue ». « Les événements évoluent très rapidement et l’attitude des militaires risque d’être décisive à ce moment-là », a déclaré la station par câble le 24 août. « C’est un moment où des événements ou des pressions importants pourraient affecter l’avenir [d’Allende]. »

Le lendemain, à Washington, le directeur de la CIA, William Colby, a envoyé une note à Kissinger, présentant les arguments de la station, mot pour mot, et demandant l’autorisation d’aller de l’avant avec les fonds. La note, intitulée « Proposed Covert Financial Support of Chilean Private Sector » (Soutien financier clandestin proposé au secteur privé chilien), utilise un langage destiné à apaiser les sensibilités du département d’État. « La station de Santiago ne travaillerait pas directement avec les forces armées pour tenter de provoquer un coup d’État et le soutien qu’elle apporterait à l’ensemble des forces d’opposition n’aboutirait pas à un tel résultat », a déclaré Colby. Mais il a ajouté cette mise en garde : « D’un point de vue réaliste, bien sûr, un coup d’État pourrait résulter d’une pression accrue de l’opposition sur le gouvernement Allende. »

À ce moment-là, la CIA disposait de nombreux rapports prometteurs sur la préparation d’un coup d’État. À la mi-août, le C/WHD Phillips a envoyé un agent expérimenté à Santiago pour évaluer la situation. Il a télégraphié : « Au cours des dernières semaines, nous avons de nouveau reçu de plus en plus d’informations sur des complots et avons vu diverses dates indiquées pour une éventuelle tentative de coup d’État. » Un rapport indiquait que les comploteurs militaires avaient choisi le 7 juillet comme « date cible » pour une nouvelle tentative de coup d’État, mais que cette date était maintenant reportée en raison de l’opposition du commandant en chef Carlos Prats et de la difficulté de regrouper « les principaux régiments de l’armée dans la région de Santiago ». Selon la source de la CIA.

Le principal problème pour les militaires comploteurs est maintenant de savoir comment surmonter cet obstacle au commandement vertical. L’un des moyens serait que les généraux de l’armée qui complotent rencontrent le général Prats, l’informent qu’il ne jouit plus de la confiance du haut commandement de l’armée et le démettent de ses fonctions. Le choix des comploteurs pour remplacer Prats, au moment où le coup d’État doit être tenté, est le général Manuel Torres, commandant de la cinquième division de l’armée et troisième général de l’armée. Les comploteurs ne considèrent pas le général Augusto Pinochet, qui est le deuxième officier le plus haut gradé de l’armée, comme un remplaçant approprié pour Prats dans de telles conditions.

Fin juillet, la CIA a indiqué qu’un plan de coup d’État coordonné était « sur le point d’être achevé ». Les comploteurs étaient toujours confrontés au problème Prats. « Le seul moyen d’écarter Prats, notait la station, semble être l’enlèvement ou l’assassinat. Avec le souvenir de l’affaire de l’ancien commandant de l’armée, René Schneider, toujours présent dans leur esprit, il sera difficile pour les comploteurs de se résoudre à exécuter un tel acte. »

La CIA a également signalé que les militaires tentaient de coordonner leur prise de pouvoir avec la Fédération des propriétaires de poids-lourds, qui était sur le point de lancer une grève massive des camionneurs. Cette grève violente, qui a paralysé le pays pendant tout le mois d’août, est devenue un facteur clé dans la création du climat de coup d’État que la CIA recherchait depuis longtemps au Chili. Parmi les autres facteurs, citons la décision des dirigeants de la Démocratie chrétienne d’abandonner les négociations avec le gouvernement de l’Unité populaire et d’œuvrer, à la place, en faveur d’un coup d’État militaire. Dans un « rapport d’activité » de la CIA daté de début juillet, la station note : « Les dirigeants du PDC acceptent de plus en plus l’idée qu’un coup d’État militaire d’intervention est probablement essentiel pour empêcher une prise de pouvoir complète des marxistes au Chili. Bien que les dirigeants du PDC ne reconnaissent pas ouvertement que leurs décisions politiques et leurs tactiques visent à créer les circonstances nécessaires pour provoquer une intervention militaire, les agents [secrets] de la station rapportent qu’en privé, il s’agit d’un fait politique généralement accepté. » La position des Démocrates-chrétiens a, à son tour, incité le Parti communiste chilien, traditionnellement modéré, à conclure qu’il n’était plus possible de trouver un compromis politique avec l’opposition principale et à adopter une position plus militante, créant ainsi de profondes divisions avec la propre coalition d’Allende. Le refus de la ligne dure des militaires d’accepter l’offre d’Allende concernant certains postes ministériels a également accéléré les tensions politiques. « Le sentiment que quelque chose doit être fait semble se répandre », a observé le siège de la CIA dans un rapport analytique intitulé « Conséquences d’un coup d’État militaire au Chili. »


DOCUMENT DÉCLASSIFIÉ

La démission du commandant en chef Carlos Prats à la fin du mois d’août, après une intense campagne de diffamation menée par El Mercurio et la droite chilienne, a éliminé le dernier obstacle à la réussite du coup d’État. Comme son prédécesseur, le général Schneider, Prats avait défendu le rôle constitutionnel de l’armée chilienne, bloquant les jeunes officiers qui voulaient intervenir dans le processus politique chilien. Dans un rapport de renseignement daté du 25 août et portant la mention « TOP SECRET UMBRA », la Defense Intelligence Agency (DIA) note que le départ de Prats « a supprimé le principal facteur d’atténuation d’un coup d’État ». Le 31 août, des sources militaires américaines au sein de l’armée chilienne rapportaient que « l’armée est unie derrière un coup d’État, et les principaux commandants du régiment de Santiago ont promis leur soutien. Des efforts seraient en cours pour achever la coordination entre les trois services, mais aucune date n’a été fixée pour une tentative de coup d’État. »

À ce moment-là, les militaires chiliens avaient mis en place une « équipe spéciale de coordination » composée de trois représentants de chaque service et de civils de droite soigneusement sélectionnés. Lors d’une série de réunions secrètes, les 1er et 2 septembre, cette équipe a présenté aux chefs de l’armée, de l’aviation et de la marine chiliennes un plan complet pour renverser le gouvernement Allende. La junte naissante a approuvé le plan et fixé au 10 septembre la date du coup d’État. Selon une étude de la CIA sur la préparation du coup d’État, le général Augusto Pinochet, qui a remplacé Carlos Prats en tant que commandant en chef, a été « choisi pour être le chef du groupe » et déterminer l’heure du début du coup d’État.

Le 8 septembre, la CIA et la DIA ont alerté Washington de l’imminence d’un coup d’État et ont confirmé la date du 10 septembre. Un résumé des renseignements de la DIA estampillé TOP SECRET UMBRA indique que « les trois services se seraient mis d’accord pour agir contre le gouvernement le 10 septembre, et des groupes civils terroristes et de droite soutiendraient l’effort ». La CIA a indiqué que la marine chilienne « entreprendrait une action pour renverser le gouvernement » à 8h30 le 10 septembre et que Pinochet « a déclaré que l’armée ne s’opposerait pas à l’action de la marine. »

Le 9 septembre, la station a mis à jour son compte à rebours du coup d’État. Un membre de l’équipe d’agents secrets de la CIA à Santiago, Jack Devine, a reçu un appel d’un agent qui fuyait le pays. Devine se souvient de la conversation : « Le coup d’État aura lieu le 11. » Son rapport, distribué au quartier général de Langley le 10 septembre, indiquait :

Une tentative de coup d’État sera lancée le 11 septembre. Les trois branches des forces armées et les carabiniers sont impliqués dans cette action. Une déclaration sera lue sur Radio Agricultura à 7 heures du matin le 11 septembre. Les carabiniers ont la responsabilité de s’emparer du président Salvador Allende.

Selon Donald Winters, un agent de haut rang de la CIA au Chili à l’époque du coup d’État, « il était entendu qu’ils [les militaires chiliens] agiraient lorsqu’ils seraient prêts et qu’au dernier moment, ils nous diraient que cela allait se produire ». Cependant, à la veille du putsch, au moins une partie des putschistes a commencé à s’inquiéter de ce qui se passerait si les combats se prolongeaient et si le coup d’État ne se déroulait pas comme prévu. Dans la nuit du 10 septembre, alors que les militaires prenaient tranquillement leurs positions en vue de prendre violemment le pouvoir le lendemain, un « officier clé du groupe militaire chilien qui prévoyait de renverser le président Allende », comme l’a décrit le quartier général de la CIA, a contacté un responsable américain – on ne sait pas s’il s’agissait d’un agent de la CIA, de la défense ou d’un fonctionnaire d’ambassade – et lui a « demandé si le gouvernement américain viendrait en aide aux militaires chiliens si la situation devenait difficile ». L’officier a reçu l’assurance que sa question « serait rapidement portée à la connaissance de Washington », selon un mémo hautement confidentiel envoyé par David Atlee Phillips à Henry Kissinger le 11 septembre, alors que le coup d’État était en cours.


Au moment du coup d’État, le département d’État et la CIA élaboraient des plans d’urgence pour l’assistance des États-Unis si l’opération militaire semblait échouer. Le 7 septembre, le secrétaire d’État adjoint Kubisch a informé les responsables du département d’État et de la CIA que des fonctionnaires de haut niveau du département avaient discuté du Chili et avaient décidé ce qui suit : « S’il devait y avoir une tentative de coup d’État, qui semble susceptible de réussir et d’être satisfaisante de notre point de vue, nous nous tiendrons à l’écart. Mais s’il devait y avoir un coup d’État, qui pourrait être considéré comme favorable mais qui semble menacé d’échec, nous pourrions vouloir disposer d’une capacité d’influencer la situation ». Kubisch a demandé à la CIA de « prêter attention à ce problème. »

Cette question s’est avérée sans importance. « Le coup d’État chilien a été presque parfait », a déclaré le lieutenant-colonel Patrick Ryan, chef du groupe militaire américain à Valparaiso, dans un « Sitrep » [Situation Report, rapport de situation, NdT] adressé à Washington. Le 11 septembre, à 8 heures du matin, la marine chilienne avait sécurisé la ville portuaire de Valparaiso et annoncé le renversement du gouvernement de l’Unité populaire. À Santiago, les carabiniers sont censés détenir le président Allende dans sa résidence, mais celui-ci parvient à se rendre à La Moneda, la Maison Blanche du Chili, et commence à diffuser des messages radiophoniques appelant « les travailleurs et les étudiants » à venir « défendre votre gouvernement contre les forces armées ». Alors que les chars de l’armée encerclent La Moneda en tirant sur ses façades, des avions de chasse Hawker Hunter lancent une attaque à la roquette sur les bureaux d’Allende vers midi, tuant un grand nombre de ses gardes. Une autre attaque aérienne à la mitrailleuse a accompagné l’effort terrestre de l’armée pour prendre la cour intérieure de la Moneda à 13h30.

Pendant les combats, les militaires ont exigé à plusieurs reprises la reddition du président Allende et lui ont proposé, pour la forme, de le faire sortir du pays par avion, lui et sa famille. Dans un enregistrement désormais célèbre du général Pinochet donnant des instructions à ses troupes par radio le 11 septembre, on l’entend rire et jurer que « cet avion n’atterrira jamais ». Prédisant la sauvagerie de son régime, Pinochet a ajouté : « Tuez la chienne et vous éliminerez la litière ». Salvador Allende est retrouvé mort d’une blessure par balle qu’il s’est lui-même infligée dans son bureau intérieur vers 14 heures. À 14 h 30, le réseau radio des forces armées annonce que La Moneda s’est « rendue » et que le pays tout entier est sous contrôle militaire.

La réaction internationale de condamnation du coup d’État a été immédiate, généralisée et massive. De nombreux gouvernements ont dénoncé la prise de pouvoir par les militaires et des manifestations massives ont eu lieu dans toute l’Amérique latine. Inévitablement, le gouvernement américain a été pointé du doigt. Lors de ses auditions de confirmation au poste de secrétaire d’État, un jour seulement après le coup d’État, Kissinger a été assailli de questions sur l’implication de la CIA. L’Agence « a été impliquée de façon très mineure en 1970 et depuis lors, nous sommes restés absolument à l’écart de tout coup d’État », a répondu Kissinger. « Nos efforts au Chili visaient à renforcer les partis politiques démocratiques et à leur donner les moyens de remporter les élections de 1976. »

La « préservation de la démocratie chilienne » résumait la ligne officielle, inventée après coup, pour obscurcir l’intervention américaine contre le gouvernement Allende. Le 13 septembre, le directeur de la CIA, Colby, a envoyé à Kissinger une synthèse secrète de deux pages sur le « Programme d’action secrète de la CIA au Chili depuis 1970 », destinée à fournir des indications sur les questions relatives au rôle de l’Agence. « La politique américaine a consisté à maintenir une pression secrète maximale pour empêcher la consolidation du régime d’Allende », indique franchement le mémo. Après un examen sélectif des opérations secrètes dans les domaines de la politique, des médias et du secteur privé, Colby a conclu : « Si la CIA a contribué à permettre aux partis politiques et aux médias de l’opposition de survivre et de maintenir leur résistance dynamique au régime Allende, elle n’a joué aucun rôle direct dans les événements qui ont conduit à la mise en place d’un nouveau gouvernement militaire. »

Selon la définition la plus étroite du « rôle direct » – planification, équipement, soutien stratégique et garanties – la CIA ne semble pas avoir été impliquée dans les actions violentes de l’armée chilienne le 11 septembre 1973. La Maison Blanche de Nixon a cherché, soutenu et adopté le coup d’État, mais les risques politiques d’un engagement direct l’ont tout simplement emporté sur la nécessité réelle de sa réussite. Les militaires chiliens, cependant, n’avaient aucun doute sur la position des États-Unis. « Nous n’avons pas participé à la planification », se souvient l’agent de la CIA Donald Winters. « Mais nos contacts avec les militaires leur ont permis de connaître notre position, à savoir que nous n’étions pas très satisfaits du gouvernement [d’Allende]. » La CIA et d’autres secteurs du gouvernement américain ont d’ailleurs été directement impliqués dans des opérations visant à créer un « climat de coup d’État » dans lequel le renversement de la démocratie chilienne pouvait avoir lieu et aurait lieu. Le mémo de Colby semble omettre le projet de désinformation militaire de la CIA, les efforts secrets de propagande noire visant à semer la discorde au sein de la coalition de l’Unité populaire, le soutien apporté à des éléments extrémistes tels que Patria y Libertad et les réalisations incendiaires du projet El Mercurio, que les documents de l’agence accusent d’avoir joué « un rôle important dans la préparation du terrain » pour le coup d’État – sans parler de l’impact déstabilisant du blocus économique invisible. L’argument selon lequel ces opérations étaient destinées à préserver les institutions démocratiques du Chili était un stratagème de relations publiques contredit par le poids de l’histoire. En effet, le soutien massif apporté par la CIA aux représentants ostensibles de la démocratie chilienne – la Démocratie chrétienne, le Parti national et El Mercurio – a facilité leur transformation en acteurs de premier plan et en soutiens essentiels de la fin violente des processus démocratiques chiliens par l’armée chilienne.

« Vous vous souvenez peut-être aussi d’une discussion sur une deuxième voie à la fin de 1970, qui n’a pas été incluse dans ce résumé », a écrit Colby à Kissinger sur le bordereau d’acheminement de son mémorandum du 13 septembre. Pour que les généraux chiliens comprennent le soutien de Washington, il était essentiel de savoir que la CIA avait cherché à fomenter directement un coup d’État trois ans auparavant. « La deuxième voie n’a jamais vraiment pris fin », a déclaré en 1975 Thomas Karamessines, le plus haut responsable de la CIA chargé des opérations secrètes contre Allende. « Ce qu’on nous a dit de faire, c’est de poursuivre nos efforts. Rester vigilants et faire ce que nous pouvions pour contribuer à la réalisation des objectifs et des buts de la deuxième voie. Je suis certain que les graines qui ont été déposées dans le cadre de cet effort en 1970 ont eu un impact en 1973. Je n’ai aucun doute à ce sujet. »

** ** ** **

« Notre politique à l’égard d’Allende a très bien fonctionné », a déclaré le secrétaire adjoint Kubisch à Kissinger le lendemain du coup d’État. En effet, en septembre 1973, l’administration Nixon avait atteint l’objectif de Kissinger, énoncé à l’automne 1970, de créer les conditions qui conduiraient à l’effondrement ou au renversement d’Allende. Lors de la première réunion du groupe d’action spéciale de Washington, qui s’est tenue dans la matinée du 12 septembre pour discuter des moyens d’aider le nouveau régime militaire chilien, Kissinger a plaisanté en disant que « le président s’inquiète du fait que nous pourrions vouloir envoyer quelqu’un aux funérailles d’Allende. J’ai dit que je ne pensais pas que nous l’envisagions. » Un assistant a répondu : « Non, à moins que vous vouliez y aller. »

Le 16 septembre, le président Nixon appelle Kissinger pour faire le point sur la situation. Leur conversation est enregistrée par le système d’enregistrement secret de Kissinger. Les deux hommes discutent franchement du rôle des États-Unis. Nixon semble craindre que l’intervention américaine au Chili ne soit révélée au grand jour. « Nous ne l’avons pas fait, comme vous le savez, mais notre main n’est pas visible sur ce point », a fait remarquer le président. « Nous ne l’avons pas fait », a répondu Kissinger, faisant référence à la question de l’implication directe dans le coup d’État du 11 septembre. « Je veux dire que nous les avons aidés… [Mots manquants], en créant les conditions les plus favorables possibles. C’est exact », a répondu Nixon.

Nixon et Kissinger se félicitent de ne pas avoir été loués par les médias pour la chute d’Allende. « Le Chili est en train de se consolider », a déclaré Kissinger, « et bien sûr, les journaux se lamentent parce qu’un gouvernement pro-communiste a été renversé ». « N’est-ce pas étonnant ? » répond Nixon, qui fustige les « conneries libérales » des médias. Kissinger a suggéré que la presse devrait « célébrer » le coup d’État militaire. « À l’époque d’Eisenhower, a dit Kissinger à Nixon, nous aurions été des héros. »

Source : National Security Archive, Peter Kornbluh, 08-09-2023

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE FONCTIONNEMENT DU PLAN CONDOR

SUR LE MÊME SUJET :