18 mars, 2024

ENTRETIEN / AU CHILI, « LE DÉCROCHAGE EST TOTAL AU SEIN DES CLASSES POPULAIRES »

   [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE PRÉSIDENT CHILIEN GABRIEL BORIC S'EXPRIME DEVANT LE
  PALAIS DE LA MONEDA À SANTIAGO DU CHILI, LE 16 MARS 2024.
PHOTO LUCAS AGUAYO ARAOS


Entretien / Au Chili, « le décrochage est total au sein des classes populaires » / À mi-mandat, le président Gabriel Boric n’a pas encore été en mesure de mener les profondes réformes attendues, nous explique Franck Gaudichaud, spécialiste de l’Amérique latine. / À la tête de l’État depuis mars 2022 et élu avec l’espoir de réorienter son pays sur la voie du progressisme, le jeune président Gabriel Boric (38 ans) semble plutôt avoir recentré sa politique, incapable de faire le poids face au bloc conservateur ni de fédérer la gauche autour de son gouvernement. [« Valse-hésitation des classes populaires. De la Gauche à l’Extrême droite ?»]

par Luis Reygada

À mi-mandat, quel est le bilan de celui qui avait promis de « rouvrir les grandes avenues » du président socialiste Salvador Allende ?

FRANCK GAUDICHAUD

Gabriel Boric est arrivé au pouvoir en incarnant l’espoir d’un tournant postnéolibéral, dans un contexte très particulier puisqu’il fait suite à l’explosion sociale de 2019. Il était porté par des demandes très fortes, sociales notamment, et à la tête d’une coalition incluant des partis bien plus à gauche que lui (comme le Parti communiste chilien) et fondamentalement critique des vingt années de gouvernement de la période post-dictature, la Concertation (entre 1990 et 2010), marquée par des compromissions, voire une gestion néolibérale du pouvoir par les gouvernements de gauche durant cette période.

► À lire aussi :        INVITATION HOMMAGE À PABLO NERUDA À VILLEJUIF

Boric arrive donc avec des promesses de réformes profondes dans un pays où le privé représentait le socle structurant de la société, avec une mainmise sur d’amples secteurs largement libéralisés (éducation, santé, retraites, etc.). De façon générale, c’est donc l’espoir d’un « nouveau Chili » dans lequel le public réussirait à reprendre le dessus sur les forces du marché que Boric avait laissé entrevoir. Sur tous ces aspects, le bilan est extrêmement décevant.

► También le puede interesar :     «SANTIAGO AVANZA», PLATAFORMA SOCIAL Y POLÍTICA DE APOYO A IRACÍ HASSLER

Faute de majorité au Congrès ?

IRACÍ HASSLER

Oui mais pas seulement. Le gouvernement n’est pas en position de force au sein des institutions, il doit donc négocier en permanence et finit par gouverner très au centre, voire au centre droit. Mais le président n’a pas su tirer profit de la lune de miel des six premiers mois de son mandat : il a tout misé sur l’approbation du premier projet de Constitution pour consolider une dynamique politique d’orientation progressiste. Son rejet (à 62 %, en septembre 2022 – NDLR) a été une douche froide. Le gouvernement est apparu comme neutralisé, incapable de reprendre l’initiative politique.

« Presque six mois après le début de son mandat, la cote de popularité du jeune président a considérablement chuté, n’ayant quasiment pas pu bénéficier de la fameuse « lune de miel » des cent premiers jours. En cause, de multiples facteurs : le contexte économique délétère, une installation tardive du gouvernement, la délinquance qui ne cesse de croître, et la problématique de la communauté des Mapuches, un des peuples autochtones du Chili, dans le sud du pays, dont les revendications ont été mal gérées. Signalons également le phénomène migratoire, essentiellement vénézuélien, qui s’accentue – soulevant de nombreuses polémiques dans la population locale. (SI LA NOUVELLE CONSTITUTION L’EMPORTE) »

 « YA NO HABRÁ LUNA DE MIEL »

INTERPRÉTÉ PAR LUIS ALBERTO MARTINEZ 

Par ailleurs, le manque de capacité à mobiliser les bases sociales et les mouvements sociaux fait que le gouvernement ne compte pas sur un soutien large et structuré qui lui permette de faire le poids face aux forces de l’opposition. Encore moins de défier l’oligarchie chilienne, qui elle peut compter sur les partis les plus conservateurs et traditionnels pour représenter ses intérêts.

Des avancées ont tout de même été réalisées, et les sondages donnent au président un taux d’approbation entre 26 et 30 % ?

Tout à fait, ce qui est plus que ses prédécesseurs. Au bout de deux ans, il peut toujours compter sur un socle et il est indéniable qu’il dispose d’un certain ancrage au sein des classes moyennes progressistes diplômées. Mais le décrochage est total au sein des classes populaires.

Il y a eu des avancées en matière sociale (baisse à 40 heures de la durée hebdomadaire du travail, hausse des salaires minimaux, accès à la santé primaire gratuite facilité…) mais les grandes réformes structurelles n’ont jamais pu voir le jour, et le cadre dominant reste totalement capitaliste et dominé par la même oligarchie. La déception est très grande et renforce l’extrême droite.

Une montée aussi favorisée par un contexte sécuritaire défavorable, avec une hausse de la criminalité ?

Il est vrai que, en à peu près six ans, le Chili a vu multiplier par deux son taux de crimes les plus violents. Toutefois, les chiffres montrent une amélioration depuis l’arrivée de Gabriel Boric, mais il est face à un autre problème difficile à surmonter : la capacité des médias dominants à imposer dans le débat public des thématiques qui lui sont défavorables, voire à manipuler.

Pour autant, la réponse au problème de la violence a aussi beaucoup déçu certains secteurs à gauche. La réforme du corps des carabiniers, responsable de graves violations des droits de l’homme, notamment en 2019, n’a jamais eu lieu. Boric avait toujours refusé de militariser la question de l’ordre public, c’est désormais chose faite.

Nous sommes bien loin du président « de gauche radicale » que la droite aime présenter ?

Dans les faits, le président Boric a multiplié les actions gestes symboliques qui ont montré une évolution de son positionnement idéologique vers le centre droit, au point de revendiquer l’héritage du président démocrate-chrétien Patricio Aylwin (1990-1994). Boric s’était pourtant construit politiquement en opposition à cette période historique.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

À ce jour, nous pouvons dire que son mandat s’inscrit plus dans une continuité de ce qu’a représenté l’époque de la transition et si l’on doit faire une comparaison, c’est plus à Michelle Bachelet que son administration pourrait ressembler plutôt qu’à celle du gouvernement de l’Unité populaire des années 1970.

#Chili #Gabriel Boric

PUBLICATIONS ANTÉRIEURES :

DU MÊME  AUTEUR  :