06 février, 2023

ÉTATS-UNIS. ITINÉRAIRE GÉOPOLITIQUE D’UN BALLON CHINOIS

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DESSIN EMANUELE DEL ROSSO
ACTU / États-Unis. Itinéraire géopolitique d’un ballon chinois / Espion ou pas, l’engin qui a survolé le territoire américain avant d’être abattu samedi 5 février est devenu l’incarnation de la rivalité stratégique du XXIème siècle entre les deux grandes puissances.
LE 4 FÉVRIER 2023, UN F-22 A DÉCOLLÉ
DE LA BASE DE LANGLEY, EN VIRGINIE,
POUR «DESCENDRE» L’INTRUS.
PHOTO CHAD FISH/AP/SIPA
L’Histoire est décidément plus rusée que les hommes. Elle a présenté au monde ces derniers jours un scénario que peu d’experts ou romanciers – si ce n’est aucun – avaient couché noir sur blanc. La rivalité stratégique entre les deux grandes puissances du moment – les États-Unis et la Chine – devait normalement se concentrer en mer de Chine et mettre en concurrence les armements les plus sophistiqués. Finalement, c’est dans les très hauts cieux américains que s’est joué un épisode tout droit sorti d’un roman d’anticipation au fil de la trajectoire d’un engin venu du siècle dernier : un ballon. Ce dernier est apparu sur les radars américains le 28 janvier, alors qu’il se trouvait au-dessus de l’Alaska.­ Puis il a traversé la frontière vers le Canada avant de revenir côté états-unien, dans l’Idaho puis le Montana. Là, l’alarme est déclenchée. Le dernier État cité accueille l’un des trois sites de missiles balistiques intercontinentaux du pays. Le fait, ne pouvant de toute façon rester secret au regard du nombre de témoins ayant vu l’engin dans le ciel clair du Montana, est également rendu public et devient la « breaking news ».

« Des recherches principalement météorologiques »

La question commence à se poser : faut-il tirer sur le ballon ? Officiellement, l’administration craindrait les retombées de débris sur les habitants, le châssis de l’intrus équivalant à trois autobus. Au sol, on se moque un peu. Avec trois habitants au kilomètre carré, il y a plus de risques de blesser une vache, l’espèce bovine comptant deux fois plus de membres dans cet État rural des grandes plaines, que l’espèce humaine. La blague court de Billings à Missoula : faut-il prendre la 22 Long Rifle à l’arrière du pick-up pour tenter de descendre le ballon ? L’ancien gouverneur démocrate de l’État, Brian Schweitzer, tente de ramener ses compatriotes à la raison : « Être inquiet d’un ballon à l’âge des satellites n’a aucun sens. » Mais l’administration Biden semble sujette à une espèce de flottement et ne délivre aucun message public.

Pékin sort alors du silence et assure qu’il s’agit « d’un aéronef civil utilisé à des fins de recherches, principalement météorologiques » et « regrette » la violation « involontaire » de l’espace aérien américain, « un cas de force majeure ». Première mesure de rétorsion de Washington : l’avion d’Antony Blinken ne décollera pas. Le secrétaire d’État devait s’envoler pour Pékin, devenant le premier chef de la diplomatie américaine à se rendre en Chine afin d’apaiser les tensions dans le cadre posé par les deux présidents à Bali, en novembre 2022. Ce ne sera pas pour ce mois-ci.

Selon le New York Times, une partie de l’administration a pourtant plaidé – en vain, donc – pour maintenir la visite dont l’intérêt se trouvait encore rehaussé au regard de la situation. Quant au droit, il n’est d’aucune aide en la matière. L’espace aérien, soit en dessous de 20 kilomètres d’altitude, est régi par la convention de Chicago. Dans l’espace proprement dit – au-delà­ de 100 kilomètres – des normes fixées en 1967 dans un traité s’imposent. Pour la zone intermédiaire : rien. Et c’est justement là que se situe le ballon chinois qui poursuit, en fin de semaine, sa course : Kansas, Missouri. Le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) sort l’artillerie politique lourde, accuse les démocrates de mollesse. « DESCENDEZ LE BALLON ! » réclame, en lettres majuscules, Donald Trump sur son propre réseau social.

« Une tentative de surveiller des sites » militaires sensibles

Le 4 février, au réveil, Joe Biden promet : « Nous allons nous en occuper. » Dans l’après-midi, un F-22 – 95 millions de dollars pièce – décolle de la base de Langley en Virginie et canarde, au-dessus­ de l’Atlantique,­ le désormais célèbre ballon, qui finit sa course en lambeaux. C’est ici que l’affaire se teinte encore un peu plus d’ubuesque. Joe Biden « félicite » les pilotes pour avoir abattu un engin militairement inoffensif tandis que le pouvoir chinois s’insurge de l’usage américain de la force à l’encontre d’un ballon officiel­lement civil et sans présence humaine ayant, de fait, enfreint la souveraineté d’un pays.

Alors, espion ou pas espion ? Pour le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, il n’y a aucun doute : le ballon a été utilisé « dans une tentative de surveiller des sites stratégiques ». Avéré ou pas ? En tout cas, Washington, comme au poker, joue sa main à fond. Selon un haut responsable américain, des « ballons de surveillance chinois ont transité brièvement au-dessus des États-Unis au moins trois fois sous l’administration précédente (donc sous la présidence Trump – NDLR), et une fois au début de cette administration de ce que nous savons, mais jamais aussi longtemps ». L’Histoire, toujours elle, nous dira s’il s’agit, pour les deux parties, d’un ballon… d’essai.

LE BALLON « ESPION » CHINOIS PHOTOGRAPHIÉ JUSTE APRÈS
AVOIR ÉTÉ DÉTRUIT PAR UN MISSILE AMÉRICAIN, AU
LARGE DE LA CAROLINE DU SUD, LE 4 FÉVRIER 2023.
PHOTO REUTERS RANDALL HILL. RANDALL