15 janvier, 2024

EMMANUEL TODD AU JDD : «LA DÉFAITE DE L’OTAN SERA UNE VICTOIRE POUR L’EUROPE»

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LE DÉMOGRAPHE EMMANUEL TODD EN JANVIER 2022 À PARIS.
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DU DIMANCHE
INTERNATIONAL / Emmanuel Todd au JDD : « La défaite de l’Otan sera une victoire pour l’Europe » /
ENTRETIEN. La défaite américano-ukrainienne ouvrira la voie à un rapprochement de l’Allemagne avec la Russie, prédit l’anthropologue Emmanuel Todd dans son livre choc « La Défaite de l’Occident » (Gallimard).

Propos recueillis par Aziliz Le Corre

Le JDD. Alors que vous annoncez la défaite de l’Occident, en Ukraine la population est usée par le conflit, les pays alliés commencent à débattre de leur financement… La victoire de la Russie est-elle assurée ?

 COUVERTURE DE
«LA DÉFAITE DE
L’OCCIDENT»

Emmanuel Todd. 

Les Américains sont tombés dans un piège en Ukraine. Ils ont créé, depuis 2005, et avec la participation des Européens en 2014, les conditions d’une montée en puissance du nationalisme ukrainien. Celui-ci a semblé donner des signes de vitalité suffisants pour mettre la Russie en échec militairement. Mais la réalité est que les États-Unis n’avaient pas les moyens matériels de nourrir cette guerre. Pourquoi ? D’abord, parce que la globalisation a dépouillé l’Amérique de sa capacité de production industrielle. Les Américains se trouvent déjà dans une situation où ils ne peuvent pas tenir leurs engagements de fourniture d’armes vis-à-vis de l’Ukraine, et ce tout à fait indépendamment de ce qui se décide au Congrès, puisque si celui-ci peut voter l’envoi de dollars, ce n’est pas avec des dollars qu’on fait la guerre mais avec des armes.​​

► À lire aussi :  EMMANUEL TODD: «LA TROISIÈME GUERRE MONDIALE A COMMENCÉ»

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Sous cette incapacité à produire des armes, il y a un effondrement éducatif et culturel, une incapacité à produire suffisamment d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers qualifiés. C’est la raison pour laquelle les Américains veulent désormais faire construire en Allemagne, où il y a encore des ingénieurs et des ouvriers, des missiles Patriot.

Plus en profondeur encore, la cause de la défaite de l’Otan, c’est l’effondrement de la moralité et de la capacité d’action collective venues du protestantisme anglo-américain. J’avais déjà souligné dans des ouvrages précédents le passage du stade actif au stade zombie de la religion, stade où les valeurs survivent à la croyance. Nous avons atteint un stade zéro, caractérisé par la disparition des valeurs elles-mêmes, individuelles et sociales, et donc de la capacité d’action collective. En statisticien, je mesure l’atteinte de cet état zéro par la disparition du baptême, un essor massif de l’incinération, et surtout l’instauration du mariage pour tous, qui nous donne pour chaque pays, en quelque sorte, une date d’arrivée à l’état zéro de la religion. Aucune prise de parti nostalgique ici. Je parle en historien.​

Cette défaite est-elle également inéluctable pour l’Europe ?

L’Europe se trouve engagée dans une guerre contraire à ses intérêts, autodestructrice, alors que depuis trente ans au moins, ses promoteurs nous vendaient une Union toujours plus approfondie qui, grâce à l’euro, allait devenir une puissance autonome, contrepoids aux géants que sont la Chine et les États-Unis. Au moment de l’effondrement du communisme, l’Europe se portait mieux que les États-Unis. Puis, elle a signé le traité de Maastricht, mis en place une monnaie unique qui ne fonctionne pas, abouti à la destruction de son industrie, excepté en Allemagne. Ce système s’est étendu vers l’est. Avec la guerre, l’Union européenne a disparu derrière l’Otan, plus soumise aux États-Unis qu’elle ne l’avait jamais été. L’axe Berlin-Paris a été supplanté par un axe Londres-Varsovie-Kiev piloté de Washington, renforcé par les pays scandinaves et baltes devenus des satellites directs de la Maison-Blanche ou du Pentagone. C’est paradoxal, mais j’affirme que la défaite de l’Otan sera une victoire pour l’Europe qui retrouvera alors une chance d’exister.

Vous qualifiez le soutien des Occidentaux à l’Ukraine de « moralement douteux ». C’est pourtant Poutine qui envahit l’Ukraine le 24 février 2022…

Et je donne les raisons tout de suite. D’abord, s’il y a effectivement beaucoup de gens qu’on peut définir comme ethniquement ukrainiens et qui sont russophones, cela ne s’applique ni à la Crimée ni au Donbass. Dans ces territoires, la population se pense russe. La volonté de reconquête des Ukrainiens, appuyée par les Occidentaux, est moralement douteuse parce qu’elle vise à remettre sous tutelle étrangère des populations russes. Certes, des frontières ont été bousculées, mais ces frontières étaient héritées de l’Union soviétique. La sacralisation par les Occidentaux des frontières internes de l’URSS, établies par le communisme, est fondamentalement grotesque.

Deuxième dimension du doute sur notre moralité : nous faisons une guerre par procuration. Nous fournissons des armes, en quantités insuffisantes, et nous envoyons à la mort les soldats ukrainiens. J’ai peur que le nombre des victimes militaires ukrainiennes apparaisse finalement très supérieur à tout ce que l’on imagine. La façon dont Américains et Britanniques ont exigé de Kiev la contre-offensive meurtrière de l’été restera comme une tache morale sur l’Occident. Elle nous a d’ailleurs révélé l’incompétence des militaires du Pentagone qui en avaient supervisé les plans. Avec cet a priori tragi-comique que l’armée russe n’était qu’une autre armée irakienne à combattre.

Un troisième élément de doute sur notre moralité résulte de la prétention du camp occidental à représenter la démocratie. Mais nous sommes désormais des oligarchies libérales plutôt que des démocraties libérales. Dans notre monde, la liberté de s’exprimer existe. Ce qui est très bien, et j’en profite. Mais c’est un monde où, même selon les politologues les plus craintifs, la population ordinaire n’est plus représentée par aucune fraction des élites et n’arrive plus à se faire entendre dans le système politique. Si les représentants refusent de représenter l’ensemble de la population, on n’est plus en démocratie.

Est-il pour autant juste de qualifier la Russie de « démocratie autoritaire » ?

Quand on parle de la guerre, il y a des automatismes sémantiques. D’un côté, il y aurait le camp des démocraties libérales contre, de l’autre, celui de l’autocratie, du néo-stalinisme, du néo-tsarisme, du poutinisme. Ces mots sont vides de sens, je viens de le montrer pour la démocratie libérale. Faisons de même pour le concept applicable à la Russie, changeons toute notre terminologie.

Tout le monde est d’accord pour dire que les Russes soutiennent Poutine dans une écrasante majorité. Je ne suis pas dupe : les élections sont contrôlées. Mais l’adhésion de la population est véritable. Toutefois, contrairement à ce qui définit une démocratie libérale, les minorités ne sont pas protégées. C’est pourquoi j’ajoute le qualificatif autoritaire. Ce qualificatif pèse aussi lourd dans mon esprit que celui de démocratie : la Russie est une démocratie qui ne respecte pas ses minorités. Cela étant dit, je n’attribue cet autoritarisme ni au machiavélisme ni à la volonté d’un homme. En tant qu’anthropologue, je le renvoie à un tempérament national, communautaire, qui vient des structures familiales russes anciennes. Nous obtenons l’affrontement de la démocratie autoritaire russe et des oligarchies libérales occidentales, une opposition qui fonctionne très bien intellectuellement. Je suis sûr que Thucydide, le père de la science historique, qui avait identifié un affrontement des démocraties et des oligarchies durant la guerre du Péloponnèse, verrait en moi un bon élève.

PHOTOGRAPHIE MARIE ROUGE
Vous expliquez que le noyau dur de l’Occident regroupe l’Angleterre, les États-Unis et la France. Pourquoi en exclure l’Allemagne ? Et la rapprocher de la Russie ?

L’Allemagne luthérienne a été au cœur du développement de l’Occident, mais elle n’a en rien contribué au développement du libéralisme, on l’admettra. Elle est comme la Russie, de tempérament autoritaire. Je suis convaincu que les efforts des États-Unis pour séparer l’Allemagne de la Russie – l’une de leurs obsessions stratégiques depuis 2004 – finiront par échouer. Sur la carte de l’Europe, deux puissances majeures sautent aux yeux, l’Allemagne et la Russie. Leur commune fécondité de 1,5 enfant par femme les apaise et les rapproche. Elles ne peuvent plus se faire la guerre ; leurs spécialisations économiques les désignent comme complémentaires. En témoignent Nord Stream 1 ou 2. Tôt ou tard, elles collaboreront. La défaite américano-ukrainienne ouvrira la voie à leur rapprochement. Les États-Unis ne pourront indéfiniment endiguer la force, pour ainsi dire gravitationnelle, qui attire réciproquement l’Allemagne et la Russie.

Comment peut-on imaginer la recomposition du monde en cas de défaite de l’Occident ?

L’identité américaine était fondée sur la poursuite du bonheur. L’état zéro du protestantisme fait plonger les États-Unis dans un trou noir, le nihilisme. Si nous voulons anticiper les choix stratégiques de l’Amérique, nous devons donc, de toute urgence, abandonner l’axiome de rationalité.​

Il y a deux possibilités : soit les États-Unis finissent par se retirer des pays du monde qu’ils administrent et exploitent (nous, par exemple, l’Europe) et l’on découvre avec surprise que le soleil se lève sur un monde apaisé. Ou bien le nihilisme américain nous entraîne dans des aventures de plus en plus violentes et dangereuses. Et alors là, tous aux abris !​

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PHOTO ROBERTO FRANKENBERG


 

14 janvier, 2024

AU CHILI, UNE BIO-USINE RENTABLE POUR RESTAURER L'ÉCOSYSTÈME

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LA BIO-USINE, SITUÉE DANS LA VILLE DE SANTIAGO, CHILI,
A EU UN IMPACT POSITIF SUR LA BIODIVERSITÉ LOCALE.
PHOTO WIKICOMMONS/VALEBE 
Au Chili,une bio-usine rentable pour restaurer l'écosystème/ Les résultats du dernier rapport de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification sont alarmants : les sécheresses sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves. Le Chili est l’un des pays les plus affectés et tente de répondre à cet immense défi en investissant massivement dans le recyclage des eaux usées et dans l’économie circulaire. À Santiago, visite dans la bio-usine de La Farfana.  

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RFI - REPORTAGE INTERNATIONAL
« Au Chili, une bio-usine rentable pour restaurer l'écosystème
»
DIFFUSION DU 14 JANVIER 2024

Marion Bellal notre correspondante à Santiago,

Santiago recycle aujourd’hui 100% de ses eaux usées, contre 3,6% en 2005. Le mérite revient aux trois bio-usines de la capitale, des stations d’épuration qui ne font pas que nettoyer les eaux usées : elles reconvertissent aussi tous les déchets en biogaz et en fertilisants. La première du genre est celle du quartier de La Farfana, créée en 2017, et appartenant à l’entreprise Aguas Andinas.

« Nous avons réussi, progressivement, à diminuer la combustion de biogaz, afin de produire de l’énergie pour notre propre consommation et aussi produire du biométhane pour l’injecter dans le réseau de gaz naturel. Ce que nous générons, aujourd’hui, cela couvre les besoins d’environ 25 000 foyers, ce qui représente près de 100 000 habitants », détaille Edinson Caceres, responsable des opérations du site.

Des eaux redevenues propres

Ce système a radicalement changé la gestion des eaux usées, qui étaient auparavant rejetées dans la rivière Mapocho, au-milieu de la capitale. Toute vie y avait alors progressivement disparu, mais depuis que ce sont des eaux traitées qui y sont déversées, certains poissons sont à nouveau détectés. Cela a également permis de réguler des maladies infectieuses dans la région, en évitant la consommation de légumes irrigués avec des eaux impropres.

La responsable de l’association des voisins de La Farfana, Patricia Bravo, reconnaît que l’entreprise Aguas Andinas s’est aussi investie sur le plan social : « Lorsque l’entreprise est arrivée ici, elle a accaparé l’eau. De nombreuses années ont passé, le système a complètement changé, et maintenant, on peut dire que nous sommes en paix. L’entreprise a commencé à faire des dons à la communauté pour compenser les inconvénients et couvrir les dépenses de chacun. »

Un modèle économique séduisant

La bio-usine a reçu lors de la COP24, en septembre 2018, le Prix Momentum for Change. Il récompense une solution permettant de faire face au changement climatique et pouvant être répliquée partout sur la planète. Edinson Caceres constate depuis l’intérêt porté au lieu, devant un parterre d’étudiants en agronomie : « Nous recevons constamment des visites, notamment depuis les pays voisins, où ils souhaitent en savoir plus sur notre modèle économique. Les gens veulent savoir comment on a développé ce concept de bio-usine, pour pouvoir le reproduire. »

Cette initiative réussie n’est pas isolée dans le pays. Selon le rapport de Statista concernant les actions de chaque État pour protéger l’environnement, le Chili se hisse à la troisième place en 2023, derrière la Suède et le Danemark. 


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      12 janvier, 2024

      PREMIER CÂBLE SOUS-MARIN À FIBRE OPTIQUE ENTRE L’AMÉRIQUE DU SUD, L’ASIE ET L’OCÉANIE

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      DEPUIS LE NAVIRE MILITAIRE AP AQUILES À VALPARAÍSO, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, GABRIEL BORIC FONT, A PRÉSENTÉ LE PROJET DE CÂBLE HUMBOLDT, LE PREMIER CÂBLE SOUS-MARIN À FIBRE OPTIQUE ENTRE L'AMÉRIQUE DU SUD, L'ASIE ET L'OCÉANIE.

      Premier câble sous-marin à fibre optique entre l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Océanie / 
      (Santiago du Chili) Le gouvernement chilien et Google ont annoncé jeudi la construction du premier câble sous-marin à fibre optique entre l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Océanie, baptisé « Projet Humboldt », et qui permettra une plus grande connexion numérique entre ces régions.

      La presse.ca avec l'AFP

      Le câble, d’une longueur de 14 800 kilomètres et une capacité de 144 téraoctets par seconde, reliera la ville chilienne de Valparaiso à Sydney en Australie.

      INFOGRAPHIE SUBTEL.GOB.CL

      D’un investissement initial de 55 millions de dollars, sa construction débutera en 2025 et s’achèvera un an plus tard. La durée de fonctionnement est estimée à 25 ans.

      « Après des années de travail et d’alliances, nous avons signé un accord avec Google pour construire le câble Humboldt, qui sera le premier câble sous-marin à fibre optique qui reliera directement l’Amérique du Sud à l’Océanie et à l’Asie », a déclaré le président Gabriel Boric en présentant l’initiative à la presse.

      Ce câble « consolide la position du Chili en tant que centre de l’activité numérique en Amérique du Sud, ce qui ouvrira des opportunités pour de nouvelles industries, des emplois et de meilleures conditions de travail et de vie pour des milliers de personnes », a-t-il ajouté.

      Karan Bhatia, Responsable mondial des affaires gouvernementales et des politiques publiques chez Google, a souligné que le câble contribuera à « forger une connexion physique avec l’Asie, (et) ce sera une route commerciale du 21e siècle ».

      Le département d’État américain a salué cette initiative, estimant qu’elle accélérerait « la connectivité numérique et l’intégration de l’Amérique du Sud et des pays insulaires du Pacifique dans l’économie mondiale».

      Ce projet de câble sous-marin porte le nom de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), géographe, naturaliste et astronome dont le patronyme donne également son nom au courant de Humboldt qui longe les côtes chiliennes et péruviennes, et a une espèce de manchots endémique.

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      INFOGRAPHIE SUBTEL.GOB.CL


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          08 janvier, 2024

          GAZA. L’ESCORTE MÉDIATIQUE D’UN GÉNOCIDE

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          LE CHEF DU BUREAU D’AL JAZIRA À GAZA WAEL AL-DAHDOUH PRIE PENDANT LES FUNÉRAILLES DE SON FILS HAMZA WAEL DAHDOUH, JOURNALISTE D’AL-JAZIRA TUÉ LORS D’UNE FRAPPE AÉRIENNE ISRAÉLIENNE À RAFAH, LE 7 JANVIER 2024. PHOTO AFP

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          ORIENT XXI
          Gaza. L’escorte médiatique d’un génocide / « Depuis 90 jours, je ne comprends pas. Des milliers de personnes meurent et sont mutilées, submergées par un flot de violence qu’on ne peut qualifier de guerre, sauf par paresse ». Dans sa lettre de démission après douze ans de bons et loyaux services, le journaliste Raffaele Oriani du supplément hebdomadaire du quotidien italien La Repubblica entend protester contre la manière dont son journal couvre la situation à Gaza. Il dénonce « l’incroyable circonspection d’une grande partie de la presse européenne, y compris La Repubblica – aujourd’hui deux familles massacrées ne figurent qu’à la dernière ligne de la page 15 », et évoque « l’escorte médiatique » qui rend ces massacres possibles.

          ALAIN GRESH > SARRA GRIRA >

          RAFFAELE ORIANI 
          QUITTE LA RÉPUBLIQUE

          Il fut un temps où les médias occidentaux n’avaient pas ce type de pudeur. Personne n’avait de réticence à dénoncer l’invasion russe et il ne serait venu à l’idée de personne d’évoquer « l’opération spéciale russe », sinon par dérision. Aujourd’hui s’est imposée l’expression israélienne de « guerre Israël-Hamas », comme si deux parties égales s’affrontaient, ou que les victimes étaient principalement des soldats des Brigades d’Al-Qassam.

          Les formules dans les journaux varient, mais le Hamas est presque toujours désigné comme « organisation terroriste » — rappelons que seuls l’Union européenne et les États-Unis le considèrent comme tel — ce qui exonère par avance Israël de tous ses crimes. Face au Mal absolu, tout n’est-il pas permis ? Un journaliste de CNN rapportait les consignes de sa rédaction :

          Les mots « crime de guerre » et « génocide » sont tabous. Les bombardements israéliens à Gaza seront rapportés comme des « explosions » dont personne n’est responsable, jusqu’à ce que l’armée israélienne en accepte ou en nie la responsabilité. Les citations et les informations fournies par l’armée israélienne et les représentants du gouvernement ont tendance à être approuvées rapidement, tandis que celles provenant des Palestiniens ont tendance à être attentivement examinées et traitées précautionneusement 1.

          « SELON LE HAMAS »

          On sait la suspicion qui a accompagné les chiffres du nombre de morts donnés par le ministère de la santé à Gaza, jusqu’à aujourd’hui accompagnés de l’expression « selon le Hamas », alors qu’ils semblent inférieurs à la réalité. Le traitement réservé aux otages palestiniens, déshabillés, humiliés, torturés, est relativisé, la suspicion d’appartenir au Hamas justifiant l’état d’exception. En revanche, les fake news colportées après le 7 octobre sur les femmes éventrées, les bébés décapités ou brûlés dans des fours ont été reprises, car elles avaient été entérinées par des responsables israéliens. Une fois la supercherie révélée, aucune rédaction n’a cru nécessaire de faire son mea culpa pour avoir contribué à colporter la propagande israélienne. En France, le porte-parole de l’armée israélienne a micro ouvert sur les chaînes d’information, et quand un journaliste se décide de faire son métier et de l’interroger vraiment, il est rappelé à l’ordre par sa direction. Pendant ce temps, des propos d’un racisme éhonté, qui frisent l’incitation à la haine ou à la violence à l’encontre des critiques de l’armée israélienne sont à peine relevés. Sans parler de la suspicion qui frappe les journalistes racisé·es coupables de « communautarisme » quand ils offrent une autre vision 2.

          Alors qu’Israël refuse l’entrée de journalistes étrangers à Gaza — sauf à ceux qu’ils choisissent d’« embarquer » dans un tour guidé, ce que de nombreux correspondants acceptent sans le moindre recul critique —, peu de protestations se sont élevées contre ce bannissement. La profession ne s’est guère mobilisée contre l’assassinat de 109 journalistes palestiniens, un nombre jamais atteint dans tout autre conflit récent. Si ces reporters avaient été européens, que n’aurait-on pas entendu ? Pire, dans son bilan annuel publié le 15 décembre 2023, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) parle de « 17 journalistes [palestiniens] tués dans l’exercice de leur fonction », information reprise par plusieurs médias nationaux. La formulation choque par son indécence, surtout quand on sait que cibler volontairement les journalistes est une pratique courante de l’armée israélienne, à Gaza et en Cisjordanie, comme nous le rappelle l’assassinat de la journaliste Shirin Abou Akleh. Le dimanche 7 janvier, deux confrères palestiniens ont encore été tués après qu’un missile israélien a ciblé leur voiture, à l’ouest de Khan Younes. L’un des deux n’est autre que le fils de Wael Dahdouh, le chef du bureau d’Al-Jazira à Gaza. La moitié de sa famille a été décimée par l’armée israélienne, et son caméraman a été tué.

          Or, on doit à ces journalistes palestiniens la plupart des images qui nous parviennent. Et bien que certains d’entre eux aient déjà travaillé comme « fixeurs » pour des journalistes français, ils restent a priori suspects parce que Palestiniens. Pendant ce temps, leurs confrères israéliens qui, à quelques exceptions près (+972, certains journalistes de Haaretz) reprennent les éléments de langage de l’armée sont accueillis avec révérence.

          LE NETTOYAGE ETHNIQUE, UNE OPTION COMME UNE AUTRE

          Ces derniers jours on a assisté à des débats surréalistes. Peut-on vraiment discuter, sereinement, calmement, « normalement » sur des plateaux de radio et de télévision des propositions de déplacement de la population palestinienne vers le Congo, le Rwanda ou l’Europe, sans marteler que ce sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ? Sans dire que ceux qui les profèrent, ici ou là-bas, devraient être inculpés d’apologie de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ?

          PHOTO +972MAG 

          Selon les Nations unies, la bande de Gaza est devenue « un lieu de mort, inhabitable ». Chaque jour s’accumulent les informations sur les morts (plus de 23 000), les blessés (plus de 58 000), les structures médicales bombardées, les exécutions sommaires, les tortures à grande échelle 3, les écoles et universités pulvérisées, les domiciles détruits. À tel point que l’on crée un nouveau terme, « domicide » pour désigner cette destruction systématique des habitations. Tous ces crimes font rarement l’objet d’enquêtes journalistiques. Pourtant le mémorandum soumis par l’Afrique du Sud le 29 décembre 2023 à la Cour internationale de justice de La Haye 4 suffirait aux médias à produire des dizaines de scoops. Ils contribueraient à donner aux victimes (pas seulement celles du 7 octobre) un visage, un nom, une identité. À contraindre Israël et les États-Unis qui les arment sans barguigner, à mettre aussi les autres pays occidentaux et en particulier la France devant leurs responsabilités, et pour cela il ne suffit pas de parachuter quelques vivres sur une population en train d’agoniser, ou d’exprimer sa « préoccupation » à la faveur d’un communiqué.

          Pour la première fois, un génocide a lieu en direct, littéralement en live stream sur certaines chaînes d’information panarabes ou sur les réseaux sociaux, ce qui n’a été le cas ni pour le Rwanda ni pour Srebrenica. Face à cela, la facilité avec laquelle ce massacre quitte petit à petit la une des journaux et l’ouverture des journaux télévisés dans nos pays pour être relégué comme information secondaire est déconcertante. Pourtant, autant que les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, les journalistes ont la responsabilité morale de se mobiliser pour arrêter ce crime en cours.

          Pour ne pas se rendre complice de génocide, la France peut contribuer à l’arrêter : suspendre la coopération militaire avec Israël, prendre des sanctions contre les Français qui participent aux crimes à Gaza, suspendre le droit des colons d’entrer dans notre pays, voire suspendre l’importation de marchandises israéliennes, dont certaines viennent des colonies et sont donc commercialisées en contravention avec les décisions européennes.

          Fin décembre, à la suite d’une attaque russe sur les villes ukrainiennes qui avait fait une trentaine de morts, le gouvernement américain condamnait « ces bombardements épouvantables », tandis que celui de Paris dénonçait « la stratégie de terreur russe ». Le quotidien Le Monde titrait sur la « campagne de terreur russe ». Combien de temps faudra-t-il pour qualifier de terrorisme la guerre israélienne contre Gaza ?

          Notes :

          1. « Cnn Runs Gaza Coverage Past Jerusalem Team Operating Under Shadow of Idf Censor », The Intercept, Daniel Boguslaw, 4 janvier 2024.
          2. Nassira Al-Moaddem, « TV5 Monde : « l’affaire Kaci » secoue la rédaction », Arrêt sur image, 30 novembre 2023.
          3. Lire l’enquête du magazine israélien +972, Yuval Abraham, «Inside Israel’s torture camp for Gaza detainees»
          4. Application Instituting Proceedings.
          5.  

           

          ALAIN GRESH

          Spécialiste du Proche-Orient, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont De quoi la Palestine est-elle le nom ? (Les Liens qui… (suite)

          SARRA GRIRA

          Journaliste, rédactrice en chef d’Orient XXI.

          ALAIN GRESH > SARRA GRIRA >


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          CHILI : QUATRE MILITAIRES DU RÉGIME PINOCHET CONDAMNÉS À 20 ANS DE PRISON, POUR L'HOMICIDE ET LA TENTATIVE D'HOMICIDE DE DEUX JEUNES CHILIENS EN 1986

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          CARMEN GLORIA QUINTANA ET RODRIGO ROJAS DE NEGRI,
          BRÛLÉS PAR UNE PATROUILLE MILITAIRE LORS DE LA
           DICTATURE DE PINOCHET AU CHILI, LE 2 JUILLET 1986.
          CARMEN GLORIA QUINTANA A SURVÉCU À SES GRAVES BRÛLURES,
          CONTRAIREMENT À RODRIGO ROJAS DE NEGRI.
          PHOTO LUCAS AGUAYO ARAOS / ANADOLU AGENCY / AFP

          Chili : quatre militaires du régime Pinochet condamnés à 20 ans de prison, pour l'homicide et la tentative d'homicide de deux jeunes Chiliens en 1986 / Le 2 juillet 1986, une patrouille militaire a arrêté, battu, arrosé de carburant et brûlé deux jeunes Chiliens.

          par franceinfo avec l'AFP

          France Télévisions

          Temps de lecture : 1 min

          une condamnation trente-sept ans après les faits. La Cour suprême du Chili a condamné quatre militaires retraités à 20 ans d'emprisonnement, vendredi 5 janvier, pour l'homicide et la tentative d'homicide de deux jeunes Chiliens dans l'affaire des "Quemados" ("Brûlés"), un épisode de la dictature d'Augusto Pinochet.

          ► También le puede interesar : CHILE / CORTE SUPREMA CONDENA A MILITARES (R) POR HOMICIDIO DE RODRIGO ROJAS Y HOMICIDIO FRUSTRADO DE CARMEN GLORIA QUINTANA

          Les faits ont eu lieu le 2 juillet 1986, sur fond de grève nationale contre le régime militaire d'Augusto Pinochet. A cette date, une patrouille militaire a arrêté, battu, arrosé de carburant et brûlé deux jeunes Chiliens. Carmen Gloria Quintana, étudiante au moment des faits, a survécu à ses graves brûlures, contrairement à Rodrigo Rojas de Negri, photographe de 19 ans, mort quatre jours plus tard. 

          Vendredi, la Cour suprême du Chili a ainsi condamné à 20 ans de prison les officiers du régime Pinochet Pedro Fernandez Dittus, Julio Castañer Gonzalez, Ivan Figueroa Canobra et Nelson Medina Galvez, pour l'homicide de Rojas de Negri et la tentative d'homicide de Carmen Gloria Quintana.

          Un long processus, "très éprouvant" 

          Ce jugement met "fin à un long processus, très éprouvant", a commenté l'avocat de Carmen Gloria Quintana, Nelson Caucoto, cité par une radio locale. "Il a fallu contester une thèse officielle établie par le dictateur, selon laquelle les jeunes s'étaient brûlés eux-mêmes car ils portaient des bombes incendiaires sous leurs vêtements." 

          L'affaire des "Quemados" est l'une des plus emblématiques des dernières années de la dictature Pinochet (1973-1990), qui a fait plus de 3 200 morts ou disparus.


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            100 avocats chiliens condamnent Netanyahu pour crimes de guerre dans la bande de Gaza et déposent une plainte devant la cour pénale / Santiago, le 6 janvier 2024, WAFA- 100 avocats chiliens, dont la plupart d’origines palestiniennes, ont déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale concernant les crimes de l'occupation israélienne dans la bande de Gaza, à savoir le génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, qui violent la Quatrième Convention de Genève du 1949.

            WAFA-

            L'avocat Juan Carlos Manriquez a expliqué: "Nous nous sommes conformés au Statut de Rome, et nous avons reçu les préoccupations et les demandes de près de 100 collègues chiliens qui ont mené les consultations pertinentes, pour déposer une requête devant la Cour pénale internationale, dont la révision débutera lundi prochain".

            Parmi les avocats, les membres du Sénat chilien Francisco Chavan, Ximena Rincon, Paulina Vodánovich, Ivan Morera, Sergio Jahona et Alfonso de Oreste, qui ont soutenu la plainte, ont expliqué que la vengeance d'Israël contre les personnes âgées, les femmes, les enfants et les malades, sans fondement logique, ni limite morale, a été la perpétration de violations graves et délibérées des droits de l'Homme contre les civils palestiniens de Gaza, dans une intention claire et systématique de guerre de génocide et d'émigration forcée.

            Francisco Chahuán, Sénateur du Chili a déclaré: " Ici, ils demandent à Netanyahou d'assumer la responsabilité criminelle pour imposer un cessez-le-feu immédiat. "

            Les plaignants, qui constituent la plus grande communauté palestinienne au monde en dehors des territoires palestiniens, demandent l'émission d'un mandat d'arrêt contre Benjamin Netanyahu et les autres agents et soldats responsables de ces crimes.

            N.S

            04 janvier, 2024

            GRAVE POLÉMIQUE PUBLIQUE ENTRE DIRIGEANTS COMMUNISTES EN MARGE DU CONFLIT PALESTINIEN

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            LE RÉVEIL DE CERBÈRE

            Grave polémique publique entre dirigeants communistes en marge du conflit palestinien. / Daniel Jadue, maire de Recoleta, ancien candidat du PCCh du Chili à la primaire présidentielle de la gauche, membre du Comité Central, d’origine palestinienne, a déclaré : « Je discute toujours, de manière très fraternelle, avec beaucoup de mes amis qui sont juifs de gauche. À mon avis, il y a une contradiction à être de gauche tout en se revendiquant juif, car l'identité juive découle d'une conception liée à l'idée suprémaciste d'appartenir à un peuple élu. Ainsi, si vous faites déjà partie d'un peuple élu, cela s'oppose à la croyance en l'égalité de tous les êtres humains devant tout. »

            par Pierre Cappanera

            PIERRE CAPPANERA
            PHOTO FACEBOOK


            Cette déclaration a fortement choqué au sein même du Parti communiste. Carmen Hertz, députée, lauréate du Prix des Droits de l’Homme au Chili, membre du Comité Central, et Miguel Lawner, éminent intellectuel communiste, tous deux se revendiquant juifs, ont répondu dans une longue lettre cosignée par plus de 200 personnalités communistes et de gauche d’origine juive. 

            Ce courrier se termine par : «Vous comprendrez que nous trouvons cela paradoxal, extrêmement contradictoire et offensant d'entendre les mots prononcés par notre camarade Daniel Jadue, affirmant qu'il considère comme une contradiction d'être juif et de soutenir des idées de gauche. Au nom de nombreux militants du Parti communiste et de la gauche chilienne, qui avons consacré nos vies à la noble cause de chercher un monde meilleur pour tous, quelles que soient leur condition sociale, leur croyance politique ou religieuse, nous exigeons que notre camarade Daniel Jadue rectifie des opinions si injustes exprimées publiquement."

            Cette polémique est d’autant plus surprenante et malvenue que, quelques jours auparavant, Daniel Jadue et Carmen Hertz avaient cosigné, avec une cinquantaine de personnalités d’origine juive ou palestinienne, une déclaration pour dénoncer les crimes d’Israël et soutenir le peuple palestinien dans sa lutte pour l’indépendance. Cette tribune avait été publiée à l’initiative de l’association Diana Arón, une association qui regroupe les juifs progressistes du Chili.

            Ils déclaraient ensemble : « La mémoire de nos histoires de douleur prend toute sa force et son sens lorsqu'elle nous permet d'empathiser et de nous mettre à la place des persécutés, lorsque nous défendons et luttons pour la justice et la dignité, la nôtre et celle des autres, lorsque nous sommes à la fois Juifs et Palestiniens, une seule humanité. Ne permettons pas qu'une nouvelle page de deuil s'ajoute aux annales de l'histoire dans l'apathie. Nous devons faire face avec fermeté à toute violation des droits de l'homme et du droit international, d'où qu'elle vienne. Il est temps d'exiger la justice, ainsi que l'application immédiate des résolutions des Nations Unies concernant les deux États, mettant fin à l'occupation et à la répression de l'État d'Israël en Cisjordanie et à Gaza. Il est temps d'imposer des sanctions à ceux qui ne respectent pas le droit à la vie et à la paix. »

            Le Comité Central du PC du Chili va se réunir ce week-end. Il devait être consacré à la préparation du 27 ème Congrés. Nul doute que le conflit palestinien s’y invitera. 


            Du même auteur  :

            01 janvier, 2024

            L’ERREUR STRATÉGIQUE D’ISRAËL

            [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

            JOE TILSON. — « 9 ELEMENTS », 1963
            PHOTO ADAGP, PARIS, 2023 - BRIDGEMAN IMAGES

            Face au Hamas, le gouvernement Netanyahou exclut toute solution politique / L’erreur stratégique d’Israël / Le 7 octobre, Israël a subi un traumatisme majeur avec l’attaque du Hamas contre la population civile et des sites militaires. L’une des causes de cet événement tragique est le refus de ses dirigeants de favoriser une réponse politique à la question palestinienne. La guerre menée actuellement à Gaza au prétexte d’annihiler le Hamas est porteuse de futurs drames.

            par Charles Enderlin

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            par Charles Enderlin • Lu par Morgane Hainaux 
            « L’ERREUR STRATÉGIQUE D’ISRAËL »

            Il a beaucoup neigé sur Jérusalem, ce 15 mars 2003, et M. Avi Dichter, alors patron du Shin Beth, le service de renseignement intérieur israélien appelé aussi « Shabak », doit faire une partie du trajet à pied pour se rendre chez M. Matti Steinberg, dans le quartier de Beit Hakerem. Il doit lui annoncer qu’il ne veut plus de ses services. Ce faisant, il se prive du meilleur spécialiste du dossier palestinien (1) qui, au fil des décennies, a été successivement l’analyste principal du Mossad, des renseignements militaires puis du Shin Beth. À contre-courant de la politique gouvernementale, l’expert a critiqué le rejet par le premier ministre Ariel Sharon de l’initiative pour la paix présentée en mars 2002 au sommet de la Ligue arabe de Beyrouth par le roi Abdallah Al-Saoud (2). Ce plan, qui demeure à ce jour la position officielle de la Ligue, propose la normalisation définitive entre Israël et ses voisins arabes en échange d’un retrait total d’Israël des territoires occupés en juin 1967.

            Mettant aussi en cause la politique de liquidations ciblées de dirigeants palestiniens, M. Steinberg est surtout persuadé que la direction politique met le pays en danger en considérant la situation uniquement sous l’angle sécuritaire. Selon ses analyses, seule la création d’une Palestine indépendante peut permettre à Israël de demeurer un État juif et démocratique. Désormais universitaire renommé, M. Steinberg n’a eu de cesse de faire entendre sa voix au cours des deux dernières décennies. En 2005, il a tenté, sans succès, de faire comprendre aux décideurs militaires et politiques que le démantèlement unilatéral des colonies de Gaza décidé par Sharon conduirait à une catastrophe stratégique. Pourquoi un tel choix a-t-il été fait ? À l’époque, M. Dov Weissglas, avocat et proche conseiller du premier ministre, avait vendu la mèche en révélant au quotidien Haaretz les véritables intentions du gouvernement : « Le [retrait de Gaza] signifie le gel du processus politique. Et, lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez la création d’un État palestinien et toute discussion sur les réfugiés, sur les frontières, et sur Jérusalem » (8 octobre 2004). Dans la foulée de ce retrait, le gouvernement israélien a refusé le renforcement de la police de l’Autorité palestinienne à Gaza et interdit, en juillet 2007, à l’armée israélienne d’épauler cette même police lors du coup de force du Hamas pour prendre le contrôle de l’enclave. Du point de vue des responsables israéliens, militaires et politiques, le choix du statu quo conduisait à laisser l’organisation islamiste gérer son territoire, tout en affaiblissant l’Autorité palestinienne, présidée par M. Mahmoud Abbas à partir de Ramallah, en Cisjordanie. C’était oublier, explique M. Steinberg, que pour le Hamas, mouvement fondamentaliste, Gaza et l’ensemble de la Palestine sont une terre d’Islam dont le centre est la sainte mosquée d’Al-Aqsa, à Jérusalem.

            La vengeance n’est pas une politique

            Revenu au pouvoir en 2009, M. Benyamin Netanyahou a poursuivi cette stratégie du maintien du Hamas au pouvoir à Gaza, en autorisant, par exemple, le Qatar à le financer. En 2019, il expliquait aux députés du Likoud que toute personne qui veut empêcher la création d’un État palestinien doit soutenir le renforcement et le transfert de fonds au Hamas (3). Formant, en décembre 2022, le gouvernement le plus annexionniste de l’histoire d’Israël, le premier ministre a donné les clés de la colonisation à M. Bezalel Smotrich, en le nommant ministre des finances ainsi que ministre délégué à la défense — et à ce titre responsable de l’administration civile de la Cisjordanie. En 2017, ce colon messianique avait publié un plan destiné, selon lui, à assurer la victoire d’Israël. En réalité, une véritable déclaration de guerre au mouvement palestinien. Le plan offrait aux « Arabes de Judée-Samarie », autrement dit de Cisjordanie, le choix de « rester et vivre en tant qu’individus dans l’État juif » tout en posant cette condition : « Celui qui ne veut ou ne peut renoncer à ses ambitions nationales recevra une aide pour lui permettre d’émigrer vers un des nombreux États arabes. »

            Tout en se consacrant à ses activités universitaires, M. Steinberg suit de près, et avec inquiétude, les réactions palestiniennes à ces développements. Sur les sites Internet du Hamas, il relève un emballement des discours eschatologiques. Si le cheikh Ahmed Yassine (1937-2004), fondateur de l’organisation, avait annoncé que l’« entité sioniste » disparaîtrait en 2027, l’ancien analyste du Shabak note que les théologiens du Hamas semblent décidés à anticiper la prophétie. Le 25 août dernier, M. Saleh Al-Arouri, vice-président du bureau politique du Hamas et cofondateur de sa branche armée, les Brigades Izz Al-Din Al-Qassam, déclare sur une chaîne de télévision libanaise proche du Hezbollah : « Bezalel Smotrich veut un conflit majeur qui lui permette de déplacer les Palestiniens de la Cisjordanie et des territoires palestiniens occupés en 1948. Je vois devant nous une étape imminente où nous mènerons une bataille intense, mais dont le résultat aura un impact majeur sur la situation en Palestine et dans la région (4).  » Dans cet entretien, M. Al-Arouri évoque seulement la Cisjordanie, sans dire un mot de Gaza. Une omission — délibérée ? — qui a pu contribuer à détourner l’attention des services de renseignements israéliens quant à ce qui se préparait dans l’enclave… mais qui n’échappe pas à M. Steinberg.

            Le 7 octobre, très tôt le matin, Israël subit la plus grande défaite militaire de son histoire. Des milliers de miliciens armés franchissent la barrière de sécurité construite autour de Gaza, investissent et conquièrent les bases militaires avoisinantes. À l’occasion de Simhat Torah, la fête de la Torah, l’état-major les avait dégarnies pour assurer la sécurité des colons de Cisjordanie. Après avoir tué et fait prisonniers des dizaines de militaires, hommes et femmes, les assaillants pénètrent dans vingt-deux localités israéliennes pour y massacrer des habitants et enlever des civils de tous âges. Au 20 décembre, le dernier bilan de cette attaque fait état, côté israélien, de 859 civils, 278 militaires et 44 policiers tués, cela sans oublier 255 otages emmenés à Gaza (118 ont été libérés durant la trêve de novembre). Près d’un millier d’assaillants ont été tués. L’armée mettra quatre jours à reprendre le contrôle total de la frontière.

            Pour la première fois depuis 1973, la mobilisation générale est décrétée, 360 000 réservistes sont rappelés. Israël passe à l’offensive, avec pour objectif la destruction des capacités militaire et politique du Hamas ainsi que la libération des otages détenus à Gaza. À la suite d’une intense campagne de bombardements aériens, une vaste opération terrestre débute, soutenue par l’administration américaine et plusieurs États occidentaux. Un pont aérien massif approvisionne l’armée israélienne en missiles et munitions issus des arsenaux américains. Le 9 décembre, à Gaza, le bilan était, selon le ministère de la santé sous contrôle du Hamas, de 20 000 Palestiniens tués, parmi lesquels 7 000 enfants (5). D’après l’Organisation des Nations unies (ONU), 18 % des habitations sont endommagées ou détruites. Après plusieurs semaines de soutien actif, le président des États-Unis a fini par hausser le ton le 12 décembre : « Ces bombardements aveugles font perdre à Israël son soutien international, a prévenu M. Joseph Biden, et Benyamin Netanyahou devrait changer son gouvernement, le plus conservateur de l’histoire d’Israël, qui comporte [le ministre de la sécurité nationale Itamar] Ben-Gvir et compagnie. Ils ne veulent rien qui s’approche de près ou de loin d’une solution à deux États. Ils veulent non seulement se venger de ce que le Hamas a fait, mais aussi de tous les Palestiniens. Ils ne veulent pas d’une solution à deux États. »

            M. Netanyahou a réagi le jour même en réitérant son refus d’un État palestinien. Pas question non plus d’accepter l’installation à Gaza de l’Autorité palestinienne. « Je ne permettrai pas à Israël de répéter l’erreur des accords d’Oslo. Je ne permettrai pas l’entrée à Gaza de ceux qui éduquent au terrorisme, soutiennent le terrorisme et le financent… Gaza ne sera ni le Hamastan ni le Fatahstan. »

            Quelle serait la réaction de la population israélienne en cas de crise avec les États-Unis ? Lors d’un récent sondage, l’Israel Democracy Institute a posé la question suivante : « Israël doit-il accepter le principe de la solution à deux États afin de continuer de recevoir l’aide américaine ? » Seuls 35 % des Juifs interrogés ont répondu par l’affirmative, 52 % refusent une telle option (6). « Les Israéliens ne sont pas particulièrement ébranlés par les destructions à Gaza car l’opinion est chauffée à blanc, estime la professeure Tamar Hermann, qui a codirigé cette enquête. Chaque jour on apprend que des otages ont été tués, et puis nos soldats meurent au combat. Selon moi, il aurait été préférable que l’armée utilise des moyens plus sophistiqués et moins destructeurs, afin de veiller à l’éthique du combat d’Israël. Mais je doute que cela ait changé quoi que ce soit à l’opinion internationale envers le pays. »

            Pour sa part, M. Steinberg s’avère très critique de l’action gouvernementale. « Au-delà des considérations morales et juridiques, il faut dire que, en l’absence de stratégie, la vengeance ne peut être une politique. Laisser la bride sur le cou à l’armée face à la population civile de Gaza représente un danger pour Israël. En poussant leur principal ennemi à surréagir, les organisations terroristes cherchent à le délégitimer aux yeux de l’opinion internationale. Cela leur accorde en retour une forme de légitimité. Si Israël ne se retire pas de Gaza, il va faire face à une forme de guérilla omniprésente, dont l’objectif sera de l’embourber dans une situation identique à celle qu’il a connue dans le sud du Liban. Cela représenterait une menace pour les relations avec l’Égypte et la Jordanie, pouvant aller jusqu’à remettre en question les traités de paix avec ces pays. Le Hamas en sortira renforcé. »

            Alors que se déroulent quotidiennement les obsèques de militaires morts au combat à Gaza, ces considérations ne sont guère partagées par une opinion publique traumatisée par les événements du 7 octobre. Tous les samedis soir, plus de cent mille personnes se rassemblent devant l’esplanade du musée d’art de Tel-Aviv, baptisée « place des otages ». Elles manifestent leur soutien aux familles des otages qui, souvent au bord du désespoir, exigent du gouvernement qu’il fasse de la libération de leurs proches sa priorité absolue. Devant le Parlement (Knesset), plusieurs familles, dont les parents ont été assassinés par le Hamas, se sont installées dans une tente en jurant d’y rester aussi longtemps que le gouvernement Netanyahou n’aura pas démissionné. M. Yaacov Godo, 74 ans, père endeuillé, en a pris l’initiative. Son fils Tom, 52 ans, a été tué le 8 octobre par les assaillants dans sa maison du kibboutz Kissoufim en protégeant son épouse et leurs trois filles, qui ont été sauvées. Militant de l’organisation Looking the Occupation in the Eye (« Regarder l’occupation dans les yeux »), M. Godo participait de manière régulière à la protection des bergers palestiniens attaqués par des colons dans la vallée du Jourdain. « Cette guerre est inutile, affirme-t-il. Elle aurait dû se terminer depuis longtemps. Elle n’a pas d’objectif défini. Il y a les terribles destructions à Gaza avec ce nombre de civils innocents tués qui dépasse l’entendement. Il y a aussi nos soldats qui tombent au combat. Ramener les otages, c’est bien sûr l’objectif suprême, mais je ne vois pas comment ce gouvernement et celui qui est à sa tête en seraient capables. »

            Soutenus par de nombreux Israéliens, les manifestants, parmi lesquels on compte aussi M. David Agmon, général de brigade réserviste qui fut le premier chef de cabinet de M. Netanyahou en 1996, subissent les insultes et menaces de militants du Likoud qui les traitent de « traîtres gauchistes ». Un partisan du premier ministre a même tenté d’incendier leur tente avant d’être arrêté par la police. Des attaques du même genre de la part de partisans de la droite et de l’extrême droite ciblent aussi l’organisation des familles d’otages. Les sionistes messianiques voient la guerre comme un signe de l’imminence de la Rédemption. Le professeur Yoel Ellitzour a publié, sur Srugim, un site Internet du sionisme religieux, un article expliquant que le massacre du 7 octobre faisait partie d’un plan divin pour punir les Israéliens « qui ont renoncé à l’immensité du pays et aux villes de [leurs] ancêtres et choisi des valeurs vaines en s’adonnant à des abominations sexuelles ». À la suite des vives réactions provoquées par ce texte, il a dû le retirer. Mais, dans ce milieu, l’idée de relancer la colonisation dans Gaza fait son chemin. Tomer Persico, chercheur à l’Institut Shalom-Hartman, craint, pour l’après-guerre, un renforcement de la droite nationaliste et de la religiosité. « Le conflit actuel va déboucher sur un processus politique régional, explique-t-il. Si Israël l’accepte, il s’engagera dans la voie de la réhabilitation, sinon il restera bloqué dans l’engrenage infernal des années Netanyahou. Cela signifiera l’isolement, l’effondrement économique et social. »

            Charles Enderlin

            Journaliste, Jérusalem. Auteur d’Israël. L’agonie d’une démocratie, Seuil, Paris, 2023.

            Notes :

            (1)  M. Matti Steinberg, qui a enseigné à Princeton et à Heidelberg, a notamment publié « La Nakba comme traumatisme. Deux approches palestiniennes et leurs répercussions politiques », Le Débat, Paris, 2017, et In Search of Modern Palestinian Nationhood, Moshe Dayan Center - Syracuse University Press, Tel-Aviv, 2016.

            (2)  Lire Ignacio Ramonet, « La paix maintenant », Le Monde diplomatique, avril 2002.

            (3)  Cf. Tal Schneider, « For years, Netanyahu ­propped up Hamas. Now it’s blown up in our faces », The Times of Israel, Jérusalem, 8 octobre 2023.

            (4)  La chaîne de télévision libanaise Al-Mayadin, proche du Hezbollah, diffuse une longue interview de M. Al-Arouri : « Nous sommes prêts pour une bataille globale et nous vaincrons Israël d’une manière sans précédent » (en arabe), 25 août 2023.

            (5)  « Death toll in Gaza from Israeli attacks rises to 17,700 — Health Ministry in Gaza », Reuters, 9 décembre 2023.

            (6)  Tamar Hermann et Or Anabi, « Israelis sharply divided on the question of a two-State solution in return for US assistance », The Israel Democracy Institute, 5 décembre 2023.


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            JULIEN DE CASABIANCA. –« OUTINGS IN JERUSALEM » 
            (SORTIES À JÉRUSALEM), 2015

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