12 juin, 2025

EN ARGENTINE, LA CONDAMNATION DE CRISTINA KIRCHNER BOUSCULE L’ÉCHIQUIER POLITIQUE

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« Au Mexique, le peuple a décidé quels candidats seront juges... /
 Et ici, ce sont les juges qui décident qui ne sera pas candidat. »
PLOUTOCRATIE
VIGNETTE DE PAT MONERO
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Le Monde

INTERNATIONAL / ARGENTINE / En Argentine, la condamnation de Cristina Kirchner bouscule l’échiquier politique / La confirmation par la Cour suprême de la condamnation de l’ancienne cheffe de l’État, principale figure de l’osition au président Javier Milei, à six ans de détention et à l’inéligibilité à vie contraint les forces politiques à repenser leurs stratégies, alors que plusieurs échéances électorales prévues dans les prochains mois.[Soutien à Cristina Kirchner face au lawfare]

Par Anaïs Dubois (Buenos Aires, correspondance)

Temps de Lecture 2 min.

L’ANCIENNE PRÉSIDENTE ARGENTINE,
CRISTINA KIRCHNER,  DEPUIS LE BALCON
DE SON DOMICILE,  À BUENOS AIRES,
LE 11 JUIN 2025.
PHOTO CRISTINA SILLE

le verdict était attendu depuis plusieurs jours. Pourtant, un véritable séisme politique secoue l’Argentine depuis la confirmation, mardi 10 juin au soir, de la condamnation de l’ex-présidente Cristina Kirchner à six ans de prison et à l’inéligibilité à vie, pour « fraude au préjudice de l’administration publique » durant sa présidence (2007-2015).

CHILI / PROPAGANDE ÉLECTORALE
ÉLECTIONS PRIMAIRES PRÉSIDENTIELLES
DIMANCHE 29 JUIN 2025

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Quand les trois juges de la Cour suprême argentine ont annoncé, après neuf années de procédure, leur décision de rejeter à l’unanimité le recours présenté par la leader péroniste, figure centrale du paysage politique argentin depuis deux décennies et présidente du Parti justicialiste (PJ), la principale force d’opposition au président d’extrême droite, Javier Milei, les réactions n’ont pas tardé.

 PHOTO PÁGINA|12

« Justice. Fin. », a immédiatement posté Javier Milei sur le réseau social X. L’ancien président de droite Mauricio Macri (2015-2019), rival historique de Cristina Kirchner, a salué le « travail impeccable de la justice » et une « décision historique ». À l’opposé de l’arc politique, la dirigeante du Frente de Izquierda (Front de gauche, gauche non péroniste), Myriam Bregman, a dénoncé « une avancée antidémocratique », alors que Cristina Kirchner avait annoncé, le 2 juin, sa candidature aux élections législatives dans la province de Buenos Aires, bastion historique du péronisme. « C’est un acte clair de proscription », a-t-elle estimé, bien qu’elle ait « toujours été une opposante politique à Cristina Fernandez de Kirchner ».

 « TENIR BON »
UNE DE PÁGINA|12
DU 17 022025

La sentence particulièrement rapide de la Cour suprême, saisie fin mars, fait planer le doute sur les motivations des magistrats et l’indépendance du pouvoir judiciaire. Certains voient dans ce jugement une décision plus politique que juridique, alors que la Cour a rompu avec la tradition d’éviter de se prononcer sur ce type de cas pendant une année électorale et que la date limite du dépôt des candidatures est fixée au 19 juillet.

« La sentence était écrite d’avance »

Cette lecture est partagée par nombre de dirigeants syndicaux. Le syndicat des travailleurs de l’État (ATE) appelle à la grève afin d’accompagner l’ex-présidente au tribunal, lorsqu’elle s’y rendra pour formaliser sa détention, probablement à domicile, avant le dimanche 15 juin. Dans les heures qui ont précédé l’annonce de la décision de la Cour suprême, des accès à la capitale ont été coupés par des manifestants en signe de protestation. Des étudiants ont également occupé plusieurs universités de Buenos Aires. De son côté, Cristina Kirchner a dénoncé de nombreuses irrégularités et s’est dite victime de lawfare, une instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Déjà cible d’une tentative d’assassinat en septembre 2022, elle assure que ses opposants veulent la voir « soit prisonnière, soit morte ».

Mardi soir, sur le trottoir devant la porte du siège de son parti, l’ex-présidente, âgé de 72 ans, a fustigé les magistrats face à une foule de militants, certains en larmes, venus la soutenir. « La sentence était écrite d’avance », a-t-elle affirmé sans montrer le moindre signe d’abattement, qualifiant les juges de « trio de marionnettes répondant à des ordres bien au-dessus d’eux, le pouvoir économique de l’Argentine ».

« En Argentine, depuis des années, la justice est l’institution qui a la pire image auprès de l’opinion publique. Cristina Kirchner a installé l’idée, partagée par une bonne partie de la population, que la justice est la garde prétorienne de l’establishment économique », explique Sebastian Halperin, sociologue et politiste, spécialiste de l’opinion.

À l’approche des législatives de mi-mandat, prévues le 26 octobre et des élections dans la province de Buenos Aires, la plus peuplée du pays, le 7 septembre, la décision de la Cour suprême rebat les cartes et oblige l’ensemble des partis à revoir leurs stratégies.

Dès mardi soir, les quelques milliers de militants qui ont accompagné Cristina Kirchner jusqu’aux portes de son appartement du centre-ville de Buenos Aires ainsi que les cadres du parti nourrissaient l’espoir de voir le péronisme, atone et divisé depuis l’élection de Javier Milei en 2023, se réveiller et s’unir après ce qu’ils estiment être une injustice et une atteinte à la démocratie.

De l’autre côté, « le gouvernement fait face à un problème car il se renforce en grande partie grâce à la polarisation. Il cherchait à accroître sa légitimité en affrontant Cristina Kirchner dans les urnes. Or, cela ne va pas être le cas », souligne Sebastian Halperin, pour qui l’opposition péroniste « passe d’un rôle d’opposition à un rôle de résistance ».

Anaïs Dubois (Buenos Aires, correspondance)


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10 juin, 2025

LES MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS AUX PERSONNES EXPULSÉES DES ÉTATS-UNIS SUSCITENT L’INQUIÉTUDE AU CHILI

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LES MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS AUX PERSONNES
EXPULSÉES DES ÉTATS-UNIS SUSCITENT L’INQUIÉTUDE AU CHILI

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Prensa
Latina
Les mauvais traitements infligés aux personnes expulsées des États-Unis suscitent l’inquiétude au Chili / Santiago du Chili, 10 juin 2025. Les autorités chiliennes ont exprimé leur inquiétude face aux mauvais traitements infligés aux concitoyens déportés des États-Unis, d’où sont arrivés jusqu’à présent deux vols transportant près d’une centaine de migrants.[ L'hydre idéologique du populiste Trump ]

Prensa Latina 10 juin 2025

Beaucoup de ces personnes étaient menottées et ont déclaré avoir été détenues arbitrairement, emprisonnées pendant des semaines dans des conditions de surpeuplement, être privées de nourriture et de communication avec leur famille.

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FLYER JANNETTE JARA
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Le ministre de la Justice et des Droits de l’homme, Jaime Gajardo, a reconnu que les plaintes suscitent une préoccupation particulière dans le traitement réservé à ses compatriotes.

Selon les accords que nous avons, les personnes expulsées doivent arriver dans des conditions dignes, a déclaré le ministre à la presse.

Pour sa part, le ministre de l’Intérieur, Álvaro Elizalde, a déclaré que la grande majorité des personnes expulsées sont restées sur le territoire des États-Unis au-delà de ce qui était permis par leur visa.

Interrogé sur les abus commis contre des Chiliens dans le cadre de la procédure d’arrestation et de transfert, il a déclaré : « Nous avons insisté pour que toutes les personnes soient traitées avec dignité ».

Elizalde a confirmé la poursuite des déportations, ce qui est dû à un durcissement des politiques de l’administration de Donald Trump contre les migrants.

Jusqu’à présent, les Chiliens ont droit au visa Waiver, un programme qui depuis 2014 autorise le séjour de trois mois sur le territoire des États-Unis aux citoyens de ce pays pour tourisme ou affaires.

Cependant, l’ambassadeur du Chili à Washington, Juan Gabriel Valdés, a récemment admis une augmentation des refus de visas et a déclaré que dans de nombreux cas les raisons n’étaient pas comprises. peo/rc/car

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SUR LE MÊME SUJET :

09 juin, 2025

APRÈS CINQ ANS D'INCERTITUDE, LE CHILI RENOUE AVEC LA CROISSANCE

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LE PRÉSIDENT DU CHILI GABRIEL BORIC LORS DE SON ALLOCUTION
 ANNUELLE DEVANT LE PARLEMENT À VALPARAÍSO, DIMANCHE 1ER JUIN.
PHOTO RODRIGO GARRIDO

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Les Echos
Décryptage /Après cinq ans d'incertitude, le Chili renoue avec la croissance / Les derniers chiffres de la croissance chilienne montrent une hausse inattendue de la production, notamment dans le secteur minier. Le pays présidé par Gabriel Boric cherche à conforter ces résultats en facilitant l'investissement étranger dans les minerais critiques et l'énergie verte. [Médias français, qui possède quoi ?]

Par Marion Torquebiau Publié le 6 juin 2025  

«le redressement de l'économie est en cours », a affirmé dimanche 1er juin le président du Chili Gabriel Boric, lors de son allocution annuelle au Parlement. Alors que la croissance du pays stagne depuis une dizaine d'années, « notre gouvernement [a créé] les conditions pour inverser cette situation », a ajouté le chef d'État de gauche. Et les résultats des derniers jours pourraient bien lui donner raison.

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Selon les données de l'Indice mensuel de l'activité économique (Imacec), la croissance chilienne a augmenté de 2,5 % d'avril 2024 à avril 2025. Une hausse significative après seulement 0,5 % de croissance en 2023. « Après la crise sociale de 2019, deux processus constitutionnels avortés et la pandémie, ces nouveaux chiffres mettent en évidence une normalisation de l'économie chilienne après les incertitudes de ces dernières années », analyse Guillermo Larrain, économiste à l'université du Chili.

Cuivre et main-d'oeuvre

« Ce résultat ne traduit pas une augmentation de la productivité mais plutôt la croissance de la main-d'oeuvre avec beaucoup d'immigration sur une période courte », estime François Meunier, économiste franco chilien. Sur les cinq dernières années, le nombre de personnes étrangères au Chili a augmenté de 46,8 % selon le Service des migrations. Aujourd'hui, les migrants, majoritairement vénézuéliens, représentent 10 % de la population chilienne.

Le Chili dispose de nombreuses ressources minières essentielles pour la croissance mondiale. /Guillermo Larrain, Economiste.

Pour l'Imacec, cette croissance s'explique surtout par une augmentation de la production dans le secteur minier et particulièrement du cuivre dont le Chili est le premier producteur mondial. « Le Chili dispose de nombreuses ressources minières essentielles pour la croissance mondiale. Les pays développés sont en compétition pour prendre position sur ces minerais stratégiques et cela est bénéfique pour le Chili », détaille Guillermo Larrain.

Guerre commerciale

Une bonne nouvelle dans un contexte de forte incertitude au niveau mondial, car le pays est pris entre les feux de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, respectivement premier et deuxième partenaire commercial. Les droits de douane imposés par Donald Trump ont été établis à 10 % pour le Chili, qui exporte principalement des minerais et des produits agroalimentaires.

« Pour l'économie chilienne, les droits de douane sont un problème relatif car, par exemple, si le vin chilien est taxé à 10 % et le vin italien à 20 %, le Chili est gagnant », détaille François Meunier.

En revanche, il reste encore une grande inconnue sur le sort du cuivre. Si le métal rouge n'est pas encore concerné par les droits de douane américains, Donald Trump n'a pas dit son dernier mot. « Les négociations en cours avec le gouvernement américain sur les droits de douane représentent l'une des principales priorités économiques du gouvernement », a affirmé le ministre chilien des Finances, Mario Marcel, le 23 mai.

Energie verte

Matières premières, institutions solides, forte immigration, Gabriel Boric l'assure : « L'économie chilienne connaîtra une plus forte croissance dans les années à venir. » Le pays croit notamment en son potentiel énergétique. Engie, EDF, TotalEnergies… de nombreuses entreprises internationales sont attirées par la géographie du pays dont la faible densité permet de développer des projets à grande échelle.

Depuis 2019, l'énergie solaire a par exemple déjà doublé sa participation dans le mix électrique national avec 22 % en 2024. Par ailleurs, le gouvernement cherche à faire du Chili un des principaux producteurs mondiaux d'hydrogène vert. Afin de continuer à attirer des financements étrangers, l'exécutif a récemment déposé un projet de loi afin d'alléger les démarches administratives dans un pays où les lourdeurs réglementaires bloquent de nombreux investissements.

Selon l'OCDE, cette réforme permettra « de stimuler l'investissement tout en maintenant les mécanismes de protection environnementaux ». Dans son dernier rapport, l'institution économique rehausse d'ailleurs les prévisions de croissance pour le Chili à 2,4 % pour 2025. Un bilan que pourra mettre en avant le Frente Amplio, coalition de gauche dont est issu Gabriel Boric, alors que des prochaines élections présidentielles sont prévues en novembre 2025.

Par Marion Torquebiau

Marion Torquebiau (Correspondante à Santiago du Chili)

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SUR LE MÊME SUJET :

06 juin, 2025

SELON ELON MUSK, DONALD TRUMP EST MENTIONNÉ DANS LES DOSSIERS EPSTEIN

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AUX ÉTATS-UNIS, ELON MUSK NE
 LAISSE PERSONNE INDIFFÉRENT
PHOTO BRANDON BEL
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Euronews
Selon Elon Musk, Donald Trump est mentionné dans les dossiers Epstein / Elon Musk faisait référence aux dossiers du ministère de la Justice concernant le délinquant sexuel Jeffrey Epstein, aujourd'hui décédé, qui aurait procuré des services sexuels à des mineures pour le compte d'une série de célébrités. [Règlement de comptes]

Par Euronews Publié le 05/06/2025 

LE MILLIARDAIRE TECHNOLOGIQUE
ELON MUSK  ÉCOUTE DONALD TRUMP 
PHOTO JABIN BOTSFORD

Elon Musk a affirmé que la raison pour laquelle l'administration américaine n'a pas publié l'intégralité des dossiers Epstein est que le président Donald Trump y est mentionné.

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"@realDonaldTrump est dans les dossiers Epstein. C'est la vraie raison pour laquelle ils n'ont pas été rendus publics", a-t-il déclaré dans un message publié jeudi soir sur X.

CAPTURE D'ÉCRAN
Il a conclu son tweet par "Passez une bonne journée, DJT !".

Il s'agit d'une référence aux dossiers du ministère de la Justice concernant le délinquant sexuel condamné Jeffrey Epstein, qui aurait procuré des filles mineures à des fins sexuelles pour une série de noms célèbres.

M. Musk n'a pas fourni de preuves à l'appui de son affirmation et n'a pas non plus expliqué comment il avait eu connaissance de ces dossiers

Le chef de Tesla et de SpaceX était un ancien proche conseiller de Trump et dirigeait le nouveau département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) avant son départ la semaine dernière.

Le DOGE, un département controversé, avait pour mission de réduire la taille du gouvernement et a vu des milliers d'emplois fédéraux supprimés.

Depuis son départ, il s'en est pris au projet de loi de Trump sur les réductions d'impôts et les dépenses, le qualifiant d'"abomination dégoûtante".

Dans un message publié jeudi soir sur Truth Social, M. Trump a déclaré qu'il avait demandé à M. Musk de quitter l'administration, affirmant qu'il était "usé" et l'accusant de devenir "cinglé".

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SUR LE MÊME SUJET :

04 juin, 2025

BRÉSIL / LUIZ INACIO LULA DA SILVA : « NOUS AVONS PLUS QUE JAMAIS BESOIN D’UNE GOUVERNANCE MONDIALE »

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LE PRÉSIDENT LUIS INACIO DA SILVA,
AU PALAIS DU PLANALTO,
À BRASILIA, LE 26 MAI 2025.
PHOTO VICTOR MORIYAMA

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Le Monde

INTERNATIONAL / BRÉSIL / Luiz Inacio Lula da Silva : « Nous avons plus que jamais besoin d’une gouvernance mondiale » / À quelques jours de sa visite d’État en France, le 5 juin, le président brésilien, ardent défenseur de la paix, revient, dans un entretien exclusif au « Monde », sur l’urgence de trouver une solution pour Gaza et l’Ukraine, et évoque ses contradictions entre l’exploitation du pétrole en Amazonie et la défense de l’environnement.
Propos recueillis par Bruno Meyerfeld (Brasilia, envoyé spécial)
Temps de Lecture 8 min.
luiz Inacio Lula da Silva a décoré son bureau avec soin : un grand crucifix, une photo de son épouse, une sculpture de jaguar, mais aussi une grande carte des espaces naturels protégés dans le monde. Dans un contexte international troublé et guerrier, le président brésilien, 79 ans, reste fidèle à ses priorités, la défense de l’environnement et la lutte contre la pauvreté. Ce thème sera central lors de sa visite d’État en France, qui débutera le 5 juin. À quelques jours du départ, il a accordé un entretien exclusif au Monde, depuis le palais présidentiel du Planalto, à Brasilia.

CHILE / PROPAGANDA ELECTORAL
ELECCIONES PRIMARIAS PRESIDENCIALES
DOMINGO 29 DE JUNIO DE 2025
FLYER JANNETTE JARA

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Quels sont les objectifs de votre visite en France et comment qualifiez-vous vos relations avec Emmanuel Macron ? On se souvient de vos images très chaleureuses au Brésil en 2024, comparées à des « photos de mariage »…

Je viens rencontrer Emmanuel Macron pour une visite d’État, mais aussi pour participer à la COP des océans [Conférence des Nations unies sur l’océan], qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin. Je me rendrai également à Toulon pour visiter les chantiers navals où sont construits les sous-marins à propulsion nucléaire [la France doit aider le Brésil à développer ses propres engins]. Je vais aussi rencontrer des chefs d’entreprise, recevoir un hommage spécial de l’Académie française, promouvoir la saison culturelle France-Brésil, ça promet d’être intense !

J’ai toujours eu d’excellents rapports avec tous les présidents français, Chirac, Sarkozy et Hollande. Concernant Emmanuel Macron, sur le plan personnel, je lui suis très reconnaissant de m’avoir reçu à l’Elysée [en 2021], alors que je n’étais pas président de la République. C’est pourquoi, lorsqu’il est venu au Brésil, j’ai tenu à lui réserver un accueil tout particulier. Nous nous appelons souvent, nos épouses s’entendent très bien. Nous entretenons une relation privilégiée.

Quel bilan tirez-vous des premiers mois de la présidence de Donald Trump ?

Trump a été élu pour gouverner les États-Unis, pas pour gouverner le monde ! Il a été choisi par une majorité d’Américains, il a le droit de s’exprimer. Mais cela ne lui donne pas l’autorité pour s’immiscer dans les affaires des autres pays et ne pas respecter leur souveraineté, ni pour remettre en cause le multilatéralisme, au risque de plonger le monde dans une pagaille généralisée. Qu’il s’occupe d’abord des Américains !

Le Brésil a un déficit commercial vis-à-vis des États-Unis, et Trump nous voit encore comme un « pays ami » [en avril, ce dernier a annoncé que son pays imposerait 10 % de droits de douane aux importations brésiliennes, soit le tarif minimal] – avec des taxes encore plus élevées pour les nations qui maintiennent des barrières commerciales plus strictes contre les Américains.

Mais j’ai donné des instructions très claires à mes ministres : nous allons d’abord dialoguer autant que possible, dans un esprit d’apaisement. Je souhaite que nous utilisions tous les mots du dictionnaire de la négociation… Mais si ça ne fonctionne pas, nous sommes prêts à appliquer une loi de réciprocité sur les droits de douane.

Le sommet des BRICS, prévu les 6 et 7 juillet à Rio, qui regroupe les onze membres officiels (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Egypte, Emirats, Ethiopie, Indonésie et Iran) et neuf pays associés, marquera-t-il la riposte du Sud global face aux offensives de Washington ?

Il ne s’agit pas de prendre position pour ou contre Trump. Le Sud global a pour unique objectif la croissance et le développement. Les BRICS n’ont pas d’ennemis, et n’en veulent pas. Il n’y a pas d’un côté le Sud, et de l’autre le Nord. Cette division n’a pas de sens. Le Brésil souhaite entretenir de bons rapports avec la Chine, comme avec les États-Unis. Nous ne voulons pas un retour de la guerre froide.

Cependant, les pays du Sud ont été trop longtemps traités comme de simples nations en développement, qui ne posaient de problème à personne. Cette époque est révolue. Les BRICS représentent désormais 39 % du PIB mondial et plus de la moitié de la population de la planète. Nous sommes devenus un acteur économique et politique incontournable.

Donald Trump a menacé de droits de douane de 100 % les pays qui chercheraient à se détourner du dollar. Cela ne vous effraie-t-il pas ?

La menace de Trump ne fait peur à personne. Nous agirons en fonction des intérêts de nos pays, et nous nous battrons pour un commerce international plus juste. Ce n’est ni simple ni facile. Mais il n’est pas question de demander l’autorisation de Washington pour choisir la monnaie que nous jugeons la plus appropriée pour réaliser nos échanges.


Le 9 mai, vous étiez aux commémorations du Jour de la victoire à Moscou. Ne voyez-vous aucun problème à rencontrer Vladimir Poutine, visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour la guerre en Ukraine ?

Je me suis rendu à Moscou pour commémorer les 80 ans de la victoire sur le nazisme, par respect pour un pays qui a perdu 26 millions de vies humaines pendant ce conflit. Un pays, par ailleurs, avec lequel le Brésil entretient des relations commerciales solides – nous y importons notamment du diesel et des engrais. Je ne vois donc aucun problème dans cette visite.

Et je peux dire que je suis très à l’aise avec cette question. Le Brésil a condamné dès le début la violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine par la Russie. Le Brésil défend la paix, et ce, depuis trois ans ! J’ai dit à Vladimir Poutine qu’il était temps de mettre fin à la guerre, je lui ai conseillé de rencontrer Volodymyr Zelensky à Istanbul [le 16 mai]. Et je regrette qu’il ne s’y soit pas rendu.


Regrettez-vous les mots très durs que vous avez eus à l’encontre de Volodymyr Zelensky depuis le début du conflit ?

Non. J’ai dit ce qu’il fallait dire au moment opportun. Je pense que cette guerre n’aurait jamais dû avoir lieu. Le faux pas a été commis par Poutine, lorsqu’il a décidé d’envahir l’Ukraine. C’est clair, et nous l’avons toujours affirmé : aucun pays n’a le droit d’envahir le territoire d’un autre, surtout lorsqu’il existe encore des possibilités de négociation.

Mais les Occidentaux portent aussi une part de responsabilité. Joe Biden, avec qui j’en ai longuement parlé, pensait qu’il fallait détruire la Russie. Et l’Europe, qui a longtemps incarné une voie médiane dans le monde, s’est alignée sur Washington et consacre désormais des milliards à son réarmement. Cela m’inquiète. Si l’on ne parle que de guerre, il n’y aura jamais de paix.

Le Brésil est prêt à soutenir des négociations entre la Russie et l’Ukraine. Avec la Chine et 11 autres pays en développement, nous avons proposé en 2024 un plan pour la paix. Après trois ans de guerre, plus personne n’a rien à gagner à poursuivre le conflit. Poutine sait qu’il n’obtiendra pas tout, et Zelensky aussi. Asseyons-nous, discutons. Assez de bombes, de morts, de destructions.

Vous avez critiqué avec virulence le gouvernement israélien à propos de la guerre dans la bande de Gaza. Concrètement, que peut faire la communauté internationale pour y mettre fin ?

Il faut d’abord reconnaître la réalité : à Gaza, on n’assiste pas à un affrontement entre deux armées, mais à un massacre de civils par une force militaire très sophistiquée. Pour moi, c’est un génocide. Chaque frappe d’Israël, censée viser le Hamas, ne laisse derrière elle que des victimes civiles, femmes et enfants. C’est une honte pour l’humanité et tous les gouvernements. Cela doit cesser !

Il faut donc des décisions fortes. Le Brésil a été l’un des premiers pays d’Amérique latine à reconnaître officiellement l’État de Palestine, d’autres devraient suivre cet exemple, car seul un État palestinien viable peut garantir une paix durable dans la région.

L’ONU doit retrouver son rôle de médiateur, car aujourd’hui ses décisions sont ignorées et l’Organisation est paralysée. Nous avons plus que jamais besoin d’une gouvernance mondiale. Depuis la seconde guerre mondiale, les conflits entre États n’ont jamais été aussi nombreux. Les dépenses militaires mondiales ont explosé, pour atteindre 2 700 milliards de dollars [près de 2 400 milliards d’euros] en 2024. C’est hallucinant et très grave, surtout quand tant d’argent manque pour lutter contre la pauvreté et protéger l’environnement.

Justement, le Brésil accueillera la COP30 en novembre. Mais, dans ce contexte troublé, difficile d’espérer des avancées majeures…

Je reste optimiste pour « notre » COP, sinon, je vous le dis clairement, je ne l’organiserais pas ! Je pense même que Trump viendra, comprenant que les États-Unis ne peuvent rester en dehors de l’accord de Paris, ni hors de la planète Terre.

Ce sera une COP sérieuse, mais populaire, où la société civile sera amenée à se manifester. Le fait de l’organiser à Belem, en Amazonie, n’est pas un choix anodin. Il ne s’agit pas de faire du « oba oba » [du spectacle], mais de présenter au monde la forêt tropicale, ses habitants et les défis pour la préserver.

Pour nous, l’enjeu central reste le financement de la lutte contre le réchauffement climatique. Les pays riches, qui ont connu deux cents ans d’industrialisation basée sur les gaz à effet de serre, ont une dette historique envers le climat et doivent l’assumer. Il y a beaucoup d’argent pour faire la guerre, mais quand il s’agit de l’environnement, les caisses sont vides ! Ce n’est pas acceptable.

Pourtant, vous soutenez l’exploitation pétrolière dans le delta de l’Amazone, un projet vivement critiqué par les ONG. N’y a-t-il pas contradiction ?

Ecoutez : la France, le Royaume-Uni, la Norvège et les États-Unis exploitent aussi du pétrole. Et le Brésil est doté du mix énergétique le plus propre du monde : 90 % de notre électricité provient du renouvelable. Nous nous sommes fixé des objectifs très ambitieux pour la COP30 [avec une réduction des émissions de 59 % à 67 % d’ici à 2035], et au-delà, avec l’élimination de la déforestation illégale en Amazonie d’ici à 2030.

Le Brésil ne va pas renoncer à une richesse importante pour son développement. Quel pays pourrait se passer du pétrole aujourd’hui ? Aucun n’est en mesure de s’en affranchir aussi rapidement. Concernant le Brésil, c’est justement l’argent du pétrole qui va nous permettre de financer notre transition énergétique. Il n’y a donc aucune contradiction.

Sur le risque de pollution liée à l’exploitation, Petrobras, la compagnie pétrolière brésilienne, est reconnue pour son expertise en prospection en eaux profondes, et n’a jamais connu d’incident majeur. Le forage aura lieu à 500 kilomètres du delta de l’Amazone. Il n’y aura aucun problème. Et, s’il y avait le moindre risque, je serais le premier à m’opposer à un tel projet !

Malgré des résultats économiques encourageants, votre popularité reste faible. Comment l’expliquez-vous ?

En vingt ans, le monde politique a profondément changé. Le refus de la réalité se répand dangereusement, menaçant les institutions démocratiques. Au Brésil, c’est encore plus grave à cause du poids des réseaux digitaux, qui, à mon avis, n’ont rien de « sociaux ». Il est toujours plus facile d’agresser que de débattre, de diviser plutôt que de négocier. L’opposition a perdu toute civilité : plus c’est agressif et absurde, mieux ça leur va !

Même si nous réalisons un travail impressionnant, avec une croissance du PIB de 3,4 % en 2024 et un chômage en baisse, il reste difficile de convaincre la population des bienfaits de notre politique. Donc oui, ma cote de popularité n’est plus celle d’autrefois… Mais, dans les sondages sur la prochaine élection, je reste toujours en tête.

Malgré votre âge, envisagez-vous d’être candidat au scrutin de 2026 ?

Je suis quelqu’un de très responsable. Pour être candidat, je dois être à 100 % en bonne santé. Je prends donc soin de moi du mieux possible. Je fais très attention, car je veux vivre jusqu’à 120 ans ! Concernant l’élection de 2026, la seule chose que je peux vous garantir, c’est que je ne permettrai pas le retour de l’extrême droite au pouvoir. Le remède à la crise, ce n’est pas moins de démocratie, mais plus de démocratie.
Bruno Meyerfeld (Brasilia, envoyé spécial)

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01 juin, 2025

FRANCE / LE PARTI DES MÉDIAS DÉJÀ EN CAMPAGNE

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DESSIN SELÇUK DEMIREL

Le Monde
Diplo
En France aussi, « neutraliser les extrêmes » / Le parti des médias déjà en campagne / Pour la première fois depuis la Libération, l’espace public français compte un pôle médiatique d’extrême droite. Bien financé, puissant, diversifié, il aimante la presse conservatrice et inquiète l’écheveau des médias libéraux. Ces deux ailes du journalisme dominant œuvrent dorénavant, chacune dans son camp, à réorganiser le champ politique en vue de l’élection présidentielle de 2027.  [Médias et propagande d'extrême droite ]

par Serge Halimi & Pierre Rimbert

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par Serge Halimi et Pierre Rimbert • Lu par Blaise Pettebone
LE MONDE DIPLOMATIQUE - AUDIO 
«LE PARTI DES MÉDIAS DÉJÀ EN CAMPAGNE»
Illustration
« Le Monde diplomatique » 
Trois semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle de 1995, le conseiller politico-patronal Alain Minc se désolait que le scrutin n’oppose pas M. Édouard Balladur à Jacques Delors, deux militants de l’Europe libérale : « On était à un millimètre d’une campagne de pays très développé, très sophistiqué, entre le centre droit et le centre gauche, à l’allemande, et on a une campagne beaucoup plus marquée par le vieux tropisme français du rêve, de l’illusion et du sentiment que la politique domine tout » (LCI, 1er avril 1995). Après s’être employée à discréditer les candidats susceptibles d’entraver ce duel de siamois, l’élite médiatique française avait elle aussi remâché son amertume contre un peuple trop fruste et perverti par le « populisme ».

« Jannette Jara, Presidenta / Trabaja por ti / Vota 2 »

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Souvent noyé dans les urnes, l’espoir des libéraux revit toujours. Comme un écho vieux de trente ans, The Economist a commenté la raclée électorale reçue par les deux grands partis britanniques lors des élections locales d’avril dernier. L’hebdomadaire s’est lamenté que le paradis centriste à portée de main se dérobe aussi dans son pays : « Il y a juste un an, le Royaume-Uni semblait sortir d’une décennie de folie post-Brexit. Une élection, rafraîchissante parce que terne, opposait alors Rishi Sunak et sir Keir Starmer, deux technocrates habillés sans fantaisie, deux bourreaux de travail aux idées économiques très conventionnelles. Après que sir Keir [le travailliste] l’eut emporté, les ministres se vantaient que les investisseurs allaient se ruer vers un îlot de stabilité dans une mer déchaînée. Mais aujourd’hui le populisme opère un retour fracassant » (2 mai 2025).

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En France, les notabilités médiatiques s’affairent pour éviter une semblable déconfiture lors de l’élection présidentielle prévue dans deux ans. « Sortir de la crise politique suppose de neutraliser les extrêmes », alerte l’éditorialiste politique du Monde, Françoise Fressoz (31 décembre 2024). Mais comment faire ? En 1995, le Front national (FN) culminait à 15 % ; le Rassemblement national (RN) a doublé ce score depuis, et le nationalisme réactionnaire a le vent en poupe ailleurs dans le monde. Il y a trente ans, les principaux acteurs de l’information politique — Le Monde, TF1, France Télévisions, Libération, Le Nouvel Observateur, France Inter, etc. — concentraient une force de frappe redoutée dont la ligne rédactionnelle oscillait entre libéral-conservatisme et social-libéralisme ; leur influence se cantonne désormais à la fraction métropolitaine des classes cultivées ; enfin la concurrence des médias d’extrême droite les déstabilise.

Avec la montée en puissance du groupe Bolloré — CNews - Europe 1, Le Journal du dimanche —, l’implication médiatique croissante du catholique traditionaliste Pierre-Édouard Stérin, l’efficacité d’une galaxie d’influenceurs, de chaînes YouTube, sans oublier la complicité de titres tels que Valeurs actuelles, Frontières, Le Figaro Magazine et des pages « Opinions » du Figaro (d’où M. Éric Zemmour est issu), le paysage médiatique s’est recomposé autour de deux pôles. L’un culturellement libéral, l’autre ultraconservateur et proche de l’extrême droite, l’un et l’autre compatibles avec le programme économique des gouvernements nommés par M. Emmanuel Macron.

Dans ces conditions, l’équivalent contemporain du duel Delors-Balladur rêvé il y a trente ans — idéalement un affrontement entre MM. Raphaël Glucksmann et Édouard Philippe — apparaît hors de portée. La présence très probable du RN au second tour de l’élection présidentielle impose d’ajuster le scénario habituel (1). À la droite de la droite, « neutraliser les extrêmes » consistera donc plutôt à favoriser le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau ou M. Jordan Bardella, aux dépens de Mme Marine Le Pen, jugée moins malléable, trop « sociale », trop critique de l’Union européenne et trop indifférente à sa nouvelle religion séculière, le soutien militaire à l’Ukraine.

Massivement médiatisés sur les chaînes d’information en continu qu’animent et consomment les journalistes politiques, les sondages viennent conforter cette stratégie. Celui publié par Le Figaro le 12 mai dernier était titré « 2027 : Le Pen décroche au profit de Bardella, Philippe favori dans le bloc central ». Il fournit un moule d’où sortiront à coup sûr cent copies conformes. Car le « décrochage » mis en avant ne concerne ni les intentions de vote, ni les souhaits qu’un(e) candidat(e) se présente, mais la réponse à la question : « Est-ce que vous pensez que la personnalité suivante pourra finalement être candidate ? » Dans le cas de Mme Le Pen, la chute dépasse les vingt points entre février et mai (passant de 74 % à 53 %). Et pour cause : le 31 mars dernier, elle a été condamnée à une peine qui l’empêchera de se présenter sauf si son appel aboutit. « Quoi qu’il en soit, conclut brillamment le sondeur de l’IFOP, Jordan Bardella pourrait apparaître au fil des mois comme le candidat naturel de son camp. » Or quoi de mieux pour favoriser une « apparition » que de précipiter une disparition — ou alimenter une rivalité ?

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Si l’on retrouve la même mystification sondagière à l’autre bord de l’échiquier politique, en général pour favoriser M. Glucksmann, chouchou des médias sur le créneau (déjà encombré) des candidats putatifs de la gauche non insoumise, la mise en accusation permanente de La France insoumise (LFI) et de M. Jean-Luc Mélenchon demeure le plat signature du menu journalistique français. Au point qu’on se demande combien de postes à temps plein la presse parisienne emploie pour s’acquitter d’un exercice d’autant plus étrange que ses préposés s’accordent pour juger improbable une victoire de LFI.

Copinage et union sacrée

Deux semaines après la diffusion très commentée d’une émission du service public contre M. Mélenchon (« Complément d’enquête », France 2, 24 avril 2025), un livre au propos identique a bénéficié d’une promotion hors du commun. Du 6 au 8 mai 2025, alors qu’éclate un conflit armé entre l’Inde et le Pakistan — deux puissances nucléaires — et que la famine ravage Gaza, Libération, France Inter, RTL, Valeurs actuelles, Le Monde, Le Nouvel Obs, BFM TV, Marianne, LCI, France Culture s’accordent sur une priorité éditoriale : informer que La Meute. Enquête sur La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon vient de paraître (2). Acrimed, l’observatoire français des médias, a dû s’y prendre à deux fois pour reconstituer ce tsunami de pluralisme (3). Dans un pays qu’on dit fracturé de toutes parts, l’union sacrée des médias contre un parti de gauche accomplit un miracle : le 6 mai, on peut lire sur le site du Point l’éloge d’une enquête réalisée par une journaliste de Libération et un ancien rédacteur de L’Express fraîchement recruté au Monde, écouter France Inter bichonner les deux auteurs à son heure de plus grande écoute quelques minutes avant que France Culture en fasse autant ; puis Marianne, RTL et Mediapart prennent le relais. « Est-ce que vous diriez aujourd’hui que la machine insoumise est une machine à produire de l’antisémitisme ? Oui ou non ? », demande suavement Sonia Devillers sur France Inter ce matin-là à ses invités, lesquels, un peu gênés tout de même par un tel manque de nuance, se sentent obligés de répondre par la négative…

En dehors de ces accès de fièvre commune (ou de simple copinage), la transformation actuelle du paysage médiatique se résume simplement : en l’absence de grands moyens d’information de gauche, l’expansion du pôle ultraconservateur face à un bloc central essoufflé provoque un infléchissement général du discours vers l’extrême droite. On associe souvent ce mouvement à la puissance du groupe contrôlé par M. Vincent Bolloré, lequel « roule » pour le RN ou ses satellites, dont LR, l’ex-droite « républicaine ». Cette présentation est insuffisante. Nombre de médias non liés au milliardaire breton, mais également d’intellectuels et de responsables politiques qui autrefois « faisaient barrage » au parti de la famille Le Pen lui servent désormais de griots. En outre, le modèle CNews - Europe 1 séduit aussi parce qu’il est à la fois peu coûteux, lucratif en termes d’audience et peu exigeant professionnellement. Car, quelle que soit la marche du monde, le calendrier éditorial privilégie les trois « I » canoniques — insécurité, islam, immigration —, auxquels s’ajoutent depuis dix-huit mois un quatrième — Israël (le défendre) — et même un cinquième : Insoumis (les détruire).

Dans ce pentagone mental, n’importe quel algorithme suffit à enchaîner les polémiques. Et la chambre d’écho des réseaux sociaux fait de l’exercice un jeu d’enfant. La recette préférée de Sonia Mabrouk, interrogatrice-vedette de CNews - Europe 1 et chroniqueuse au Journal du dimanche ? Identifier une intervention stupide, maladroite ou déformée d’un militant insoumis ou écologiste (un tweet fera l’affaire) ; sommer un responsable de leur parti de la désavouer et de la sanctionner (avertissement : ce ne sera jamais assez) ; faire la tournée des bavards pour recueillir le « coup de gueule » d’un député d’extrême droite, d’une sous-ministre macroniste (qui sortira ainsi de l’anonymat) ou de M. Robert Ménard. Émincer l’ensemble sur X puis servir sur le plateau de CNews, devenue la principale chaîne d’information du pays.

Faute de grive, on mange des merles… Un fait divers crapuleux fera donc également l’affaire. « L’agression d’une grand-mère et de sa petite-fille » par un « individu très défavorablement connu des services de police » permet ainsi à Mabrouk de demander à… M. Bardella « de quoi est-ce le symptôme ? » (20 juin 2023). On imagine l’embarras du chef du RN… Lequel répond sans hésiter que « cette attaque est le symptôme de l’ensauvagement de la société française ». Trois jours après le début de la guerre à Gaza, Mabrouk n’hésite pas davantage à demander à Mme Le Pen si elle appuierait la proposition de « lever l’immunité de députés, notamment insoumis, qui n’ont pas condamné ces actes de terrorisme ». Enfin, mais c’est presque la routine quotidienne sur CNews, lorsque le 24 mars dernier, à Rouen, un rabbin est « frappé, insulté, mordu » par « un mineur de 16 ans connu sous plusieurs identités, marocaine, palestinienne », Mabrouk suggère à M. Manuel Valls l’explication de cette agression : « un antisémitisme d’atmosphère nourri par l’extrême gauche et notamment La France insoumise ». Comme par enchantement, cette grille d’explication disparaîtra de CNews un mois plus tard, après l’assassinat au couteau d’un jeune musulman dans une mosquée du Gard. Là, la mise en cause de l’« islamophobie d’atmosphère » de M. Retailleau suscite la colère d’un journaliste sur le plateau : « Je trouve ça abject de mettre une cible dans le dos du ministre de l’intérieur ! » (27 avril).

Longtemps cantonné à des cases bien identifiées, le journalisme d’extrême droite exerce désormais une puissante force d’attraction sur les franges du pôle libéral. Franz-Olivier Giesbert, qui a démarré sa carrière au Nouvel Observateur, a titré un de ses éditoriaux du Point « Sonia Mabrouk présidente » (3 octobre 2024). Et le propriétaire de BFM TV, Rodolphe Saadé, un milliardaire macroniste, a proposé à cette journaliste qui milite en faveur d’une « union des droites » incluant le RN d’animer sur BFM « un des carrefours de la présidentielle ». Mabrouk a décliné la proposition tout en remerciant M. Saadé d’avoir « gratifié son travail d’autant d’attention. (…) À ma modeste place, j’essaie de faire entendre une petite musique parfois oubliée, qui est celle des idées (4)  ».

Tout sauf la gauche

Elle n’est pas la seule à interpréter cette partition. Proche de l’extrême droite, Alexandre Devecchio joue le rôle de chef d’orchestre idéologique au Figaro et au Figaro Magazine, lequel accueille désormais ses chroniques. Les pages « Débats » du quotidien dont il a la charge accueillent majoritairement des journalistes, intellectuels, universitaires qui ont affiché leur disposition à voter pour le RN, soit par adhésion, soit pour barrer la route à LFI. Devecchio, qui ne ménage pas sa peine, se déploie également sur CNews, ainsi que sa consœur et complice des pages « Idées » du Figaro Eugénie Bastié, pendant que M. Luc Ferry, chroniqueur dans le quotidien du groupe Dassault chaque jeudi, dispose d’une émission le dimanche sur LCI (groupe TF1). L’ancien ministre de l’éducation de Jacques Chirac y a déjà répété plusieurs fois que « LFI est infiniment pire que le Rassemblement national » (6 avril 2025) et qu’il voterait par conséquent pour Mme Le Pen contre M. Mélenchon. L’hypothèse d’un tel second tour a beau s’éloigner, elle fournit un thème inépuisable de débats et de déclarations.

Le choix de M. Ferry n’est pas isolé dans les rangs de la droite bourgeoise : en juillet dernier, Pascal Perrineau, professeur d’université et ancien pilier de Sciences Po, appelait à « faire barrage au Nouveau Front populaire » (Le Figaro, 5 juillet 2024). Les digues d’autrefois ont à ce point cédé que Devecchio s’est vu proposer à deux reprises par le macroniste Denis Olivennes, patron du pôle médias du milliardaire Daniel Kretinsky, la direction… de Marianne (5). Et si deux publications comme Le Figaro Magazine et Le Point se distinguent encore un peu, c’est de moins en moins par leur ligne éditoriale : aucun des cinq « I » ne manque à l’appel dans l’une ou l’autre ; la critique principale qu’elles adressent au RN porte sur son refus d’un traitement de choc néolibéral. On devine l’obstacle surmontable, surtout si M. Bardella, que le patronat s’emploie à séduire avec un certain succès, devient le candidat du RN en 2027.

Un regard superficiel attribuerait volontiers l’extrême-droitisation du paysage médiatique français à un rééquilibrage : pourquoi une idéologie dont les diverses composantes rassemblent environ 40 % des suffrages ne bénéficierait-elle pas de moyens d’information proportionnels à son influence électorale ? En somme, les médias refléteraient désormais les rapports de forces politiques. En réalité, ils les façonnent aussi, par la « neutralisation des extrêmes » réclamée par Fressoz comme par Minc avant elle. Chacun des deux grands pôles du journalisme français s’y emploie. Autant le feu roulant contre LFI rend la chose évidente à gauche, autant la saturation de l’espace public par les thèmes liés aux cinq « I » la rend moins aveuglante côté droite. Mais le travail de recentrage exercé par les médias apparaît plus clairement lorsqu’on se situe sur le terrain économique et social : là, CNews - Europe 1, Le Figaro, Le Journal du dimanche, M. Bolloré et les officines de M. Stérin pèsent de tout leur poids pour ramener le RN vers l’entreprise, le libre-échange, l’Alliance atlantique, l’Ukraine. Déjà observée en Italie avec Mme Giorgia Meloni (6), une telle normalisation (l’union des droites) interviendra d’autant plus vite que le pôle médiatique ultraconservateur aura favorisé au sein du RN les factions les plus compatibles avec Les Républicains de M. Retailleau. Ce dernier a d’ailleurs réglé le collimateur sur Mme Le Pen qui aurait « prouvé qu’elle n’était pas de droite » : « Son logiciel économique est beaucoup plus proche de celui de la secrétaire générale de la CGT que de nous » (Le Figaro, 16 mai 2025).

Une lutte sans merci entre droite et centre sur les seules questions de société, de culture et d’immigration ; une gauche n’accédant aux médias que pour servir de ballon de frappe ou pour appuyer les libéraux dans leur duel contre « les extrêmes » ? Verrouiller avec succès l’espace public en fonction de tels paramètres suppose une population apathique et amnésique. Trente ans après 1995, les maîtres d’œuvre d’un tel scénario pourraient connaître une déconvenue identique.

Serge Halimi & Pierre Rimbert

Notes :

(1) Lors des élections européennes de juin 2024, le RN a obtenu 31,3 % des suffrages exprimés, puis 33,2 % avec ses alliés aux élections législatives qui ont immédiatement suivi.

(2) Charlotte Belaïche et Olivier Pérou, La Meute, Flammarion, Paris, 2025.

(3) Maxime Friot, « Mélenchon : les journalistes politiques chassent en meute », et Pauline Perrenot, « Ce que nous dit l’acharnement médiatique contre LFI », 6 mai et 15 mai 2025.

(4) Le Figaro, Paris, 7 mai 2025.

(5) LeMonde.fr, 19 décembre 2024.

(6) Lire Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, juillet 2023.


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par Serge Halimi et Pierre Rimbert • Lu par Blaise Pettebone
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